Requêtes des courriers des écoles à Charles Démia pour le prier de faire observer les règlements, Lyon, 1678.

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En 1664, l'archevêque de Lyon, Camille de Neuville, confie à Charles Démia, ancien sulpicien récemment ordonné prêtre et originaire de Bourg-en-Bresse (région lyonnaise), le soin de parcourir la Dombes, la Bresse et le Bugey dans l'optique de s'informer du niveau d'éducation des habitants du diocèse. Le bilan qu'il en tire est très mauvais : selon lui, les enfants, et surtout ceux du petit peuple, vivent dans la débauche du fait de leur manque d'instruction. Il décide donc d'ouvrir des écoles, destinées aux garçons mais aussi aux filles - ce qui est une grande nouveauté - afin d'empêcher la jeunesse de troubler l'ordre public et de sombrer dans le péché.

Le 9 janvier 1667, il ouvre une première école de garçons dans l'actuel cinquième arrondissement de Lyon, au sein de la paroisse Saint-Georges. Puis, son œuvre s'étend et, en dix ans, une petite dizaine d'écoles voient le jour à Lyon, mais aussi à l'extérieur de la ville. Celles-ci sont, bien entendu, non-mixtes, mais il est tout de même nécessaire d'y maintenir une certaine rigueur ; c'est pourquoi, dès 1665, Démia et ses collaborateurs envisagent de constituer un règlement général, qui ne paraîtra, sous sa version imprimée (Reglemens pour les ecoles de la Ville & Diocese de Lyon) que des années plus tard. Il met également peu à peu en place une structure administrative, le « Bureau des Écoles », qui encadre leur fonctionnement et sera effectif en 1679.

Les maîtres d’école sont majoritairement issus du séminaire Saint-Charles, créé le 27 mai 1672 par Charles Démia dans le but de former de futurs ecclésiastiques. Son idée est relativement simple : mêler formation religieuse et formation à l'enseignement. En effet, la plupart des séminaristes sont de jeunes clercs qui se préparent au sacerdoce tout en donnant des cours dans les petites écoles ou qui sont déjà enseignants. Après avoir été ordonnés, ils peuvent devenir maîtres dans les petites écoles (ce n'est pas le cas pour tous). Ainsi, Démia est certain de leur formation : au séminaire, ils apprennent philosophie, théologie et exercices religieux dans la conception du fondateur du séminaire. Mais ces ecclésiastiques, s'ils décident de devenir maîtres des petites écoles, ne peuvent le rester qu'une à trois années, renouvelables une fois ou deux maximum ; les maîtres changent donc souvent.

Quant aux maîtresses, la communauté des sœurs de Saint-Charles, qui vise à leur formation, n'est créée qu'en 1680. Pourtant, en 1678, des maîtresses enseignent déjà puisque c'est cette année-là qu'est créée la « communauté des maîtresses d'école » ; ce sont, pour la plupart, des sœurs auxquelles Démia a fait appel afin de mettre en place les écoles de filles (en 1671, deux filles de la Charité s’établissent notamment dans le quartier populaire de Saint-Georges sur sa demande). Elles n'ont donc, pour l'instant, pas de cadre de formation.

Ces requêtes, datées de 1678, sont donc écrites dans un contexte de progressive mise en place des petites écoles ; peut-être que les dérèglements pointés du doigt dans celles-ci sont ainsi le fait du manque de structures et d'exigences concrètement édictées. Quoiqu'il en soit, l'on voit nettement que l'application, dans les faits, du programme de Charles Démia, n'est que partiellement réussie puisque les courriers font référence dans leur lettre à un manquement assez grave à une décision essentielle du fondateur des petites écoles. Démia avait, en effet, voulu placer les écoles, tout comme le séminaire, sous le patronage de Saint Charles Borromée ; ce jour de la saint Charles (le quatre novembre) devait donc être obligatoirement chômé, par respect de la tradition. Or, fait étonnant, en 1677, certains maîtres ont apparemment décidé d'ouvrir tout de même leurs écoles aux enfants en ce jour sacré. Excès de zèle ? Ou alors, comme le supposent les courriers, ignorance et/ou mépris ?

Le terme de «courriers» peut nous entraîner sur une piste : en effet, Charles Démia obtient du roi, le 7 mai 1674, l’autorisation de prendre en charge les écoles payantes (dites «de riches»), qui s’ouvraient alors un peu partout. Les maîtres et maîtresses de celles-ci sont de pauvres hères sans le sou qui n’ont en aucun cas une formation d’enseignant ; c’est pour cela que Démia décide de les réunir tous les mois, chez lui, en «assemblées», afin de leur apprendre les règles mises en place dans ses petites écoles des pauvres. Des «courriers» (inspecteurs de l’époque) sont également délégués régulièrement dans ces écoles afin de veiller au comportement des enfants mais aussi des maîtres et maîtresses. La transgression s’expliquerait donc d’autant plus si les accusations de ces Requêtes concernaient des maîtres d’écoles payantes, réticents à la fermeture de l’école, probablement à cause de l’absence de rémunération qui en résulterait.

Il est en tout cas intéressant de constater que certains maîtres semblent prêts à désobéir à Charles Démia, soi-disant pour satisfaire les parents. Il faut savoir que Camille de Neuville et Démia avaient déjà, avant cet incident, édicté des ordonnance et règlement – partiels – sous forme de missives en 1675 et 1676 à l'attention des maîtres et maîtresses des écoles. La désobéissance est donc flagrante, les courriers le savent et la réponse de Charles Démia ne se fait pas attendre : il se réfère aux textes cités ci-dessus pour mettre en garde les maîtres. S'il s'avère qu'une prochaine infraction est commise, ceux qui seront pris en flagrant délit seront démis de leurs fonctions pendant deux semaines. De plus, il prend cette décision lors d'une des assemblées des maîtres d'école, ce qui donne encore plus d'autorité à son geste.

On peut supposer que ce genre d'incident est l'un des matériaux qui ont servi à l'élaboration des Reglemens finaux de 1688. Dans ceux-ci, il est d'ailleurs bien précisé que c'est le directeur général, en l’occurrence Charles Démia, qui recrute les maîtres des écoles, ce qui est probablement une mesure de précaution prise pour éviter les dérives. Quant à savoir si ces menaces ont porté leurs fruits, il est difficile de le savoir ; il est possible que oui dans ce cas précis du jour de la saint Charles, mais des correspondances, ordonnances et autres rapports montrent qu'à la fin du XVIIIe et au XVIIIe siècle, des manquements au règlement se font jour de temps à autre.

Les petites écoles (plus que les écoles payantes, d’ailleurs) acquièrent une bonne réputation et sont reconnues officiellement par lettres patentes du roi le 19 mars 1681. L’œuvre de Charles Démia se perpétue après sa mort et permet à de nombreux enfants de bénéficier d'une forme d'instruction : en 1689 (année du décès du Directeur Général des écoles), une vingtaine d'écoles, d'environ cent cinquante élèves chacune, ont déjà été mises en place.

Bibliographie

  • CHARTIER Roger, COMPERE Marie-Madeleine, JULIA Dominique, L'éducation en France du XVIème au XVIIIème siècle (Paris: Société d'édition d'enseignement supérieur, 1976), 304.
  • GILBERT Roger, "Charles Démia et les écoles de pauvres, 1637-1689," in DE AVANZINI Guy, Éducation et pédagogie à Lyon, de l’antiquité à nos jours (Lyon: Centre Lyonnais d’études et de recherche en sciences de l’éducation, 1993), 397.
  • POUTET Yves, Charles Démia (1637-1689). Journal de 1685-1689 (Rome: Maison Saint Jean-Baptiste de La Salle, 1994), 439.