Les survivants du pont Miyuki trois heures après le bombardement atomique d'Hiroshima

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«Était-ce cruel de les photographier ou au contraire était-ce la chose la plus juste à faire. J'étais tiraillé entre ces deux sentiments» (Yoshito Matsushige)

Pris, à quelques secondes d'intervalle par Yoshito Matsushige, vers 11h du matin, sur le pont Miyuki à Hiroshima le 6 août 1945 à 2,3 km de l'hypocentre, ces deux clichés constituent un témoignage unique de l'enfer dans lequel la ville venait d'être plongée puisque ce sont les seuls immortalisant les victimes le jour même de la catastrophe.

Désemparé et ne sachant plus quel était son devoir, Matsushige a longuement hésité avant de les prendre. Pas seulement témoin mais aussi victime, il déclara des années plus tard que «la scène était si cruelle qu'[il] n'arrivai[t] pas à appuyer sur le déclencheur». En plus de ces clichés, il en prit quatre autres ce jour-là.

Associée aux reconstitutions 3D et aux informations précieuses apportées par les témoignages et les souvenirs des survivants, l'étude de ces deux photographies, la deuxième étant une vue plus rapprochée, a permis de restituer et de mieux comprendre ce qui s'est passé sur ce pont.

Figuraient dans cette foule de survivants photographiés surtout des enfants, reconnaissables à leur tenue d'écolier, ou de jeunes adultes. Si certains sont restés anonymes, une dizaine ont pu être identifiés dont trois sont encore en vie: Tsuboi Sunao, Mitsuko Kouchi et une dame voulant garder l'anonymat. A également été photographié le père de Kouchi mais décédé depuis et était présent sur le pont mais non photographié Mitsuo Kodama qui se souvient s'être demandé «pourquoi une personne photographiait une scène si horrible, ça faisait bizarre de voir quelqu'un avec ça dans les mains».

Attaché comme photographe à l'armée de terre et reporter local pour le journal Chûgoku Shinbun, Matsushige, 32 ans, était chez lui avec sa femme enceinte au moment de l'explosion. Tsuboi, 20 ans, marchait dans la rue après avoir pris son petit déjeuner dans son restaurant habituel et Kouchi, 13 ans, réquisitionnée comme beaucoup d'autres de son âge pour participer à l'effort de guerre, se trouvait à la poste où elle travaillait avec ses amies. Matsushige, à 3 km de l'hypocentre, ne fut que légèrement blessé, Tsuboi, à 1,2 km, eut le visage irradié et le dos, en sang, complètement brûlé, tandis que Kouchi et ses amies, à 1,6 km, furent projetées, brûlées et sérieusement blessées par les vitres soufflées.

Se situant à la limite des gigantesques incendies qui s'étaient emparés de la ville et permettant d'en rejoindre une partie bien moins touchée, le pont était devenu un passage obligé pour survivre. C'est pourquoi de nombreux survivants, souvent inconsciemment, ont décidé de s'y rendre.

Se dirigeant vers son journal pour voir ce qui venait de se passer, Matsushige, qui avait retrouvé son appareil photo dans les décombres de sa maison, rebroussa chemin face aux flammes et à la chaleur, il prit alors la direction du pont. Tsuboi, blessé et exténué, voulut se rendre à l’hôpital mais face à l'horreur du spectacle il fit de même. C'est ainsi que Matsushige, se retrouva à photographier Tsuboi, Kouchi et les autres.

Les victimes, qui attendaient et ne sachant où aller, apparaissent pieds nus avec les cheveux brûlés, les vêtements déchirés ou en lambeaux et leurs corps sont meurtris de brûlures. Certains, sans vie ou épuisés, sont étendus sur le sol, d'autres sont recroquevillés de douleurs, comme la petite fille, à bout de force, sévèrement brûlée. La plupart des survivants ont été pris de dos laissant ainsi entrevoir peu de visages. Si le principal édifice a en partie résisté, ce ne fut pas le cas pour les autres ni même pour le parapet du pont qui, complètement soufflé par l'explosion, a totalement disparu.

Kouchi, en tenue d'écolière dont la manche est déchirée, apparaît sur les deux photographies. Il s'agit de la jeune fille au foulard, vue de dos, qui est blessée au bras et dont les cheveux sont brûlés. Près d'elle, son père, grièvement brûlé au bras, était entrain de se faire soigner. Elle indiqua, par exemple, que la jeune écolière aux bretelles croisées juste à coté d'elle était la dame souhaitant garder l'anonymat. De plus, elle se souvient de Matsushige, portant un uniforme, et de la jeune femme tenant son bébé carbonisé dans les bras qui criait son nom dans l'espoir qu'il se réveilla. Aujourd'hui encore, elle a une prière pour cette femme et se reproche de ne pas avoir eu un geste pour elle.

Tsuboi n'apparaît que sur la première photographie. Il est assis, sur la gauche, à coté d'un autre jeune garçon au crane rasé. Il expliqua, notamment, que les deux hommes en uniforme, appartenant à la sécurité civile, étaient chargés de soigner les blessés ajoutant que le bidon à terre contenait de l'huile de vidange, utilisée ce jour-là en remplacement de l'huile de colza traditionnellement employée dans les cas d'urgence de brûlure. Comme les blessés s'en induisaient le corps, Tsuboi raconta qu'ils «ressemblaient vraiment à des monstres» puisqu'ils devenaient encore plus noirs.

Le petit garçon aux oreilles singulières était sans doute l'oncle Akira de Rie Kutsuki qui raconta que sa grand-mère, en voyant la photographie pour la première fois, a toute suite su qu'il s'agissait de son fils. C'est en suivant ses camarades d'école qu'il se serait retrouvé sur le pont.

Par ailleurs, la présence d'autant d'enfants sur ce pont reste toujours inexpliquée, car bien qu'un certain nombre, comme Kouchi, avaient été réquisitionnés, beaucoup avaient été envoyés à l'été 1945 dans les campagnes environnantes par crainte des bombardements américains. Alors pourquoi tous ces enfants se trouvaient là, sur ce pont ? Était-ce un point de ralliement donné en cas d'attaque aérienne ?

Par le biais des témoignages des précisions ont également été apportées sur ce qui s'est passé à la limite du cadre puisque celui de Matsushige ne permet pas, par exemple, de voir la rivière et les corps qui commençaient à s'y accumuler car de nombreux brûlés voulant apaiser leur souffrance s'y sont jetés mais exténués de douleurs s'y sont finalement noyés. Ainsi, arriver au pont ne suffisait pas, fallait-il encore survivre et y trouver de l'aide, et finalement beaucoup n'y ont trouvé que la mort. Tsuboi s'est d'ailleurs vu mourir sur ce pont et craignant que son corps ne soit identifié, il y grava à l'aide d'un caillou «Tsuboi va mourir ici». Le cadrage ne montre pas non plus le va-et-vient incessant des camions militaires passant juste à coté du pont ou encore l'évacuation de certains blessés. «On m'a ordonné d'aider en priorité les militaires. Les femmes et les enfants n'étaient pas importants», se souvient Goro Takeuchi, alors jeune cadet de l'armée envoyé pour évacuer les blessés.

Ainsi, à travers ces deux photographies transparaissent deux aspects de la politique impériale. Il ne fallait sauver que les hommes capables de continuer la guerre et il était interdit de photographier des événements montrant un pays quasiment à terre et susceptibles de décourager le peuple japonais. Par conséquent, n'ayant reçu aucun ordre des autorités militaires, Matsushige n'aurait jamais dû prendre ces clichés.

Tous ces survivants, aussi bien ceux d'Hiroshima que de Nagasaki, portent le nom d'hibakusha. Bien que ce statut ait été crée pour les aider, ils ont été très rapidement stigmatisés et exclus car ils faisaient peur, expliquant ainsi que certains, comme la dame à coté de Kouchi, ont préféré, et ce même encore aujourd'hui, garder l'anonymat.

«Quand on sera mort, il n'y aura plus personne pour raconter ces histoires» (Mitsuo Kodama)

Conservés aujourd'hui au siège du Chûgoku Shinbun, les négatifs, sérieusement détériorés, ont été restaurés dans les années 70.

Bibliographie

  • Lucken Michael, 1945 - Hiroshima: les images sources (Paris: Hermann, 2008), 90-96.
  • Sous le nuage d'Hiroshima, directed by Collard Bertrand (2015).