La première proclamation de Caussidière et Sobrier, délégués au département de la police en février 1848

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Dépassé par les émeutes parisiennes, Louis-Philippe abdiqua le 24 février 1848. Aussitôt, « le contingent de journalistes et d'agitateurs inséparable de toute révolution »1 se réunit dans les bureaux du journal La Réforme pour se partager les portefeuilles du nouveau gouvernement. Deux républicains avancés affiliés à la société secrète des Nouvelles Saisons héritèrent de la direction du département de police – nouvelle appellation, comme le souligne Jean Tulard, de la préfecture de police2. Quelques heures plus tard, les deux hommes pénétraient dans l'hôtel situé rue de Jérusalem et s’attellaient à la rédaction de leur première proclamation.

Il s'agit donc d'un acte exceptionnel pour plusieurs raisons : premièrement, c'est l'une des premières proclamations de la République (qui ne dit pas encore son nom). Deuxièmement, il a été rédigé et signé par deux républicains avancés, qui avaient connu les persécutions de la police de Juillet, et qui devaient, du jour au lendemain, occuper un poste d'ordre. Enfin, les rues de Paris se trouvaient encore couvertes de barricades, le commerce ne fonctionnait qu'au ralenti, la sécurité publique n'était plus assurée. Quelles furent les premières mesures décidées par les délégués au département de la police ?

Le texte peut être examiné en deux temps. Sous la nouvelle formule « Au nom du peuple souverain », les délégués Sobrier et Caussidière débutent leur proclamation par la présentation du gouvernement provisoire. La liste de ses membres est établie, avec simple mention des noms de ces grandes figures républicaines, sauf pour Albert, dont l'emploi est précisé : « ouvrier mécanicien » – d'une part, parce que ce militant des Nouvelles Saisons n'était pas une figure politique officielle, d'autre part parce que la présence au gouvernement était alors un acte symbolique de premier ordre. Ainsi que souligné par Garnier-Pagès3 dans son Histoire de la Révolution de 1848, deux noms manquent : celui de Dupont de l'Eure, président du conseil (à titre honorifique, pour ce vétéran de la première Révolution française), et le sien – Garnier-Pagès en tiendra longtemps rigueur à Caussidière. Cette amorce permet à Caussidière et Sobrier de se situer par rapport aux nouvelles autorités, dont la légitimité est appuyée : « [le gouvernement] est composé, de par la volonté du peuple, des citoyens » etc. Il faut souligner ici un certain décalage entre l'idée et les faits. Le gouvernement provisoire s'est en réalité négocié dans les bureaux de La Réforme, dans un consensus entre les membres de ce journal et ceux duNational, quelques heures avant la rédaction de cette proclamation. Les délégués à la préfecture enchaînent naturellement sur la présentation des fonctions de second ordre, celle d'Etienne Arago à la direction générale des postes et la leur à la préfecture. Leur travail est soumis d'une part à « la volonté du peuple », d'autre part au gouvernement provisoire, dont ils doivent exécuter les mesures.

A cette première partie consacrée à la présentation et à la légitimation des nouvelles institutions succède un ensemble de mesures ayant trait au rétablissement de l'ordre à Paris.

Un certain nombre de décisions répondent à la fois aux besoins nés de la révolution, et à la nécessité de marquer le retour de la République par des mesures « sociales ». La réquisition des boulangers, commandée par le gouvernement provisoire, a pour but d'assurer aux Parisiens l'accès au pain. Un arrêté du lendemain ordonnera aux marchands de bois de prêter main-forte aux boulangers. L'aide offerte aux familles des citoyens morts ou blessés entre le 22 et le 24 février obéit aux mêmes injonctions. Les archives de la préfecture de police conservent les traces de l'activité de Caussidière et ses subordonnés pour offrir aux familles le soutien de la Nation. De nombreuses lettres de citoyens demandant de l'aide pour leur survie, ainsi que des certificats témoignant du patriotisme de certains Parisiens pendant les journées révolutionnaires sont ainsi conservées à Pantin4.

La volonté de chercher un équilibre entre mesures d'ordre et mesures « révolutionnaires » apparaît dans les décisions concernant les prisonniers : la libération des détenus politiques est un acte de première importance pour les républicains, permettant à des militants de longue date et « martyrs » du mouvement, tel Armand Barbès, de retrouver la liberté. Les délégués insistent sur le fait que cette décision est prise conformément à la volonté du gouvernement provisoire. Surtout, elle est contrebalancée par la confirmation que seront « conservés dans les prisons (…) les détenus constitués en prison pour crimes ou délits contre les personnes ou les propriétés. » Moyen pour les autorités de prévenir les rumeurs d'anarchie.5 Sobrier et Caussidière assument ainsi la continuité de la fonction préfectorale, et prouvent qu'ils prennent à leur charge le maintien de l'ordre à Paris.

Quelques lignes de cette proclamation, glissées parmi les mesures précédemment citées, méritent toute notre attention. Garnier-Pagès y découvrit « ce fantôme de trahison [qui] devait être fatal à la République »6. Les délégués appellent explicitement le peuple à « ne point quitter ses armes, ses positions, ni son attitude révolutionnaire » – formule inédite sous la plume d'un préfet de police. La justification avancée par Caussidière et Sobrier (le peuple « a été trop souvent trompé par la trahison ») ne peut être comprise sans faire référence au rendez-vous manqué de 1830, qui vit un monarque succéder à un autre monarque, au désespoir des républicains. Comme le rappelle Maurice Agulhon, « on gardait trop, à Paris, le souvenir d'une autre victoire populaire, celle de Juillet 1830, où, à l'Hôtel de Ville, pour n'avoir pas imposé la République, on avait vu surgir un nouveau roi »7. La République n'est pas proclamée à cette heure, la régence a tout juste été repoussée ; le surprenant appel des délégués vise à maintenir la pression populaire sur le gouvernement provisoire et assurer celui-ci de la détermination du peuple.

La stratégie de Caussidière, républicain social face à un gouvernement modéré, apparaît clairement dès ce premier acte : il s'agit d'une part de rassurer le gouvernement provisoire et les propriétaires en se montrant disposé à occuper un poste de police. Du retour de l'ordre à Paris dépendent l'image et l'avenir du nouveau gouvernement. Les circonstances appellent un certain nombre de décisions exceptionnelles pour le bon fonctionnement de la cité : les boulangers sont ainsi mobilisés, et une aide d'urgence est mise en place. D'autre part, ce premier acte envoie clairement un signal au peuple et réaffirme l'engagement militant de Sobrier et de Caussidière. Selon les mots que lui prête de la Hodde, Caussidière désirait « faire de la préfecture la place forte de la révolution »8. Son premier soucis fut de s'assurer du soutien populaire, pour renforcer son poids face au gouvernement et se rendre indispensable.

Derrière cet acte d'urgence traitant de la sécurité des Parisiens et des conséquences des émeutes sur la ville et ses habitants se dissimulent donc des enjeux très politiques.

1 Furet, 640.

2 Tulard, 136. Caussidière serait officiellement nommé préfet de police, et non plus délégué provisoire, le 17 mars.

3 Garnier-Pagès, 25.

4 Archives de la Préfecture de Police de Paris, AA427.

5 La proclamation du 27 janvier confirmera cette peur : « Des bruits alarmantes (…) annonçant le projet formé d'attaques contre les propriétés et de dévastations, éveillaient la crainte de ceux qui se croient menacés ».

6 Garnier-Pagès, III, 26.

7 Agulhon, 43.

8 Hodde, 106.

Bibliographie

  • François Furet, "La Révolution, de Turgot à Jules Ferry," in La Révolution française (Paris: Gallimard, 2007), 1054.
  • Jean Tulard, La police parisienne entre deux révolutions (Paris: CNRS, 2014), 192.
  • Louis-Antoine Garnier-Pagès, Histoire de la Révolution de 1848 (Paris: Degorce-Cadot, 1870), 400.
  • Maurice Agulhon, 1848 ou l'apprentissage de la République (Paris: Seuil, 1992), 279.
  • Lucien de la Hodde, La naissance de la République en février 1848 (Paris: chez l'auteur, 1850), 109.