Mixité scolaire et diversification de l’accès des filles aux filières techniques et professionnelles industrielles

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À la fin des années 1960, alors que la mixité était devenue la règle dans les établissements scolaires, l’offre scolaire technique et professionnelle restait très fortement ségrégée au niveau des sexes. La circulaire du 10 octobre 1966, qui porte sur l’admission des jeunes filles dans les sections industrielles, vise ainsi à rappeler très fermement « la règle de l’égalité d’accès des filles et des garçons aux enseignements techniques et professionnels de tous niveaux ». Paradoxalement, cette circulaire semble ainsi s’inscrire dans la suite d’un processus de mixisation des établissements et des filières scolaires entamé depuis le début du XXe siècle tout en faisant le constat d’un échec de cette mixité dans les filières techniques et professionnelles.

Division des sexes, coéducation et mixité

Cette circulaire de 1966 est promulguée dans les années où s’est effectué un changement radical. Alors que « la co-éducation des jeunes filles et des jeunes gens [était restée] marginale jusqu’à la fin des années 1950 [et que] la règle générale [était] la non-mixité des enseignées (et des enseignants) »[1], la mixité est devenue la norme à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Françoise et Claude Lelièvre, dans Histoire de la scolarisation des filles, tentent d’analyser ce processus de mixisation et montrent qu’il y eu, tout au long du XXe siècle, des évolutions en termes de mixité, des évolutions qui semblent aller à l’encontre « d’une École pour les filles et d’une École pour les garçons »[2] comme c’était le cas depuis l’Ancien Régime. La circulaire du 3 juillet 1957 sur le fonctionnement des établissements mixtes reconnut de fait cette mixité mais celle-ci ne faisait pas l’objet d’une promotion : « La crise de croissance de l’enseignement secondaire […] nous projette dans une expérience [la mixité] que nous ne conduisons pas au nom de principes, d’ailleurs passionnément discutés, mais pour servir les familles au lieu le plus proche de leur domicile ou dans les meilleures conditions pédagogiques ». Une accélération décisive semble avoir lieu dans les années 1960. Pour Antoine Prost, « de toutes les révolutions pédagogiques du siècle, la mixité est l’une des plus profondes. Elle oppose l’école de notre temps à celle de tous les siècles précédents. Et pourtant, elle s’est effectuée sans même que l’on y prête attention »[3]. Il s’agit, en effet, d’un véritable bouleversement qui s’est produit sans véritable débat public. La mixité a été mise en place par de simples mesures administratives et circulaires, sans véritable politique explicitée et décidée par le pouvoir législatif ou exécutif[4].

Pourtant, ce bouleversement ne semble pas avoir eu lieu dans les filières techniques et professionnelles comme semble le constater la circulaire de 1966 qui souligne dès les premières lignes que « l’analyse des statistiques de l’enseignement public fait apparaitre que moins d’un tiers des jeunes filles scolarisées dans les établissements techniques recherchent une formation de type industriel » et que « d’autres part, celles qui ne s’orientent pas vers le secteur tertiaire se dirigent presque exclusivement vers des formations traditionnellement considérées comme "féminines" ». Le constat de cette non-mixité semble être ce qui a motivé la production de la circulaire par le ministère de l’Éducation nationale.

Quelle mixité pour les formations techniques et professionnelles ?

La volonté de diversifier l’accès des jeunes filles aux formations techniques et professionnelles semble être ce qui a conduit à la promulgation de la circulaire de 1966. En effet, les formations techniques et professionnelles mixtes étaient rares et l’offre scolaire moins diversifiée pour les filles que pour les garçons[5]. Dans les filières professionnelles, quelques sections accueillaient un nombre équilibré de filles et garçons : les métiers du verre, du papier carton, de la photographie et des industries graphiques. Dans le secteur secondaire, les filières textiles avaient un taux de féminisation à 97% tandis que les filières de la mécanique, de l’éléctro-mécanique, de la chaudronnerie ne comptaient jamais plus de 5% de filles. Dans le tertiaire enfin, les filles se concentraient dans les filières du paramédical et du secrétariat. D’où une nécessité qui est apparu aux yeux des pouvoirs publics : donner un accès plus diversifié des filles aux formations professionnelles et techniques. Les pouvoirs publics tentèrent donc de faire évoluer la situation, et ce, par la circulaire du 10 octobre 1966 relative à l’admission des jeunes filles dans les sections industrielles qui rappelle « la règle de l’égalité d’accès des filles et des garçons aux enseignements techniques et professionnels de tous les niveaux ». La « fermeté » était nécessaire en effet, car la règle était loin d’aller de soi pour les enseignements industriels[6]. Une certaine politique volontariste s’est dessiné quant à la diversification des orientations : le texte attire l’attention sur la nette tendance des jeunes filles à limiter leur choix d’orientation technique aux formations dites féminines et incite à ce que soit entrepris un « effort systématique d’information des familles » sur les diverses possibilités de formations offertes.  Toutefois, ce qui ressort de cette circulaire, au-delà de cette volonté de diversifier l’accès des filles aux formations techniques et professionnelles, c’est une volonté économique de faire coïncider formation et emploi. En effet, il y avait plus de jeunes filles issues de ces filières traditionnellement considérées comme féminines que d’emplois à pourvoir pour ces filières tandis « qu’un nombre croissant d’activités industrielles et commerciales recherchent des travailleurs qualifiés et des cadres […] en vue d’occuper des emplois qui peuvent être indifféremment confiés à des femmes et des hommes ». Ainsi, l’impératif social d’une égalité des chances entre filles et garçons semble être conduit en lien avec un autre impératif, économique cette fois (peut-être dans un souci de neutralisation) : répondre au besoin de main d’œuvre tout en limitant le chômage des femmes.

Conclusion

La circulaire du 10 octobre 1966 révèle l’échec de la mixité dans les filières techniques et professionnelles de tous niveaux alors même que la mixité s’est imposée dans les années 1960-1970. La non-mixité de ces formations est alors perçu négativement par les pouvoirs publics qui ont tenté d’y remédier par une politique soutenue (voire impulsée) par l’administration de l’École publique. Toutefois, cette politique volontariste qui visait une diversification des orientations des jeunes filles semble se justifier par des motifs économiques, dans le souci d’adéquation entre formation et emploi. Ainsi, préoccupations égalitaristes et préoccupations économiques semblent motiver la généralisation de la mixité, notamment dans les filières où celle-ci ne se développe pas, ou peu.

 

[1] Françoise Lelièvre et Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, Paris, Nathan, 1991, 272 p.

[2] Ibid.

[3] Antoine Prost, Histoire générale de l’enseignement et de l’éducation en France. Tome IV. L’école et la famille dans une société en mutation depuis 1930, Paris, Perrin, 2004, v+807 p.

[4] F. Lelièvre et C. Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles, op. cit.

[5] Ibid.

[6] Nicole Mosconi, « La mixité dans l’enseignement technique industriel [ou l’impossible reconnaissance de l’autre] », Revue française de pédagogie, 1987, vol. 78, no 1, p. 31-42.

Bibliographie

  • Françoise et Claude Lelièvre, Histoire de la scolarisation des filles (Paris: Nathan, 1991), 272.
  • Antoine Prost, Histoire générale de l'enseignement et de l'éducation en France, Tome IV. L'école et la famille dans une société en mutation depuis 1930 (Paris: Perrin, 2004), 807.
  • Nicole Mosconi, "La mixité dans l’enseignement technique industriel [ou l’impossible reconnaissance de l’autre]," Revue française de pédagogie vol.78, n°1 (1987): 31-42.
  • Circulaire n°66-344 (10 octobre 1966) Bulletin Officiel n°39 (20-10-66), 1966, 2274-2275.