La prostitution clandestine : échapper au contrôle sanitaire à Lyon durant la Grande Guerre

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La Première Guerre mondiale est un moment de recrudescence de la prostitution clandestine. La misère matérielle et la misère sexuelle des soldats favorisent un tel développement. Pour endiguer ce phénomène et restreindre la contamination vénérienne, la réglementation de la prostitution, propre à chaque ville, est renforcée. Dans ce contexte, l'arrêté préfectoral du 31 décembre 19171, concernant l'agglomération lyonnaise, apparaît comme une synthèse des dispositions prises antérieurement par les différentes administrations compétentes. De telles mesures s'inscrivent dans une logique de contrôle sanitaire qui a pour soubassement une définition précise des prostituées et des lieux où elles se prostituent. Ces lieux deviennent alors un véritable point de fixation et la connaissance de leur situation géographique un instrument de pouvoir pour réprimer la « débauche ». Le titre V de cet arrêté a pour but d'interdire formellement l'existence de ces espaces marginaux considérés comme dangereux pour la santé publique, particulièrement, dans le contexte de guerre. Les autorités civiles et militaires poursuivent un double objectif : l'invisibilité de ces lieux aux yeux de la population et la transparence administrative pour exercer un contrôle total.

La prostitution n'étant pas considérée comme un délit aux yeux de la loi, certains lieux sont reconnus officiellement et autorisés par le préfet pour pratiquer cette activité. C'est le cas des maisons de tolérance et des maisons de rendez-vous dites de « deuxième catégorie » auxquelles l'arrêté du 31 décembre consacre plusieurs articles. Elles sont tolérées car elles sont soumises à un contrôle très strict. Toutes les pensionnaires sont inscrites sur les registres et subissent, de façon hebdomadaire, la visite sanitaire. A l'inverse, les garnis et débits de boissons sont des lieux de débauche clandestins qui, par définition, échappent au regard « panoptique »2 de l'administration. Les descentes fréquentes des agents du service des mœurs dans un garni ou dans un débit ne suffisent pas à enrayer une prostitution clandestine qui est devenue, pour le docteur Reuss3, la forme de prostitution la plus fréquente à Lyon. Ces filles publiques constituent une population mouvante qui hante le centre de la ville et, notamment, les abords des gares et des casernes. Leur méthode est souvent celle du racolage pour ensuite emmener le client dans un garni.

Lieu fréquemment associé à la figure de la fille publique, le garni suscite crainte et soupçon. Anne Granier dans son mémoire « Vivre dans un garni à Lyon pendant l'entre-deux guerres » nous donne le nombre de 4480 garnis et maisons meublées en 1914. Ces chambres, louées meublées, sont déjà victimes d'une mauvaise réputation au XIXe siècle. Elle écrit : « Le premier soupçon qui porte sur les garnis mêle à la fois l'hygiène et la morale, dans la plus pure tradition des hygiénistes du XIXe siècle. » C'est pourquoi ces lieux sont soumis, en permanence, à la surveillance de la police des hôtels et garnis. Pour A. Faure et C. Levy-Vroelant, « le garni est un habitat « sous surveillance », un habitat discriminé et discriminant. » Celui qui loge en garni peut disparaître sans laisser de traces. Les femmes seules sont souvent mal vues quand elles ne sont pas simplement refusées. Alain Corbin estime que le tarif pour louer une de ces chambres est de deux ou trois francs. Les filles publiques y attirent leurs clients mais habitent souvent dans un autre hôtel. Les enquêtes de police menées durant la guerre témoignent de la réalité de ce phénomène. Ainsi, Marthe Bussman est recherchée en août 1914 après avoir habité différents garnis de la ville, avoir menti sur son identité et être partie sans payer de son dernier logement, un hôtel meublé tenu par le sieur Dumas, 167 avenue de Saxe. Elle est décrite comme une fille d'une conduite légère et de mauvaise moralité.4 Cependant, les interdits ne concernent pas uniquement les filles publiques mais également les logeurs à qui il est spécifié dans l'article 45 qu'il est interdit «  à toutes personnes tenant hôtel, maison meublées, chambres garnies (…), de recevoir habituellement, dans un but de prostitution, des femmes de débauche ». Les logeurs sont, en effet, souvent complices des filles qu'ils hébergent quand ils ne sont pas leur souteneur. Ce sont eux, notamment, qui peuvent les avertir d'une descente de police. Les plaintes du voisinage sont nombreuses : une lettre anonyme, datée du 20 janvier 1915, dénonce, par exemple, l'existence d'une maison de prostitution clandestine au 3 rue de la Poulaillerie.5 Ces garnis ne sont pas concentrés dans un seul quartier, d'où la difficulté pour exercer une surveillance constante. La rue Smith ou encore la rue Chaponnay et la rue de l'Epée sont des adresses connues, situées non loin des gares et des casernes.

Les cafés, brasseries, comptoirs ou restaurants compris sous le terme « débits de boissons » suscitent également la crainte des autorités car ils abritent souvent des activités clandestines. Ils sont réputés pour leur clientèle populaire faite principalement d'ouvriers et de soldats. Suite à l'arrêté du 4 août 1914, la fermeture des débits de boissons est rendue obligatoire à partir de 23 heures mais les enquêtes de police sont la preuve des nombreuses infractions. Ces lieux, détournés de leur but initial, sont souvent préférés aux maisons de tolérance. Les hommes peuvent s'y donner l'illusion d'un jeu de séduction avec des prostituées qui jouent les serveuses ou des serveuses qui se livrent occasionnellement à un commerce sexuel tarifé. Des plaintes du voisinage ont lieu tout au long de la guerre pour dénoncer cette prostitution clandestine. L'infraction à la loi du 1er octobre 1917, qui est reprise dans cet arrêté, peut mener à un « emprisonnement de six jours à six mois et à une amende de cinquante francs à cinq cents francs ». La surveillance exercée sur les débits de boissons n'est pas nouvelle. Dès 1883, à Lyon, les femmes travaillant dans un débit de boisson, sont obligées de posséder un certificat de bonne vie et mœurs. Cette obligation est renouvelée et renforcée par le ministère de l'Intérieur le 30 mai 1917. Le certificat doit être renouvelé tous les trois mois. L'existence de condamnations antérieures à l'arrêté de décembre 1917 montre que ce dernier vise à « réviser, compléter et coordonner la réglementation de la prostitution » déjà en place. Par exemple, le 22 novembre 1915, le café d'un dénommé Thomas, situé 61 rue Bonnel est fermé pour trois mois, considéré comme étant un « danger pour les militaires de la garnison ».

L'existence de ces lieux de débauche clandestins, et cela malgré le renforcement de la réglementation, est l'illustration d'un relatif échec du réglementarisme tel qu'il a été mis en place au XIXe siècle. Si la maison close connaît un certain âge d'or durant la Grande Guerre, celle-ci est un modèle en déclin. Le projet de clôture, d'invisibilité et de transparence voulu par les autorités civiles et militaires est mis à mal par l'existence d'une prostitution clandestine qui ne se laisse pas aisément surveiller et qui menace – dans l'esprit de l'administration – la santé publique.

1 Archives départementales du Rhône, série 5M245, n°136.

2 Expression proposée par M. Foucault dans le chapitre III de Surveiller et punir, Paris, Ed. Gallimard, 1975.

3 Reuss L., La Prostitution au point de vue de l'hygiène et de l'administration en France et à l'étranger, Paris, 1889.

4 Archives départementales du Rhône, série 4M162.

5 Archives départementales du Rhône, série 4M22.

Bibliographie

  • CORBIN Alain, Les filles de noce, Misère sexuelle et prostitution au XIXe siècle (Paris: Flammarion, 1982).
  • FAURE Alain et LEVY-VROELANT Claire, Une chambre en ville, Hôtels meublés et garnis parisiens 1860-1990 (Grâne: Créaphis, 2007).
  • GRANIER Anne, "Vivre dans un garni à Lyon pendant l'entre-deux guerres" (M1, ENS de Lyon, 2011).
  • BEAUPRE Nicolas, Lyon sur tous les fronts ! Une ville dans la grande guerre (Silvana Editoriale, 2014).