Les Pentes de la Croix-Rousse, un laboratoire social des politiques de la ville : le Développement Social des Quartiers (1990-1993)

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Selon un ouvrage de sociologie urbaine, « Les cœurs des villes sont aujourd'hui l'objet de dynamiques multiples et de réinvestissements importants tant de la part des acteurs politiques et économiques que des acteurs sociaux »1.

La ville de la fin du XXe siècle est un espace investi par les politiques. Après l'été 1981, où les « guérillas urbaines » on défrayé la chronique, les quartiers des grandes villes sont sous les projecteurs. La Politique de la Ville, née en 1982, va investir le champ urbain : « Elle affiche sa volonté de lutter contre l'exclusion sociale et la ségrégation urbaine, légitimant son intervention dans presque tous les champs de l'espace urbain : la revitalisation des quartiers par l'habitat et l'aménagement ; la recréation du lien social par l'éducation, la culture, la santé ; la valorisation de la citoyenneté par la réhabilitation des services au public »2. En effet, la Politique de la ville est une politique sociale territorialisée qui mêle problématiques sociétales et préoccupations urbaines. Comme pour répondre aux sociologues, qui annonçaient la « fin des quartiers », la Politique de la Ville reflète le renouveau de l'intérêt pour cet espace réduit de sociabilités et d'interactions. Dès lors, les pouvoirs publics, largement représentés par les collectivités territoriales et les municipalités, impulsent, sinon appuient une mutation du quartier : leur volonté de lutter contre la précarisation, la ségrégation et d'endiguer la dégradation de certains espaces publics amène les décideurs politiques à s'interroger sur l'avenir des villes et les moyens de le maîtriser.

L'une des premières procédures de la Politique de la ville sera la procédure de Développement Social des Quartiers (DSQ). Au moment de leur candidature à la procédure, en 19893, les Pentes de la Croix-Rousse bénéficient des « attributs du type » mais aussi de la « singularité du quartier »4, pour reprendre J-Y.Authier. En effet, si la procédure de DSQ a déjà été introduite dans de nombreux anciens quartiers centraux, les Pentes de la Croix-Rousse semblent être un laboratoire dynamique et inédit pour la politique de la ville à l'échelle du quartier. Tout au long de la procédure, les dossiers réalisés par les différentes équipes en charge du projet auront à cœur de rappeler les enjeux d'un tel dispositif dans ce quartier en particulier.

Le quartier des Pentes est un quartier caractérisé par une forte centralité (extrême proximité du centre-ville); mais c'est aussi un site complexe, avec une trame urbaine particulière et un bâti adapté à une ancienne activité économique, celle des canuts. La complexité de cet espace réside dans sa très forte densité, la plus forte de Lyon, même si, les recensements de l'INSEE montrent que la population a diminué de 20 % entre 1975 et 1982. Par ailleurs, la présence sur le site de cheminements pittoresques et de vestiges archéologiques doivent être préservés et remis en valeur. L'historicité du quartier constitue sa spécificité et l'enjeu principal de son intégration dans cette procédure.

En ce qui concerne les caractéristiques socio-démographiques, elles sont celles que l'on retrouve dans la plupart des territoires concernés par la Politique de la ville : une population modeste qui comprend de nombreux ménages aux revenus non imposables et des demandeurs d'emploi, dont la part a augmenté de 17 % entre 1982 et 1989. Le revenu annuel moyen du quartier est, à cette époque, le plus faible de toute la ville de Lyon ; une population constituée de beaucoup de personnes seules et pour une large part, d'une population vieillissante ; en outre, une population cosmopolite puisqu'un nombre important d'habitants est issu de l'immigration (16 % de la population en 1982). En résumé, le quartier est alors habité par une population fragile en forte demande d'insertion.

L'objectif pour les acteurs du DSQ, est de promouvoir les Pentes de la Croix-Rousse, en faisant des habitants, les acteurs même de cette promotion – en faire un espace intégré et rayonnant dans la mondialisation – par un effort de rénovation urbaine, de patrimonialisation, et de soutien à l'innovation sociale ; de le réhabiliter pour y attirer une nouvelle population tout en conservant la mixité sociale qui fait la richesse du lieu. Ainsi, solidarité, insertion, réussite, ouverture et cohabitation sont les maîtres mots de l'émergence d'une réelle volonté de développer un partenariat dynamique – construit à partir d'un réseau associatif, déjà très fort avant l'inscription dans le dispositif – autour de la promotion, de la rénovation et du développement social et économique du quartier. Ainsi, en investissant différents domaines – que ce soit celui de l'éducation, de l'habitat et du logement, du commerce, de la santé ou encore de la culture – les objectifs pour les acteurs, sont de permettre à la ville de Lyon d'être exemplaire sur le plan de la qualité humaine des relations entre tous les habitants d'un même quartier et de concrétiser de grands projets permettant à la ville d'être présente dans le peloton de tête des eurocités et des villes qui comptent sur le plan international ; enfin de doter la ville d'une qualité de vie exemplaire en la rendant « plus belle à regarder, plus sûre et agréable à vivre, et plus solidaire ». Conseiller municipal de la Mairie du 1er arrondissement, M. Courtial affirme, lors d'une réunion organisée en 1989 : « Une ville solidaire c'est aussi refuser la ville à deux vitesses, la ville ségrégée et rejetante pour les plus démunis ».

Cependant, un regard sur l'ensemble de la procédure, de ses réussites comme de ses échecs, permet de s'interroger sur la procédure DSQ : l'issue d'une inscription dans un tel dispositif a-t-elle vraiment pour objectif de promouvoir une mixité sociale ? En effet, le quartier des Pentes de la Croix-Rousse, ancien quartier central, n'échappe pas au mouvement de gentrification que décrit Anaïs Collet dans l'ouvrage issu de sa thèse : « Les Pentes permettent ainsi de rencontrer plusieurs générations de gentrifieurs se côtoyant dans un espace à la fois semblable et profondément renouvelé, emblématique de la gentrification « à la française », qui est aussi aujourd'hui, un des plus chers et des plus touristiques de Lyon »5. En effet, la procédure DSQ – par les dynamiques de promotion et de rénovation qu'elle impulse – n'est pas étrangère à la mutation du quartier en un quartier dit « bobo » qui attire alors une nouvelle population constituée de jeunes cadres dynamiques, qui forment aujourd'hui la nouvelle classe moyenne supérieure, qui ne semble pas réellement cohabiter avec une ancienne population plus précaire et attachée à son quartier.

Cette analyse nous amène à nous interroger sur l'essence même de la Politique de la Ville : peut-on rénover et promouvoir un quartier, sans en altérer profondément ses caractéristiques, chassant ainsi une population attachée à son espace pour y accueillir une nouvelle génération plus aisée dont les pratiques du quartier seront totalement différentes ?

1 BIDOU-ZACHARIASEN Catherine (dir.), Retours en ville. Des processus de 'gentrification' urbaine aux politiques de revitalisation des centres, Descartes et Cie, Paris, 2003, p.9.

2 ANDERSON Antoine, Politiques de la ville. De la zone au territoire, La Découverte et Syros, Paris, 1998, p.20.

3 Le document provient des Archives Municipales de Lyon, carton 1559 WP 023.

4 AUTHIER Jean Yves, « Les citadins et leur quartier. Enquêtes auprès d'habitants de quartiers anciens centraux en France », L'Année sociologique, 2008/1 Vol.58, p. 21-46.

5 COLLET Anaïs, Rester bourgeois. Les quartiers populaires, nouveaux chantiers de la distinction, La Découverte, Paris, 2015, p. 28.

Bibliographie

  • ANDERSON Antoine, Politiques de la ville: de la zone au territoire (Paris: La Découverte et Syros, 1998), 286p.
  • AUTHIER Jean-Yves, BACQUE Marie-Hélène, GUERIN-PACE France (dir.), Le quartier: enjeux scientifiques, actions politiques et pratiques sociales (Paris: La Découverte, 2007), 293p.
  • AUTHIER Jean-Yves, "Les citadins et leur quartier. Enquêtes auprès d'habitants de quartiers anciens centraux en France," L'Année Sociologique Vol.58 (2008): p. 21-46.
  • BIDOU-ZACHARIASEN Catherine (dir.), Retours en ville. Des processus de 'gentrification' urbaine aux politiques de revitalisation des centres (Paris: Descartes et Cie, 2003), 267p.
  • FOURCAUT Annie, "L'histoire urbaine de la France contemporaine: état des lieux," Histoire urbaine 2003/2 n°8 (2003): p. 171-185.