Endiguer l’antimilitarisme à Lyon pendant la première guerre mondiale : perquisition au « Nid Rouge ».

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« Vous, hier, exploités, dépossédés, méprisés, on vous a appelés frères et camarades quand il s'est agi de vous envoyer au massacre et à la mort. » [1] Lors de la conférence de Zimmerwald de 1915, le pacifisme semble donner de l’espoir aux socialistes antimilitaristes et s’éloigner des courants trop proches de « l’Union sacrée ». En 1916, les grandes batailles continuent avec Verdun et la bataille de la Somme. Les groupes libertaires socialistes et anarchistes s’organisent dans l’attente d’une paix immédiate, sans victoire. La révolution russe de février 1917 ravive les espérances d’une issue différente de celle qu’espèrent les partisans de l’union sacrée. Pour contrer la pensée et la propagation du pacifisme, le gouvernement militaire tente, en multipliant les gardes à vue et les perquisitions,  de mettre un terme à ce mouvement pacifiste. C’est dans ce contexte que, le 8 mars 1917, le chef de la sûreté, à la demande du gouverneur militaire, organise une perquisition 20, rue Molière à Lyon, siège d’un groupe d’antimilitaristes, «le Nid Rouge ».

Le « Nid Rouge » est un rassemblement de propagande qui utilise la chanson comme moyen privilégié. Fondé par Henri Bécirard et Jeanne Chenevard, entre le 26 aout et le 16 septembre 1916[2], il a pour but de regrouper des membres de plusieurs tendances politiques. La sureté les qualifie tous d’anarchistes mais Claire Auzias[3] précise que des socialistes y participent. Influencé par Sébastien Faure, le rédacteur du journal « Ce qu’il faut dire » (CQFD), Bécirard met en place cette société qui regroupe des membres de C.Q.F.D et des adhérents du C.R.R.I (Comité pour la Reprise des Relations Internationales). Leur motivation première est de militer contre la guerre face aux partisans de l’Union sacrée.

Le 24 février 1917, certains membres du « Nid Rouge » se réunissent pour mettre en place une manifestation pacifiste proposée par Henri Bécirard. Sur proposition de Théophile Leclair, un anarchiste, elle doit se tenir le 18 mars 1917, à un moment ou de nombreux visiteurs étrangers assistant à l’inauguration de la Foire de Lyon. Et il s’agit également de l’anniversaire de la Commune de 1871[4]. Le 4 mars 1917, le préfet du Rhône expose au Ministre de l’Intérieur ses inquiétudes dans un rapport concernant cette manifestation pacifiste[5]. Le cabinet de la sûreté du Ministre de l’Intérieur répond le 7 mars et demande au préfet de tout mettre en œuvre pour endiguer la manifestation[6]. Le lendemain, une demande émise par le général Ebener, gouverneur militaire de Lyon, prescrit la perquisition. Le service de la Sûreté de l’agglomération lyonnaise met en place l’intervention. Constant Adler, commissaire de police, chef de la sûreté, officier de police judiciaire et auxiliaire du procureur de la république est en charge de la perquisition. Il est à la sûreté à Lyon depuis janvier 1913[7]. Il est accusé par le député républicain socialiste Charles Bernard[8], de manquer d’intégrité et de protéger, avec son adjoint Xavier Fabiani, sa propre fournisseuse de cocaïne[9].

Le 8 mars à 21H30, l’équipe d’intervention d’Adler entre au 20 rue Molière afin d’y trouver des imprimés et tracts pacifistes ou anarchistes. Sur le rapport est décrit le local du « Nid Rouge » : « il comprenait une grande salle de réunions et concerts, avec deux petites pièces contiguës […] assises devant un décor grossier de spectacle »[10]. La perquisition se fait en présence des 17 individus du « nid rouge » lesquels chantaient « accompagnés d’un piano à queue ». Parmi ces individus se trouvent  Louis Marie Chenevard, artiste, sa compagne – la future madame Chenevard – Jeanne Viollet, confectionneuse, connue pour diriger l’ouvroir « l’égalitaire », première femme membre permanente à l’Union Départementale CGT du Rhône, co-fondatrice du Nid Rouge. Se trouvent aussi Chenet Marie Louise, confectionneuse ; Louis Poncet, employé de commerce ; Théophile Leclair, cuisinier et conseiller prud’homal ; Marchal René, épicier ; Lacote Marie Angèle, ménagère ; Palluy Claude, dactylographe ; Michel Henry, soldat ; Guelpaz Antoine Benoit, manœuvre ; Radix Louis, négociant en café ; Gardet Antoinette, ouvrière ; Froquet Clémence, polisseuse et quatre étrangers : Mane Jean, espagnol, tourneur ; Menos Diego, espagnol, typographe ; Bovone Eugène, italien, menuisier ; Maecler Fritz Emile, Suisse, ouvrier.

Suite à la réunion du 24 février, il était prévu que le "Nid Rouge" imprime et diffuse 10000 tracts. C’est en vue de trouver ces tracts que les policiers vont fouiller les locaux. Ils en dénichent quelques uns sur Marchal, Palluy et dans une armoire. Ils découvrent également une presse lithographique, des journaux de Sébastien Faure, un registre de comptabilité d’une réunion et des chansons. Jusque là, le butin était bien maigre pour les agents de la sûreté, mais arrive à 22 Heures un ouvrier espagnol,  Manoel Balcells ; il est porteur de 3000 tracts pacifistes pour la manifestation du 18 mars. Il sera placé en garde à vue et interrogé.

Cette perquisition n’est pas sans conséquence pour le « Nid Rouge », même si Adler le qualifie en fin de rapport «d‘importance très minime, avec des ressources paraissant fort modestes », le regroupement ressort affaibli de cette perquisition. Déstructurés, leurs membres cesseront la propagande et se cantonneront aux concerts jusqu’en 1923. Cela donnera aussi une leçon de discrétion au milieu libertaire les imprimés se faisant désormais légalement à l’imprimerie Traquet[11]. Par ailleurs, le 9 mars, le préfet envoie le rapport au ministère de l’Intérieur en précisant qu’aucun des individus ne serait poursuivi, outre le soldat Michel qui serait signalé au gouverneur militaire et demande à ce que les étrangers soient expulsés. Il précise : « la manifestation projetée par cette société paraissant définitivement enrayée. »[12] Le 30 mars, le Ministre de l’Intérieur ordonne l’expulsion des cinq étrangers. Nous ne connaissons pas l’étendue de la manifestation. La puissance de la censure a contribué à la faiblesse de cet événement qui a eu peu de retentissement et qui n’a pas troublé la très médiatisée Foire de Lyon.

 

 

[1] Manifeste de la conférence de Zimmerwald, du 5 au 8 septembre 1915

[2] Lors d’une réunion du 26 aout 1916 Henri Becirard émet l’idée de la création d’un nouveau groupe ; nous ne connaissons pas la date précise, mais le 15 septembre, dans un rapport d’une réunion du comité général de l’union des syndicats, il est question de la promotion du « Nid Rouge ». ADR, 4M260 26 âout et 15 septembre 1916.

[3] AUZIAS Claire, Mémoires libertaires, Lyon, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1993, 316 pages

[4] Sûrement espionnée, la réunion est détaillée dans un rapport du 24 février 1917, AD du Rhône 4M260

[5] AD du Rhône 4m260, 4 mars 1917

[6] AD du Rhône 4M260, 7 mars 1917

[7] Journal officiel de la République française. Lois et décrets. 1881. 1913/01/20 (A45, N19), p550

[8] PASCAL Jean, “Les pharmaciens députes, de 1848 à nos jours”, Revue d'histoire de la pharmacie, Année 1991, Volume 79, N° 288, pp. 47-67

[9] Journal officiel de la République française. Débats parlementaires. Chambre des députés. 1881-1940. 1916/07/07, p 1500

[10] AD du Rhône, 4M260.

[11] PINOL Jean-Luc, Origines et débuts du communisme à Lyon: 1918-1923, Mémoire, Texte imprimé, 1972, 732 pages

[12] AD du Rhône, 4M260, 9 mars 1917

Bibliographie

  • AUZIAS Claire, "Mémoires libertaires, Lyon, 1919-1939" (Thèse, Université Lumière Lyon 2, 1980), 316 pages.
  • BEAUPRE Nicolas, CHARMASSON-CREUS Anne, BREBAN Thomas, GIRAUDIER Fanny (Sous la direction de), 1914-1918 Lyon sur tous les fronts ! : Une ville dans la grande guerre (Milan: éditions Silvana Editoriale, 2014), 248 pages.
  • PINOL Jean-Luc, "Origines et débuts du communisme à Lyon: 1918-1923" (Mémoire, Université Lumière Lyon 2, 1972), 732 pages.