La SPA de Paris au secours des chevaux

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Paris, boulevard de l’Enfer, septembre 1843. Une voiture tirée par deux chevaux ralentit puis s’immobilise suite à un embouteillage impromptu. C’est celle du docteur Charles Dumont de Monteux. La ville Lumière fourmille de monde, la circulation y est difficile. Un hennissement attire l’attention du médecin : il se décide à descendre du véhicule pour aller voir ce qu’il se passe. Une scène tragique mais courante se déroule alors sous ses yeux : un cocher tape son cheval, qui est tombé sous le poids de ses marchandises. L’homme n’a aucune pitié pour lui, et les passants guère plus d’empathie pour la pauvre bête. Dumont finit par s’interposer, furieux. Les sergents de ville arrivent, déplacent le cheval sur le bas-côté et font signe aux badauds de se disperser.

Dans les rues de la capitale, où chevaux, bœufs, ânes et mulets sont utilisés pour leur force de traction, il n’est pas rare que des animaux flanchent et décèdent au milieu de la voie. D’autres tombent et ne veulent plus se relever, ce qui déclenche la colère de leurs conducteurs. Face au refus d’obtempérer de leurs bêtes, certains n’hésitent pas à utiliser la méthode coercitive. Il y a une réelle incompréhension des pilotes vis-à-vis de leurs montures, d’autant plus forte que les équidés ne montrent pas ou peu de signes de faiblesse. Ainsi, le cheval qui semblait bien se porter peut subitement décéder d’une crise cardiaque, sans signes avant-coureurs.

La gestion du trafic hippomobile est un réel problème pour les forces de l’ordre, les accidents de voitures n’étant pas rares et pouvant tuer aussi bien les chevaux que les piétons. Des règles sont d’ailleurs mises en place pour sécuriser le passage des citoyens sur la voie publique. Les charretiers sont très mal considérés par l’opinion publique, perçus comme de grossiers personnages (d’où l’expression « jurer comme un charretier ») et incapables de maitriser leur attelage.

On estime à trois millions environ le nombre de chevaux en France au début du 20ème siècle. Parmi eux, 2.4 millions sont dits « de trait » : ils tractent des pièces d’artillerie, des fiacres, des bateaux, des wagons ou encore des tramways. Leurs conditions de vie sont dures, le manque chronique d’eau et de nourriture les affaiblit. Leur temps de repos n’est pas toujours respecté. Ils sont plus vulnérables face aux maladies (morve, tétanos, gale). De plus, ils sont mobilisés tout au long de l’année, peu importe les conditions climatiques. On observe de fait des pics de mortalité lors des fortes chaleurs et des grands froids. A leur décès, ils sont très souvent transportés à l’usine d’équarrissage, puis transformés en noir animal (charbon d’os).

C’est dans une optique de protection des équidés qu’est fondée à Paris en 1845 la Société Protectrice des Animaux. Elle est portée par trois notables parisiens, le préfet de police Gabriel Delessert, le vicomte de Valmer et le médecin Dumont. Son premier président est Etienne Pariset, également docteur. Témoins de la brutalité quotidienne des cochers envers les chevaux, ils veulent faire pression sur les pouvoirs publics pour limiter la cruauté. La SPA française s’inspire de la société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, créée en Angleterre en 1824[1]. Un an après sa fondation, elle compte près de 200 membres, quasi exclusivement masculins. Pariset obtient même du ministre de l’agriculture, Laurent Cunin-Gridaine, une subvention annuelle de 500 francs. La société est reconnue d’utilité publique en 1860, ce qui lui assure une certaine notoriété en plus de l’aide financière. Dans son sillage, d’autres SPA se constituent, telles celle de Lyon en 1853 et celle de Strasbourg en 1879.

L’affiche publicitaire présentée ici a été réalisée en 1904 par le peintre orientaliste et illustrateur français Léon Carré (1878-1942). On y voit un cocher fouettant avec force son cheval tombé à terre. L’homme semble ignorer la détresse de l’animal écroulé, s’apprêtant à lui donner un coup de cravache. Le deuxième cheval, debout, est en train de hennir de détresse. Au second plan, tranchant nettement avec l’indigence du conducteur, se trouve une famille bourgeoise (reconnaissable au chapeau melon et au manteau noir du mari). Visiblement révoltée par la scène qui se déroule sous ses yeux, la femme lève le bras pour implorer le cocher d’arrêter. Sa petite fille se réfugie dans ses jupons, certainement effrayée par tant de violence. Son mari désapprouve également la situation, serrant dans son poing sa canne, l’air grave. En lettres capitales, dans la moitié supérieure de l’affiche, est inscrit le nom de la SPA ainsi que son adresse.

De manière globale, on note un changement progressif des sensibilités au sein de la société française durant le 19ème siècle. Partis des hautes classes sociales, l’attrait pour la nature et les animaux, doublé d’un rejet de la violence, se diffuse lentement dans les mentalités[2]. Le courant romantique, qui exalte l’harmonie entre les humains et le reste des êtres vivants, imprègne les esprits. Des intellectuels défendent avec vigueur les animaux tels Emile Zola (membre d’honneur de la SPA[3]), Victor Hugo ou encore Alphonse de Lamartine.

C’est dans cet esprit qu’est promulguée la loi Grammont de 1850. Le général et député éponyme souhaite punir la maltraitance animale commise en place publique, qui endurcirait les cœurs et inciterait à la violence envers les humains. Ainsi, les contrevenants à la règle risqueront une amende allant de cinq à quinze francs, assortie d’une peine de prison d’un à cinq jours. La même année, Grammont, qui a servi comme officier de cavalerie, fonde la Ligue Française de Protection du Cheval[4]. Bien que cette loi soit un jalon historique de la protection animale, son domaine d’application reste limité à la sphère publique : les mauvais traitements à l’abri des regards n’entrainent aucune sanction. L’application de la loi au sujet des corridas agite les esprits et ne fait pas consensus au sein des tribunaux[5].

Tout au long du 20ème siècle, le développement du train, de la bicyclette et de l’automobile font concurrence à la traction animale, ce qui entraine une baisse notable de la population d’animaux de trait. Les chevaux, en surnombre par rapport à leur utilité, sont envoyés massivement à l’abattoir. Le moteur finit par l’emporter sur l’animal, car il consomme moins de ressources, ne souille pas les rues (crottin) et peut fonctionner en permanence.

 

[1] C’est la première organisation au monde œuvrant pour le bien-être animal. Elle est le fruit de la collaboration de 22 réformateurs sociaux britanniques souhaitant une meilleure prise en considération des chevaux d’attelage.

[2] L’historien Keith Thomas explicite ce changement d’attitude dans son livre Dans le jardin de la nature (1983).

[3] « C’est à la souffrance qu’il faut déclarer la guerre, et vous parlez un langage universel, lorsque vous criez pitié et justice pour les bêtes. D’un bout du monde à l’autre, des sociétés sœurs peuvent se fonder, vous entendre et vous répondre ». Discours d’Emile Zola en 1896, lors de la séance annuelle de la SPA de Paris.

[4] L’association existe encore de nos jours.

[5] Ainsi, des courses tauromachiques continuent d’être organisées sur l’ensemble du territoire.

Bibliographie

  • Bouchet Ghislaine, Le Cheval à Paris de 1850 à 1914 (Paris: Champion, 1993).
  • Agulhon Maurice, "Le sang des bêtes. Le problème de la protection des animaux en France au XIXème siècle," Romantisme. Revue du XIXe siècle 31 (1981): 81-109.
  • Digard Jean-Pierre, Une histoire du cheval (Arles: Actes Sud, 2007).
  • Fau Elise, "Le cheval dans le transport public au XIXe siècle, à travers les collections du musée national de la Voiture et du Tourisme, Compiègne," In Situ 27 (2015).
  • Fleury Georges, La belle histoire de la S.P.A. De 1845 à nos jours (Paris: Grasset, 1995).
  • Jobe Joseph, Au temps des cochers (Lausanne: Edita-Lazarus, 1976).
  • Roche Daniel, La culture équestre de l’Occident, XVIe-XIXe siècles (Paris: Fayard, 2008).
  • Keith Thomas, Dans le jardin de la nature. La mutation des sensibilités en Angleterre à l'époque moderne (Paris: Gallimard, 1985).