Enjeux propogandistes de l'Université l'Aurore à Shanghai

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Ces correspondances entre le Quai d’Orsay et les diplomates couvrent une série d’affaires à propos de l’Université l’Aurore, de l’allocation annuelle à la reconnaissance du diplôme. Vu les qualités des correspondants et les sujets abordés, il est évident que le gouvernement français attache de l'importance à cet établissement phare de l’enseignement supérieur, inauguré en 1903, sous administration jésuite.

Pendant les cinquante premières années de l’existence de la concession française (1849-1943), l’œuvre éducative municipale connût un développement assez limité par rapport à d’autres œuvres urbaines. Elle compte moins que les écoles des missionnaires. L’éducation n’étant pas la priorité de la concession, la précarité de la scolarisation et le déséquilibre des ressources éducatives suscitent beaucoup de critiques et polémiques. Avant tout, Shanghai est considérée comme une ville de passage pour les étrangers. Cette œuvre commence à retenir l’attention de l’autorité française au fur et à mesure de l’expansion de la concession, notamment après son troisième élargissement, en 1914. Elle est désormais considérée comme une infrastructure importante pour faire rayonner la puissance française.

Au début du siècle, l’éducation supérieure s’inscrit dans la feuille de route du Conseil Municipal pour concurrencer Nanyang College et Saint-John College où l’anglais l’emporte sur le français. L’idée est déjà présente dans un projet inabouti, appelé « l’université sino-française à Shanghai », en 1901, qui précède celui de l’Aurore. Ce projet contient la création d'une école de belles-lettres, d'une école de médecine avec hôpital, et d'une école des arts et métiers, dont la construction aurait dû être financée par une loterie.

L’organisation de l’Aurore correspond en effet à ce projet. Elle comprend non seulement les unités d’enseignement comme la section supérieure de droit et de médecine, de sciences et cours préparatoire, mais aussi des installations affiliées comme un hôpital, un musée d’histoire naturelle et des institutions scientifiques. Après des débuts mouvementés, l’ensemble prend forme, en 1908, avec l’installation définitive à Lujiawan, un quartier peu peuplé annexé en 1914 à la concession française. L’école des arts et métiers, l’Institut Technologique Sino-Français qui existent entre 1921 et 1940, sont le fruit de la coopération entre la France et le gouvernement chinois. Ils prennent la place de la Deutsche Medizinschule abandonnée par la défaite allemande en 1918. Ces deux écoles constituent l’œuvre principale de l’éducation supérieure française à Shanghai.

Non touché par l’anticléricalisme de la métropole, l’autorité française à Shanghai s’entend bien avec le milieu catholique et tire parti des jésuites et des maristes, expérimentés dans l’éducation. L’Autorité française cherche à maintenir sa présence dans l’œuvre éducative missionnaire par le soutien financier et le protectorat religieux. Cette symbiose religio-politique est basée sur un intérêt commun et s’étend au domaine de l’éducation supérieure. L’autorité française considère l’Aurore comme « une œuvre française » qui, au-delà de la sphère missionnaire, est censée « maintenir un caractère pleinement français, à l’exclusion de tout caractère confessionnel » par la signature d’un accord avec les missionnaires. Il en résulte que les activités apostoliques dans le campus sont très limitées. Jusqu’en 1949, seulement 20% des élèves et étudiants sont catholiques, le nombre de baptêmes annuels ne s’élève qu’à une vingtaine.[1]

Les correspondances évoquent le soutien de l’Etat à l’Aurore sous deux aspects principaux :

1° La dimension financière. Le Ministre des Affaires Etrangères et la Municipalité accordent annuellement une allocation à partir de 1913 et se cumulent avec d’autres subventions d’Etat dont l’indemnité des Boxers – suite à l’insurrection des Boxers en 1901 - et des réductions d’impôt en vue de « maintenir à l’Université projeté son caractère français, tant pour l’enseignement qui y sera donné que par le personnel qui y enseignera ». Le chiffre atteint 625,000 francs annuels en 1926, beaucoup plus que d’autres œuvres scolaires[2]. En 1925, le Père Joseph de la Servière reconnait l’importance de ce soutien :« Les subsides du gouvernement français couvrent, en partie, les frais énormes occasionnés par les honoraires de nos professeurs laïcs, par nos constructions, nos laboratoires, nos bibliothèques. Disons plus : ils permettent à l’université, dans la crise financière actuelle, de ne pas suspendre ou ralentir sa marche. »[3]

2° La dimension scolaire. Les Français s’efforcent d’intégrer l’Aurore au système éducatif français sur le plan régional et international. L’Aurore est censée être le pôle éducatif en Extrême-Orient comme l’Université d’Indochine. En procédant à la reconnaissance du diplôme et en soutenant un programme de bourses, le gouvernement français facilite l’interaction entre les écoles de métropole et celles de Shanghai. A partir de 1915, le diplôme du cours préparatoire de l’Aurore est équivalent au baccalauréat français, permettant aux élèves de poursuivre leurs études en France.

Toutes ces mesures sont incontestablement influencées par les politiques des puissances rivales. L’indemnité des Boxers est premièrement utilisée par les Américains en 1909 dans le domaine de l’éducation supérieure ; elle permet de construire des œuvres éducatives et alimente un système de bourses pour les élèves chinois. Aiguillonné par les facilités exceptionnelles accordées aux étudiants chinois par les Etats-Unis, par l’Angleterre et par le Japon, la France décide de reconnaitre le diplôme délivré par certains établissements chinois et de faire venir des étudiants chinois en métropole. Le Ministre des Affaires étrangères écrit dans la deuxième lettre : « Afin de pouvoir lutter avantageusement avec ses rivales notre propagande scolaire en Extrême-Orient devrait pouvoir s’inspirer de méthodes analogues. »

L’effort français de la formation de la future élite chinoise repose spécialement sur les domaines de l’industrie et du commerce où la France est devancée par des puissances concurrentes comme l’Allemagne ou le Japon. La menace de ces deux pays est évoquée à plusieurs reprises dans ces lettres. On y ressent notamment la peur française vis-à-vis de la faculté de médecine de Shanghai tenue par les Allemands, amplifiée par la première guerre mondiale. De telles craintes, économiques ou culturelles, l’inquiétude sur l’affaiblissement français émaillent les correspondances tout au long de l’existence de la concession ; elles expliquent aussi l’élargissement de l’œuvre française à Shanghai.

 

[1] Archives jésuites, FCH323, Dehergne s.j., Note sur la brève histoire de l’Aurore (1903-1951)

[2] Centre d'Archives Diplomatiques de Nantes, 635po/a 120, 122

[3] extrait des ‘Relations de Chine’, ‘Une Université en Chine, l’Aurore de Shanghai’, p. 22

 

Les deux documents présentés sont :

1) Lettre du consul suppléant de Shanghai au ministre de France [ambassadeur extraordinaire], M. Alexandre- Robert Conty, le 4 février 1916, au sujet de « l’université française à Shanghai »

2) Lettre du ministre des Affaires étrangères au Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux-arts, le 21 janvier 1918, au sujet de « la facilité accordée aux étudiants d’Extrême-Orient pour poursuivre leurs études en France »

Ils se trouvent aux Archives Diplomatiques de Nantes sous la cote : 635/po/b72

Bibliographie

  • Archives jésuites, FCH323, Dehergne s.j., Note sur la brève histoire de l’Aurore (1903-1951).
  • Centre d'Archives Diplomatiques de Nantes, 635po/a 120, 122, subvention aux œuvres française.
  • Extrait des ‘Relations de Chine’, ‘Une Université en Chine, l’Aurore de Shanghai’ (1925).