La demande de déménagement du musée Guimet par Emile Guimet (1883)

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Le 30 septembre 1879, Émile Guimet, riche patron d'une des industries les plus puissantes de la ville et grand collectionneur, inaugurait son musée des religions et des arts d'Orient aux côtés du ministre de l'Instruction publique de l'époque, Jules Ferry. Mais le nouveau musée ne fut pas le succès qu'avait espéré Émile Guimet et l'industriel envoya le 9 janvier 1883 une lettre à l'Instruction publique afin de proposer le déménagement des collections à Paris.

La fondation d'un tel musée avait été permise suite aux pérégrinations du collectionneur et plus précisément grâce à son expédition en Chine, au Japon et aux Indes en 1866. Ce fut d'ailleurs le premier élément évoqué dans la lettre du Lyonnais : « Lorsque, à la suite de la mission scientifique que m'avait donnée votre Ministère, j'ai organisé le Musée qui porte mon nom; je n'avais pas osé prévoir les résultats que sa création a produits ». Ce voyage, Émile Guimet l'appelait sa « mission scientifique » car il avait besoin de papiers exceptionnels pour partir : il lui fallait un passeport diplomatique. Le Lyonnais avait alors envoyé une lettre au ministre de l'Instruction publique afin de légitimer son voyage. C'est ainsi que le 10 avril 1876, Émile Guimet fut mandaté par le Ministère en Asie afin d'y mener sa « mission scientifique ». Si il avait acquis de nombreuses pièces de collections grâce à ses voyages notamment en Égypte en 1865,ces antiquités, n'étaient que sobrement exposées chez Émile Guimet dans une « vaste vitrine à trois étages »1, son musée personnel en somme. L'idée du musée Guimet vit donc le jour à travers le rapport de l'industriel au Ministère après son long voyage : « En résumé, Monsieur le Ministre, j'espère pouvoir établir à Lyon : un musée religieux, qui contiendra tous les dieux de l'Inde, de la Chine, du Japon et de l’Égypte »2.

Dans cette lettre, Émile Guimet fit ce qui ressemblait à un rapport. Les avancées de son musée étaient décrites en comparaison avec les attentes de l'industriel. Le musée Guimet était dépeint comme une véritable fourmilière où l'industriel avait fait rassembler autant de pièces de collections que possible, faisant venir des « savants de tous les pays » afin d'étudier les objets ramenés et de produire de nombreuses conférences mais aussi les Annales du Musée Guimet et enfin la Revue de l'Histoire des Religions. Tout semblait en place : « le Musée est en correspondance et a un service d'échange avec tous les musées ethnographiques et archéologiques, avec les bibliothèques publiques, les académies et les sociétés savantes ; maintenant qu'il a la collaboration de tous les savants qui s'occupent des questions religieuses de l'Orient et de l'antiquité... ». Cependant, Émile Guimet notait surtout le problème que représentait la ville de Lyon. Il considérait que son musée rendrait beaucoup plus de services à Paris où la communauté scientifique était plus importante et où les étrangers s'arrêtaient plus qu'à Lyon, ville industrielle « au fond de la province ». Émile Guimet en grand patron industriel avait entreprit de développer son musée comme une véritable « usine scientifique »3 et cherchait sans cesse à la rendre plus efficace. La capitale était pour lui le lieu parfaitement approprié pour une telle institution grâce à son rayonnement international et sa grande communauté scientifique. De plus, de nombreux objets rapportés par Guimet se trouvaient déjà à Paris dans ses appartements de l'avenue du Trocadéro, attendant d'être classés et étudiés. En bon industriel Guimet résumait ainsi la situation : « je me trouvais loin de la matière première et loin de la consommation. »4. A travers ce qui était un rapport sur l'état de son musée, Émile Guimet avançait les raisons de sa demande de déménagement du musée dans la capitale au ministère de l'Instruction publique, c'est-à-dire à ceux qui avait permis la création du musée Guimet.

Cette lettre fut donc une véritable négociation où, tout en présentant un portrait idéal de la capitale, Émile Guimet essayait d'établir un contrat avec le ministère. En l'échange de l'ensemble de ses collections, l'industriel lyonnais réclamait la construction d'un musée à l'identique au cœur de Paris dont il serait le seul administrateur. Les différents points de la négociation incarnaient les véritables problèmes du musée Guimet à Lyon : un bâtiment inachevé, une institution pas suffisamment dynamique et surtout une entreprise qui manquait de fonds. Une demande de budget très précise était indiquée avec les différentes dépenses qui seraient prévues. En somme, l’État était chargé de donner toutes les ressources matérielles au bon fonctionnement du musée mais le contrôle de « l'usine scientifique » devait rester entre les mains de son grand patron, Émile Guimet. Le collectionneur demandait même, alors que rien n'était conclu, que l’État lui offrît « quelque soulagement dans les frais annuels en échange de l'abandon que je lui fais ». Les dons de collections du Lyonnais devaient donc en contrepartie s'accompagner d'une réduction des frais en signe de remerciement.

La demande de transfert se fit donc officiellement au nom de la science. Le collectionneur rappelait d'ailleurs à la fin de sa lettre que c'était dans « l'intérêt de la science » qu'il adressait son projet. Cependant, Émile Guimet occultait un autre point qui expliquait l'échec de son musée lyonnais : l'aspect financier. Lors de son inauguration, seulement un tiers du musée avait été construit et le nombre de visiteurs n'était pas aussi important que ce qui avait été espéré. Émile Guimet ne pouvait porter seul le musée et son budget diminuait de plus en plus face aux investissements nécessaires. Le problème était d'autant plus grave que la mairie lyonnaise refusait de le suivre dans ses ambitions et de lui accorder un budget supplémentaire. Ce fut donc suite à ce problème financier que le collectionneur décida de faire transférer les collections à Paris. Or, cet aspect matériel ne fut en aucun cas évoqué dans sa lettre, le patron de l'industrie familiale préférant valoriser le rayonnement culturel de la capitale.

A la fois proposition et négociation du déménagement du musée Guimet dans la capitale, le collectionneur et patron industriel révélait son fervent attachement à son « usine scientifique » dans sa lettre adressée au ministre. L’État était perçu dans la question muséale comme un nouvel acteur aux larges ressources matérielles mais il n'était en aucun cas un futur administrateur de ces musées nés d'initiatives personnelles. Émile Guimet exposait dans cette lettre sa vision de son musée et évoquait ainsi ce qui semblait être les meilleures perspectives pour lui. Ce fut bel et bien une demande personnelle puisque l'industriel donnait seul son rapport. Aucun avis extérieur n'était joint à cette lettre. Pourtant, cela fut suffisant pour convaincre le ministère puisque le nouveau musée Guimet fut inauguré en 1889 soit six ans plus tard.

 

1 Émile Guimet, Le jubilé du musée Guimet, vingt-cinquième anniversaire de sa fondation (1879-1904), Paris, Leroux, 1904.

2 Émile Guimet, Rapport au ministre de l’instruction publique et des beaux-arts sur la mission de M. Émile Guimet dans l’Extrême Orient, Lyon,     1877.

3 E. Guimet, Le jubilé du musée Guimet, vingt-cinquième anniversaire de sa fondation (1879-1904), op. cit.

4 Ibid.

Bibliographie

  • Hervé Beaumont, Les aventures d'Emile Guimet (1836-1918), un industriel voyageur (Paris: Arthaud, 2014).
  • Hélène Lafont-Couturier, Les trésors d'Emile Guimet : un homme à la confluence des arts et de l'industrie (Lyon: Musée des Confleunces; Actes Sud, 2014).
  • Emile Guimet, Le jubilé du musée Guimet, vingt-cinquième anniversaire de sa fondation (1879-1904) (Paris: Leroux, 1904).
  • Emile Guimet, Rapport au ministre de l'instruction publique et des beaux-arts sur la mission de M. Emile Guimet dans l'Extrême Orient (Lyon: impr. de Bellon (Lyon), 1877).