"Ne pillons plus ! Instruisons !" : article-pétition de la féministe Hubertine Auclert pour l'ouverture d'une école arabe pour filles à Alger

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Les féministes françaises se sont peu intéressées à la colonisation avant la Première Guerre mondiale. A cet égard, Hubertine Auclert, une des principales représentantes du féminisme de la Troisième République, fait figure d’exception. Le 2 décembre 1901, elle consacre son article hebdomadaire dans Le Radical, un des principaux quotidiens français, à l’Algérie. Sous le titre « Ne pillons plus ! Instruisons ! », elle y plaide pour l’ouverture d’une école arabe pour filles à Alger.

Cela fait alors plusieurs années que la féministe tente de sensibiliser l’opinion publique au sort des femmes colonisées. Son intérêt pour la colonisation date de 1888. A cette date, Hubertine Auclert, alors fer-de-lance du combat suffragiste, quitte Paris pour l’Algérie. Elle y suit son mari, nommé juge de paix.

Durant les quatre années qu’elle passe d’abord à Frenda puis à Alger, elle développe une pensée de la colonisation, une version féministe de la "mission civilisatrice". Avant elle, les seules féministes françaises à avoir abordé le sujet, de façon plus ou moins marginale, sont Olympe Audouard, Léonie Rouzade, Paule Mink et Louise Michel (que l’on peut du reste hésiter à qualifier de féministe). La pensée qu’Hubertine Auclert élabore en Algérie est donc assez originale. Son « impérialisme féministe »[1] prône une assimilation totale des « indigènes » et l’accès des Françaises au suffrage, ce qui permettrait de faire disparaître les abus du patriarcat dans les colonies. Comme d’autres femmes occidentales, notamment britanniques ou belges, elle promeut l’idée d’une solidarité de toutes les femmes et endosse « le fardeau de la femme blanche » chargée d’émanciper ses « sœurs indigènes ».

Hubertine Auclert commence à militer en faveur des femmes arabes du temps de son séjour algérien, et continue à son retour en métropole en 1892, et jusqu’à sa mort en 1914. Elle publie en 1901 Les Femmes arabes en Algérie, et sur les 413 articles qu’elle écrit en tant que chroniqueuse pour Le Radical entre 1896 et 1909, 18 traitent de la colonisation. C'est dans le contexte de cet engagement de longue haleine, qui lui est très personnel, que s'inscrit son article du 2 décembre 1901.

L’auteure y critique la colonisation telle qu’elle a existé jusqu’alors pour lui opposer une autre forme de colonialisme, qu’elle juge seul légitime. Elle plaide pour le passage d’une colonisation « barbare », fondée sur le pillage, à une colonisation éducatrice, visant à civiliser et assimiler les « indigènes ».

Taxer la France de barbarie est particulièrement significatif au regard des discours coloniaux qui exaltent la « mission civilisatrice ». Le terme participe d’une rhétorique de l’inversion, qu’Hubertine Auclert emploie de façon récurrente dans sa critique de la colonisation. La France qui prétend civiliser s’ensauvage dans la conquête. Pour illustrer cette idée, elle insiste ici sur les violences physiques commises sur les colonisés, et surtout, c’est le cœur de l’article, sur les effets néfastes de la domination française sur la condition des femmes arabes.

Hubertine Auclert reproche à la France d’avoir provoqué la déscolarisation des filles. Elle se réfère à la confiscation par les autorités coloniales des établissements d’éducation religieux (« biens Habbous »), ainsi qu’à la fermeture, en 1861, de l’école qu’avait ouverte Eugénie Luce à Alger en 1846. Cette dernière apparaît sous bien des aspects comme une précurseuse d’Hubertine Auclert. Les deux femmes militent pour la scolarisation des petites « indigènes », au nom de la « mission civilisatrice » et de la « fusion des races ». Les filles jouent un rôle majeur dans le processus colonial car elles sont « promptes à s’assimiler nos idées et nos mœurs » affirme Hubertine Auclert dans son article-pétition. Plus assidues, plus assimilables que les garçons, c’est par elles que passera la civilisation de l’Algérie et la « fusion des races arabe et française ».

Cet argument assimilationniste se double chez Hubertine Auclert d’un argument méritocratique, universaliste et républicain : l’intelligence des filles arabes (« les étonnantes aptitudes intellectuelles des petites indigènes »), que la féministe ne cesse de souligner, leur donne le droit à l’éducation (il faut « sans faire de distinction de race ni de sexe, reconnaître l’intelligence quand elle se manifeste »). Les en priver est « criminel ».

L’article est aussi l’occasion pour l’auteure de diffuser sa pétition pour l’ouverture d’une école arabe de jeunes filles à Alger, qu’elle adresse au gouverneur général de l’Algérie, Paul Révoil. Cette pétition est une variante de la pétition pour la scolarisation des filles arabes qu’Hubertine Auclert diffuse régulièrement depuis 1891, et qu’elle a déjà adressée au Gouvernement et au Parlement. Aucune n’obtient satisfaction de son vivant, malgré les signes encourageants qu'elle mentionne dans l’article.

Cela éclaire le caractère acharné de son engagement. A travers ces modes d’actions qui comptent parmi les principaux du féminisme de la première vague, la pétition et le journalisme, Hubertine Auclert n’a de cesse de marteler ses revendications en faveur de la scolarisation des filles « indigènes », dans un contexte de globale indifférence. Cet engagement, qui rencontre peu d’écho tant au sein du féminisme que dans l’ensemble de la société, est celui d’une féministe particulièrement atypique. Sans obtenir le résultat espéré, elle a cependant indéniablement contribué à la sensibilisation de l’opinion française aux questions coloniales.

 

[1] EICHNER Carolyn, "La Citoyenne in the World : Hubertine Auclert and Feminist Imperialism, French Historical Studies, 2004, p. 63-84.

Bibliographie

  • HAUSE Steven, Hubertine Auclert : the French suffragette (New Haven (Conn.): Yale University Press, 1987).
  • ROGERS Rebecca, A Frenchwoman's imperial story: Madame Luce in nineteenth-century Algeria (Stanford (Calif.): Stanford University Press, 2013).
  • SCOTT Joan, La citoyenne paradoxale: les féministes françaises et les droits de l'homme (Paris: Albin Michel, 1998).
  • EICHNER Carolyn, "La citoyenne in the World: Hubertine Auclert and Feminist Imperialism," French Historical Studies (2009): 63-84.
  • KLEJMAN Laurence et ROCHEFORT Florence, L’Égalité en marche Le féminisme sous la Troisième République (Paris: Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1989).
  • STORA Benjamin, Histoire de l'Algérie coloniale: 1830-1954 (Paris: la Découverte, 2004).