« Pédagogie » technique ou « pédagogie du spectacle » ?

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« Conseil d’international » : un article à portée didactique

 

« Le dribbling, la feinte, qualités d’un attaquant de classe » est extrait du « plus grand hebdomadaire sportif », Match, l’intran dont le premier numéro parut le 9 novembre 1926. Il s’agit d’un journal sportif généraliste c’est-à-dire s’intéressant à l’ensemble des sports pratiqués en France. Paul Nicolas, son auteur, était avant-centre au Red Star, l’un des clubs de football phares dans les années vingt. Il avait alors remporté la coupe à trois reprises, en 1921, 1922 et 1923. Comme l’indique le titre de la rubrique, il évoluait également au sein de la sélection française, sélection avec laquelle il avait déjà participé aux Jeux Olympiques en 1920 et 1924. Paul Nicolas était donc fort d’une expérience du plus haut niveau et jouissait d’une forte notoriété auprès des amateurs de ballon rond, ce qui donnait un poids particulier à sa parole en lui conférant une certaine autorité.

Dans l’article, il n’hésite d’ailleurs pas à mettre en avant cette expérience. C’est le cas lorsqu’il évoque l’équipe belge, championne olympique de 1920. Toutefois, la mise en avant de cette expérience n’a pas pour but de le valoriser mais bien de partager un savoir avec le lectorat. En effet, bien que bref, cet article a pour objectif la diffusion d’un savoir particulier lié au football. Il s’agit à la fois d’expliquer ce que sont la feinte et le dribble, qualités essentielles chez un attaquant, mais également de proposer une façon d’acquérir de telles compétences.

Dans le premier paragraphe, Paul Nicolas commence par en proposer une définition, simple et concise : « le dribbling consiste à courir avec le ballon en en conservant toujours le contrôle ». Il va ensuite proposer une sorte de protocole permettant d’aboutir à ce résultat : un plan d’entraînement, étape par étape (« l’entraînement permet d’acquérir un excellent dribbling »). Il faut partir du plus simple pour parvenir au plus sophistiqué. L’expérience de Paul Nicolas intervient à ce niveau, la rencontre avec l’équipe belge lui a permis d’améliorer sa propre technique du dribbling et c’est cette expérience qu’il cherche à partager. Il suffirait de suivre les conseils prodigués par l’international pour devenir un bon dribbleur. On peut voir ici une sorte de théorisation du football, la mise à l’écrit d’un savoir qui s’acquiert normalement par l’expérience. Match, l’intran devient le véhicule de ce savoir, et par sa diffusion à un large public, il permet une sorte de démocratisation d’une culture du football, dans ce cas précis, d’une culture technique de ce sport. Il s’agit d’un processus essentiel à un moment où le football se diffuse dans la société française et atteint les couches les plus populaires jusqu’alors privées de ce sport, encore l’apanage de la bourgeoisie (comme l’était d’ailleurs l’ensemble des sports modernes anglo-saxons) : Alfred Wahl souligne ceci en écrivant : « Au niveau du grand nombre, le statut social du football se transforme. Il est alors progressivement approprié par les couches populaires ».

Démocratiser la pratique et l’accès au football, voilà les objectifs principaux d’un tel article. La figure de Paul Nicolas est tout à fait intéressante et rappeler son parcours personnel permet de bien comprendre là où l’on souhaite en venir. Il rend accessible un savoir qu’il a lui même acquis par sa propre expérience, il propose les clefs pour accéder à cette compétence technique. On peut établir là un parallèle avec ce que l’on nomme la vulgarisation scientifique. Celle-ci consiste à transmettre par le biais d’un média (dans ce cas Match, l’intran), un savoir à un public non-expert. Elle donne alors à ce public un accès à une culture spécifique, celle que maîtrise l’auteur de l’article. Ici, il s’agit bel et bien de diffuser ce que l’on peut voir comme une culture technique du football. Cependant, penser que cet idéal est l’unique motivation d’un tel article serait bien réducteur. Certes l’époque était à diffusion la d’une culture technique du football (croissance du nombre de pratiquants, du nombre de clubs) mais c’est aussi celle des spectacles de masse dans lesquels le sport s’intègre pleinement.

 

La « spectacularisation du football »

 

« Attaquant de classe », « quoi de plus joli », autant d’expressions qui mettent avant la dimension spectaculaire du football. Il n’est pas anodin de trouver ce genre d’article dans un hebdomadaire sportif tel que Match, l’intran à cette époque. Il s’agit d’un temps où le football, et le sport en général, deviennent spectacle. Ignorer dans la première partie de cet article le cas de la feinte était volontaire. Celle-ci s’intègre beaucoup mieux à ce second aspect que l’on va maintenant étudier. La façon dont Paul Nicolas la définit le prouve : « la feinte est un art véritable », art qui ne s’acquiert pas par l’entraînement si l’on en croit Paul Nicolas mais qui est quelque chose d’inné. Il établit un parallèle avec la corrida, spectacle populaire par excellence. Plutôt que d’avancer son expérience particulière de joueur, il se pose lui-même en tant que spectateur en vantant les prouesses techniques des deux internationaux que sont Samitier (Espagnol) et Scarone (Uruguayen).

Le lien entre spectacle et technique apparaît ici clairement. Alfred Wahl écrit « les années 1920 ouvrent l’ère de la technicité ». Ceci n’est pas étonnant à un moment où l’on assiste à ce que Christophe Granger appelle la « spectacularisation du football ». Diffuser une culture technique du football permet certes de diffuser un savoir, une compétence mais cela permet également de consolider une culture du spectacle et donc une culture qui a pour vocation d’être consommée. L’article de Christophe Granger Les lumières du stade, football et goût du spectaculaire dans l’entre-deux-guerres permet de bien saisir cet aspect. Il aborde la figure du « critique » sportif qui au même titre qu’un critique littéraire donne les clefs d’appréciation du spectacle sportif :

"Anciens joueurs amateurs, issus le plus souvent de la bourgeoisie cultivée, et officiant dans une presse spécialisée dont les titres se multiplient alors, ils assurent, à dater de 1925, une décisive pédagogie du spectacle. En un prolifique discours, ils fixent les principes d’un savoir commun, inculquent au public les subtilités du jeu, discutent de la qualité des rencontres et désignent ce qui mérite attention. […] En d’autres mots, la presse sportive met alors en circulation les catégories d’appréciation capables de garantir l’intérêt du spectateur et de le sensibiliser aux qualités du spectacle".

C’est exactement ce que l’on retrouve avec cet article : un joueur (encore en activité) qui profite de sa notoriété pour écrire dans la presse spécialisée et qui met en avant ce qui mérite de retenir l’attention du spectateur venu assister à un match de football : dans ce cas les deux gestes techniques que sont le dribble et la feinte.

 

Les deux aspects étudiés ici apparaissent plausibles tous les deux et sont en réalité complémentaires. Ils reflètent deux réalités essentielles des années 1920 concernant la diffusion du football : celle-ci concerne tant la pratique du football que sa consommation. La presse sportive a cherché à encadrer ces deux aspects diffusant à la fois une culture technique et pratique du football et une culture commerciale participant ainsi pleinement à l’ancrage du football dans ce que nous qualifions de culture de masse.

Bibliographie

  • Dominique Kalifa, La culture de masse en France : 1860-1930 (Paris: Edition de la Découverte, 2001).
  • Alfred Wahl, Les archives du football : sport et société en France 1880-1980 (Paris: Gallimard, 1989).
  • Christophe Granger, "Les lumières du stade," Sociétés et Représentations numéro 31 (30 juin 2011).