Mémoire au sieur marquis de la Ferté, conseiller du Roy en ses conseilz et son ambassadeur en Angleterre

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Le dix octobre 1641, le secrétaire des Affaires étrangères, Léon Bouthillier, comte de Chavigny, envoie des instructions à Jacques d’Étampes, marquis de la Ferté-Imbault, ambassadeur résident du roi de France en Angleterre, sous la forme d’un mémoire. Un mémoire est un document confidentiel contenant à la fois des instructions secrètes et des informations sensibles, à la différence des instructions, qui sont confiées à l’ambassadeur lors de son départ et peuvent être présentées au souverain étranger. Ce type de courrier permet d’appréhender les deux pans d’une mission diplomatique : d’une part, il s’agit de représenter le roi de France et de soutenir son prestige à l’étranger ; de l’autre, l’ambassadeur doit travailler à la défense des intérêts français par divers moyens. Des pratiques liées à ces deux aspects sont présentes dans ce mémoire.

Le marquis de la Ferté est envoyé en Angleterre auprès de Charles Ier pendant une période de difficultés militaires de la France, dans la guerre de Trente Ans et face à des révoltes nobiliaires, mais aussi de troubles politiques et sociaux en Grande-Bretagne, à la veille de la guerre civile (1642-1649). Les couronnes britannique et française sont alors en bons termes malgré les accrochages des années 1620 et les différences religieuses, en partie grâce au fait que la reine d’Angleterre est la sœur de Louis XIII. La Ferté est donc envoyé pour renforcer l’alliance des deux pays, mais surtout pour recruter des soldats en Écosse, en vertu de l’« Auld Alliance » entre les deux États, en partie pour limiter l’instabilité politique.

Ce mémoire est donc double. On peut le lire comme un témoignage des pratiques diplomatiques de l’époque moderne, à travers la correspondance, les codes sociaux liés à une ambassade et les techniques employées. Mais il s’agit aussi aussi d’un récit des événements secouant l’Europe et l’Angleterre au début des années 1640.

 

Ce mémoire est un témoignage des pratiques diplomatiques du XVIIème siècle, d’abord en tant que communication entre un ambassadeur et le Secrétaire des Affaires étrangères (SAE). En effet, celui-ci entretient une correspondance régulière avec l’envoyé, et échange avec lui deux ou trois courriers (les « ordinaires ») par mois. Ce mémoire n’est rien d’autre qu’une forme un peu plus sophistiquée et développée de ces ordinaires. Ce type d’échanges est caractérisé par l’emploi de formules très contournées, souvent destinées à anonymiser quelqu’un ou à dissimuler le véritable sens des paroles à un éventuel indiscret, les postes n’étant pas sûres à l’époque. On y trouvait même parfois des noms de code, voire des passages chiffrés.

Ce mémoire révèle également les méthodes employées. On y parle d’une éventuelle pension à verser à une personne, ce qui était une pratique très courante pour s’en attirer les faveurs : de telles pensionnages étaient largement acceptés mais peu efficaces. Le travail principal de l’ambassadeur était le recueil d’informations sur l’état des affaires, auprès de Britanniques (plus ou moins favorables au roi) ou de ses collègues ambassadeurs, et dans une moindre mesure la propagation de fausses nouvelles («  une chimère forgée par les Espagnolz pour amuser toujours les Anglois s’ilz peuvent »). Il devait également essayer d’influencer les décisions politiques dans le sens des intérêts français, le plus discrètement possible. Ce type d’action restait assez ponctuel.

Ces pratiques avaient lieu dans un cadre aristocratique : en effet, l’ambassadeur passait beaucoup de temps à la Cour, mais aussi à des réceptions privées, lors desquelles il était censé soutenir le prestige du roi de France (souvent en disputant le premier rang aux autres ambassadeurs). Pour cela, il tenait aussi lui-même des réceptions, à ses propres frais, ce qui s’avérait souvent ruineux. Tous ces efforts de sociabilité étaient également des moyens de s’attirer des faveurs ou de glaner des informations, par le biais de la conversation, outil principal du gentilhomme et en particulier de l’ambassadeur.

 

L’ambassadeur était également pris dans les relations internationales à l’échelle européenne. L’action des diplomates français était donc coordonnée par le SAE : la centralisation de l’information et de la décision était censée permettre plus d’efficacité. Mais surtout, l’autorité était celle du roi : Louis XIII a signé ce mémoire (ce qui le distingue d’un simple « ordinaire »), et le SAE (comme les autre ministres) le suivent dans ses déplacements, comme le montre le fait que le courrier soit envoyé d’Amiens, où se trouvait le roi pour gérer la campagne militaire.

La Ferté devait d’abord gérer les relations entre l’Angleterre et la France. Les deux pays étaient alliés mais il existait des tensions entre eux, notamment du fait de l’existence à Londres d’une faction de Français opposés à la politique de Richelieu, réunis autour de Marie de Médicis, la reine-mère en exil, et de la très catholique Henriette-Marie, sa fille, reine d’Angleterre et sœur de Louis XIII. Pour recruter les soldats écossais dont la France avait besoin, la Ferté travaillait donc plutôt avec le Parlement, notamment la Chambre des Commons, à dominante anglicane et très opposée aux « papistes » espagnols, ainsi (de plus en plus) qu’au roi.

En effet, cette relation entre les deux pays a eu lieu dans le cadre de la guerre de Trente Ans. France et Grande-Bretagne se trouvaient toutes deux dans le camp protestant, mais James Ier a vite dû s’en retirer (pour des raisons financières surtout), et le rôle du souverain britannique était alors surtout diplomatique. L’insistance de Bouthillier pour impliquer la Grande-Bretagne dans l’« affaire du Palatin », pour le rétablir à la dignité électorale, était donc assez vaine. Cela vient en partie d’un certain manque de clairvoyance des Français, notamment du SAE, par rapport aux tensions politiques croissantes en Grande-Bretagne et aux germes de la guerre civile entre le roi et son Parlement.

 

Ce mémoire est donc bien lisible de deux manières, à la fois comme un indice des pratiques de la diplomatie de l’Europe moderne et comme une ouverture sur les relations entre les États dans cette période de conflit, aux échelles nationale et européenne. La relation de l’ambassadeur à son gouvernement, les techniques qu’il emploie pour remplir sa mission, les tensions internes de la Grande-Bretagne et les oppositions internationales y sont illustrées, mélangeant les différentes échelles, tant spatiales que d’importance, en œuvrant « tant pour le bien commun des deux Couronnes et des sujectz de l’une ou de l’autre que pour parvenir au restablissement du Palatin ».

Bibliographie

  • AUTRAND Françoise, BELY Lucien, CONTAMINE Philippe et LENTZ Thierry, Histoire de la diplomatie française, 1, Du Moyen Age à l’Empire (Paris: Perrin, 2005).
  • BARBER Peter, Diplomacy : the World of the Honest Spy (Londres: Reference Division Publications, 1979).
  • ESPOUY Gilberte, Jacques d’Estampes, marquis de la Ferté-Imbault, maréchal de France, ou l’honneur de servir (Vendôme, 2000).
  • BELY Lucien, Espions et ambassadeurs au temps de Louis XIV (Paris: Fayard, 1990).
  • HAMILTON Keith et LANGHORNE Richard, The Practice of Diplomacy : Its Evolution, Theory and Administration (Londres: Routledge, 1995).