L’essor urbain de Bordeaux dans les années 1780 vu par des voyageurs

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En France, les échanges avec le Nouveau Monde, et en particulier avec l’Amérique du Nord, ont suscité une forte croissance des activités de la façade maritime occidentale, aussi bien dans les grands ports que dans leurs arrière-pays. L’essor urbain de Bordeaux attire la curiosité de marins et de voyageurs tels que le jeune noble François de la Rochefoucauld qui rédige, en 1783, à l’âge de 18 ans, un récit de voyage intitulé Voyages de France, qu’il destine à son père. Il y raconte son séjour dans la capitale guyennaise dont il décrit la croissance, l’architecture et le commerce. Toutefois, un récit de voyageurs comme celui-ci peut donner une vision biaisée de ce que pouvait représenter le volume du trafic portuaire et du commerce colonial pour le port de Bordeaux. L’économiste anglais Arthur Young fait aussi part de son admiration lors de son passage à Bordeaux en août 1787, décrivant le trafic portuaire et l’agitation qui règnent sur les quais. Si Bordeaux semble rayonner par son nouvel essor urbain et la richesse de sa population, c’est en grande partie grâce au commerce colonial florissant dirigé vers l’Amérique et aux réexportations européennes.

De 1700 à 1790, Bordeaux passa de 45 000 à 110 000 habitants, devenant ainsi la troisième ville du royaume. L’immigration alimenta l’accroissement naturel de sa population, la ville attirant en majorité des hommes jeunes provenant des régions voisines. Mais la vocation portuaire de la ville capta une population plus lointaine : anglo-saxonne, hanséatique, et antillaise. D’autre part, la ville s’embellit grâce à la politique de trois intendants et ce, malgré l’hostilité de l’échevinage, du parlement, et d’une partie de la population. Les « rues » dans lesquelles il y a « plus de monde que jamais » ainsi que la « Bourse remplie de boutiques les plus brillantes » sont les résultats de la nouvelle politique urbaine menée par un de ces intendants : Claude Boucher (de 1720 à 1743). Il procéda à de multiples remaniements urbains tels que le remodelage des lieux d’échange, l’ouverture de portes, l’élargissement des rues et des places, et la rénovation des quais. Il ouvrit la ville sur la Garonne et fit sauter le carcan médiéval et celui du castrum romain. Bordeaux lui doit une nouvelle façade sur le fleuve, consacrée par Joseph Vernet dans ses tableaux, et une grande Place Royale (actuelle Place de la Bourse) en l’honneur de Louis XV, édifiée par Jacques Gabriel et achevée par son fils en 1755. La construction de cette place de Bordeaux consacra l’attachement de la ville, traditionnellement rebelle, à la monarchie et au roi Louis XV dont une statue est érigée au centre de la place, tournée vers la Garonne, associant ainsi le roi au port (facteur de prospérité de la ville). Son plan original se démarqua de celui d’autres places royales en France : le quadrilatère traditionnel fut transformé en un espace polygonal, en terrasse, ouvrant une perspective théâtrale sur le fleuve, perspective qui s’inverse lorsque le voyageur arrive par bateau. L’intendant Boucher fut le véritable initiateur du « style bordelais » : les bâtiments en pierres blanches au style classique et aux arcades en plein cintre devinrent alors typiques de la ville. Le successeur de Claude Boucher, Louis Urbain Aubert de Tourny (intendant de 1743 à 1757) acheva donc la place Royale et perça de grands cours reliés par des places (Saint-Julien, Dauphine, Tourny). Il assécha les marais environnants pour favoriser et contrôler l’expansion urbaine et uniformisa les façades des bâtiments des quais, vitrine de la Bordeaux marchande.

Arthur Young admirait l’opulence de Bordeaux et la richesse des bourgeois bordelais : « le mode de vie des marchands d’ici est très somptueux ». Théâtres, clubs, hôtels particuliers et grands jardins sont ouverts, attirant une population bourgeoise et polyglotte. La ville devint aussi un refuge religieux : juifs et protestants bordelais étaient de riches armateurs profitant des réseaux atlantiques. « Les deux tiers de la généralité de Bordeaux étaient occupés au vin », denrée à forte valeur ajoutée qui fit la richesse de la région. La prospérité éclatante de Bordeaux au XVIIIe siècle se fondait essentiellement sur la production viticole et surtout sur son négoce qui stimulaient l’activité portuaire, révélant ainsi la vocation maritime de la ville. De grandes fortunes s’édifiaient alors, dégageant des élites marchandes au train de vie luxueux dont Francisco Antonio de Miranda, en 1789, fournit un des témoignages critiques, que cite Louis Desgraves, sur ce mode de vie par le biais de son journal de voyage.

Cette métamorphose urbaine et sociale de Bordeaux est due à l’essor du commerce colonial et aux réexportations européennes. L’essor atlantique entraînait le développement des économies, des sociétés des arrière-pays reliés à ces ports, mais aussi de la France « profonde » éloignée de la mer. Les farines et vins d’Aquitaine devinrent des marchandises à forte valeur ajoutée suscitant un essor fulgurant du port de la Gironde. Entre 1720 et 1790 le volume du commerce colonial avec l’Amérique fut multiplié par huit alors qu’avec l’Europe il ne le fut que par 1,6 remarque Pascal Brioist. Le développement du commerce du café accompagné de l’entrée en exploitation de l’île de Saint-Domingue pour son sucre, son café et son indigo firent exploser la demande des pays du Nord de l’Europe conduisant, à partir de 1750, au boom commercial et urbain de Bordeaux. En effet, à partir des années 1780, près de la moitié des réexportations coloniales françaises vers le reste de l’Europe se faisaient depuis Bordeaux, soit quatre fois plus qu’à Nantes pour le sucre et quatre fois plus qu’à Rouen pour le café selon Pascal Brioist. Cette croissance reposait sur les échanges avec les marchés européens, en particulier ceux de l’Europe du Nord et de la ligue hanséatique (comme Hambourg, Amsterdam, et Stettin).

La connexion des ports de l’Europe du Nord avec Bordeaux était assurée par la présence d’une centaine de firmes de commissionnaires allemands dans le plus grand emporium européen de France. Ces commissionnaires assuraient la réexportation des denrées coloniales, en dépit des volontés mercantilistes du pouvoir de Colbert, qui voulait que ces réexpéditions à partir de ports français vers les autres ports européens soient faites par des vaisseaux français et non par des firmes étrangères afin d’empêcher la fuite de capitaux vers l’étranger. C’est une des raisons majeures qui firent échouer le mercantilisme colbertiste. A la Révolution française, l’essentiel de la dette de l’Etat français était dû à l’aide apportée aux Insurgents américains pendant leur guerre d’indépendance (1776-1783). En aidant les Treize colonies, la France avait espéré des retombées commerciales mais le fruit de leur aide n’arriva jamais, car l’Amérique indépendante préféra se tourner vers l’Angleterre qui intégra à leur commerce ces nouvelles relations avec facilité. Le seul commerce transatlantique qui demeura pour la France fut celui avec les Antilles et les volumes colossaux de sucre qu’elles produisaient. « Les caboteurs » que mentionne François de la Rochefoucauld désignent ces petits marchands qui se chargeaient de réexpédier et de revendre - évidemment à un meilleur prix qu’ils ne les avaient achetées - les marchandises coloniales arrivées à Bordeaux en longeant les côtes françaises, espagnoles ou portugaises.

 

Vue par les voyageurs, la cité est « le luxe énorme en tout ». La ville est métamorphosée par les grands travaux de ses intendants, permis par l’explosion de son commerce au XVIIIe siècle.

Bibliographie

  • La Rochefoucauld, François de, Voyages en France, 2 (Paris: Jean Marchand, Champion, 1938).
  • Young, Arthur, Voyages en France en 1787, 1788, 1789 (Paris: Armand Colin, 1931).
  • Brioist, Pascal, L'Atlantique au XVIIIème siècle (Paris: Atlande, 2007).
  • Butel, Paul, Histoire de l'Atlantique (Paris: Perrin, 1999).
  • Desgraves, Louis, Bordeaux au XVIIIe siècle, 1715-1789 (Bordeaux: Sud-Ouest, 1993).
  • Higounet, Charles (dir.), Histoire de Bordeaux (Toulouse: Privat, 1980).
  • Pariset, François-Georges (dir.), Histoire de Bordeaux au XVIIIe siècle (Bordeaux: Fédération historique du Sud-Ouest, 1968).
  • Coustet, Robert, L'architecture bordelaise autour de 1789 (Bordeaux: Fédération historique du Sud-Ouest, 1990).
  • Desgraves, Louis, Voyageurs à Bordeaux du XVIIe siècle à 1914 (Bordeaux: Mollat, 1991).
  • Poussou, Jean-Pierre, Bordeaux et le Sud-Ouest au XVIIIe siècle, croissance économique et attraction urbaine (Paris: Edition de l'école des Hautes études en sciences sociales, 1983).
  • Vernet, Joseph, "Vue d’une partie du port et de la ville de Bordeaux, prise du côté des Salinières," huile sur toile, 1758, Musée national de la Marine, Paris.
  • Taillard, Christian, Bordeaux classique (Toulouse: Eché, 1987).