Le travail des enfants : une jeune fille victime d'un accident dans une bouchonnerie

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A la fin du XIXe siècle, le secteur bouchonnier du Var, initialement basé sur le levage du liège du Massif des Maures, est en pleine restructuration et connaît des mutations importantes.

La mécanisation des bouchonneries contribue grandement à transformer le secteur. Jusqu'au début du XIXe siècle, le découpage en bandes des plaques de liège puis la fabrication des bouchons se fait encore de façon manuelle, au couteau. A partir des années 1830-1840, le découpage en bande se mécanise à l’aide de coupeuses munies de lames à poignées et cales. A la fin du siècle, l’utilisation de ces engins est généralisée mais les conditions de sécurité ne sont pas toujours respectées comme le montre le document proposé ici. A partir de 1850,  se développe le tournage des bouchons sur machines semi-automatiques qui permet une standardisation de la production. Dans le même temps, l'apparition des scies circulaires permet la mécanisation de la coupe des bandes et des carrés, préalablement à la fabrication du bouchon lui-même. L'appartition des tubeuses électriques semi-automatiques [1], puis les tubeuses complètement automatiques à la fin du XIXe siècle, constituent aussi un progrès technique.

Cette automatisation croissante induit l’emploi d’une main-d’œuvre peu qualifiée et bon marché (payée à la journée). Cette main- d’œuvre d’appoint précarisée est souvent composée de femmes[3] et comprend aussi fréquemment de (jeunes) adolescent-e-s[4]. Les documents d’archives témoignent en effet de la variabilité des effectifs féminins dans les industries rurales du Var en général et dans les bouchonneries en particulier[5]. Les recensements montrent que la féminisation progresse : alors que les femmes étaient largement minoritaires au milieu du XIXe siècle, elles constituent l’essentiel des effectifs des bouchonneries au début du XXe siècle. Cette présence féminine accrue se retrouve d’ailleurs au sein des effectifs des syndicats d’ouvriers bouchonniers de la région[6].

Par ailleurs, il faut noter que si la taille modeste des machines les rend accessibles y compris aux petits ateliers [7], il semblerait qu’un certain nombre de très petites entreprises (moins de dix employés) aient du mal à faire face à la concurrence des établissements un peu plus conséquents dont l’outillage plus perfectionné permet de proposer des produits moins onéreux. C’est ce que suggère notamment une lettre du maire de Brignoles adressée au Préfet en 1970[8] et la disparition d’une bouchonnerie encore présente dans cette ville en 1882[9] mais absente en 1906[10].

La mécanisation croissante a aussi pour conséquence un risque accru d'accidents particulièrement graves. Les hommes, comme les femmes et les enfants travaillant dans les usines, sont exposés à cette dangerosité, d’autant plus que les chefs d’entreprise ne mettent pas toujours en œuvre les mesures de sécurité qui s’imposent. Le document ici présenté illustre bien cet aspect : « Les engrenages [de la machine à découper le liège] n’étant point recouverts d’un organe protecteur, la main a été prise, entraînée et 3 doigts ont été sérieusement endommagés ». L’inspecteur du Travail des Enfants et des Filles Mineures dans l’Industrie, auteur de ce procès-verbal d’accident du travail, rappelle qu'un décret de 1875 oblige pourtant le chef d’entreprise à recouvrir les engrenages. Outre la mise en avant de manquements concernant la sécurité des employés, sont constatées des infractions relatives à la déclaration d’activité et aux obligations spécifiques concernant l’emploi des jeunes filles de moins de seize ans : l’ouvrière étant âgée de treize ans, l’employeur aurait dû avoir en sa possession le certificat d’instruction de la jeune fille, ce qui n’est pas le cas. De plus, il est spécifié que l’employeur n’est pas en mesure de présenter le livret de la jeune ouvrière et que son nom n’est pas inscrit sur le registre des présents le jour de l’accident.

Or, les conditions de travail des bouchonnier-ère-s sont d’autant plus difficiles à faire évoluer que les Commissions de Contrôle des Enfants et des Filles Mineures dans l’Industrie sont fréquemment composées de fabricants de bouchons comme le rappelle notamment une lettre de 1885 émanant du cabinet de l’inspecteur divisionnaire de surveillance de Marseille (Ministère du Commerce). Ce document traite du travail des enfants et des filles mineures dans l’industrie et évoque explicitement le mauvais fonctionnement de ces commissions de contrôle en ce qui concerne les fabricants de bouchons qui ne se soumettent pas à la loi. L'auteur prend le soin de préciser que M.Lonjon, justement fabricant de bouchons à la Garde-Freinet, fait partie d’une commission de l’arrondissement de Draguignan particulièrement peu efficace[11]. Les exemples de ce type pourraient être multipliés et cela malgré la présence de quelques ouvriers bouchonniers, en proportion moindre, au sein de ces commissions[12]. D’une manière générale, de nombreux documents montrent la mainmise des fabricants de bouchons sur les commissions départementales du travail.

Ainsi, ce document relatif à un accident du travail illustre la mécanisation de l’industrie de la bouchonnerie, un processus qui a pour conséquences la féminisation du secteur et un déclin des plus petites structures entrepreneuriales. Il montre aussi la dangerosité d’une activité où les règles de sécurité et d’emploi des plus jeunes ne sont pas toujours respectées alors même que la présence de nombreux fabricants de bouchons dans les commissions de contrôle et de protection du travail des femmes et des enfants, souligne d’évidents conflits d’intérêts et peut expliquer le flottement régnant au sein de ces structures.

[1] J-M Olivier, voir biblio.

[2] Support ressources pédagogiques arch. dép. du Var, voir biblio.

[3] J-M Olivier, op.cit.

[4] A titre d’exemple, la lettre du maire de Gonfaron adressée au Préfet du Var le 27 avril 1893 dans laquelle il indique la présence de « garçons de moins de 18 ans » et de « filles mineures » travaillant dans les bouchonneries. 10M3 Travail des enfants et des femmes, arch.dép. du Var ou encore les relevés fournis par les maires de La Crau, Bormes-les-Mimosas et Collobrières en 1880 concernant l’emploi des femmes et des enfants dans les bouchonneries. 10M3. Travail des femmes et des enfants, arch. dép. du Var.

[5] Voir la lettre du maire de Brignoles écrite au Préfet le 8 déc. 1882 : il ne peut donner que des « moyennes » concernant l’emploi des femmes dans l’industrie montrant la dimension très variable des effectifs. 10M4 Travail des enfants et des femmes, 1853-1925. Arch. dép. du Var.

[6]  Documents liés aux syndicats bouchonniers. 10M27; 10M28, arch. Dép. Du Var.

[7] J-M Olivier, op. cit.

[8] Voir la lettre du maire de Brignoles adressée au préfet et datée du 14 fév.1870 : il impute la baisse de l’activité industrielle dans l’arrondissement de Brignoles à « la concurrence écrasante des grands établissements qui a rendu impossible l’existence des usines de peu d’importance, obligées de vendre plus cher parce qu’elles ont un outillage moins perfectionné et opèrent sur de moindres quantités. ». 10M4 op.cit. Arch. dép. du Var.

[9] La lettre du maire de Brignoles adressée au préfet et datée du 8 déc 1882 (10M4 op.cit) indique la présence d’une bouchonnerie à Brignoles à cette date.

[10] Aucun bouchonnier dans le recensement de population de Brignoles, 1906.

[11] Lettre 45 de l’inspecteur divisionnaire de Marseille. 10M4 (op.cit).

[12] Par exemple, dans la commission de 1900 pour l’arrondissement de Draguignan, siège un fabricant de bouchons au Luc, M.Giraud, et un ouvrier bouchonnier à Gonfaron. 10M4 (ibid).

 

Bibliographie

  • Jean-Marc Olivier, "Bouchonniers du Sud de la France. Les bouchonniers du Sud de la France et l'équilibre socio-économique des campagnes au fil du XXème siècle," Actes du colloque de Palafrugell 'Suberaies, usines et commerçants'. (2005).
  • « Corpus de six documents iconographique sur la bouchonnerie dans le Var », in document support ressources pédagogiques (Archives départementales du Var, service pédagogique), 2; 3.
  • Laurie Strobant, "Les bouchonneries du Var à la Belle Epoque : travail, genre et migrations transméditerranéennes" (mémoire de Master 2 recherche en histoire de la Méditerranée Moderne et Contemporaine, Université Côte d'Azur, 2016), 21 à 26; 68 à 74; 77; 82.
  • Maire de Gonfaron, lettre du 27 avril 1893 adressée au préfet du Var, 10M3 Travail des enfants et des femmes, Archives Départementales du Var.
  • Maires des communes de La Crau, Bormes-les-Mimosas et Collobrières, relevés sous forme de tableaux indiquant la répartition de la main-d'oeuvre dans les bouchonneries en 1880, 10M3 op. cit..
  • Maire de Brignoles, lettre du décembre 1882 adressée au préfet du Var, 10M4 Travail des enfants et des femmes. Archives Départementales du Var..
  • Syndicalistes, statuts de syndicats d'ouvriers bouchonniers, 10M27 et 10M28, Archives Départementales du Var..
  • Maire de Brignoles, Lettre du 14 février 1870 adressée au préfet du Var, 10M4 op.cit.
  • Inspecteur divisionnaire de surveillance de Marseille (Ministère du Commerce), lettre datée du 17 décembre 1885 adressée au préfet du Var et portant le n°45, 10M4 op.cit.