Gestion du courrier du prisonnier anarchiste Caserio :

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Le 24 juin 1894, Santo Caserio poignarde le président de la République française Sadi Carnot alors que celui-ci était en visite officielle à Lyon pour l’exposition universelle. Caserio, anarchiste italien, est arrêté par la foule et placé le jour-même en garde à vue. Le président décède le lendemain de ses blessures.

Les années 1890 sont marquées par la montée en force des anarchistes qui se partagent entre deux tendances : les anarchistes communistes qui propagent leurs idées par l’écrit et ceux individualistes qui prônent l’action concrète pour faire avancer leur cause. Caserio appartient à cette deuxième branche ainsi qu’il le dit lui-même : « puisque dans cette République française, on ne peut faire la propagande avec la parole, ni avec la presse, il faut employer la propagande par le fait. »[1] Ces mouvements anarchistes sont répandus à l’échelle internationale et leurs actions ont des répercussions dans toute l’Europe du XIXe siècle.

Suite aux attentats perpétrés sur le sol français, des lois ont été mises en place pour traquer et éradiquer l’anarchie : ce sont les lois qualifiées de « scélérates » par les partis de gauche de l’époque. Les deux premières ont été adoptées en décembre 1893, la troisième a été mise en place le 28 juin 1894, en réponse à l’assassinat du président. Elles limitent la liberté de la presse, favorisent la délation, autorisent l’arrestation des personnes qui ont fait l’apologie de l’anarchisme même s’ils n’ont pas mené d’actions anarchistes proprement dites. Une véritable censure se met alors en place pour le retour à l’ordre et à la sécurité. En effet, suite à l’attentat de Caserio, la communauté italienne présente en France subit de nombreuses représailles. Des représailles contre les Italiens ont lieu à Lyon et à Grenoble, les maisons sont fouillées et la violence se répand dans les rues.  Les lois scélérates ainsi que la mise à mort de Caserio ont donc pour objectif de calmer la foule et d’empêcher tout nouvel attentat anarchiste en France.

Cinquante-trois jours s’écoulent entre l’assassinat de Sadi Carnot et l’exécution de Caserio le 16 août 1894. Son procès se déroule du 2 au 3 août et le compte-rendu est l’objet d’une censure stricte. Tout ce qui ressemble de près ou de loin à un appel de Caserio au peuple pour le suivre ne sort pas de la salle d’audience. L’assassin est détenu à la prison Saint-Paul. Son courrier, à l’image de son procès et conformément aux lois scélérates, est surveillé, traduit et filtré : les lettres de ses partisans ne lui sont pas transmises, seules celles qui l’acculent lui sont données. Or, cette pratique de la lecture et de la censure du courrier privé est à l’opposé de la liberté individuelle, fierté française. Des députés de gauche comme Clovis Hugues ou Jean Jaurès dénoncent ces pratiques lors des débats parlementaires. Si cette censure a pour objectif de traquer les anarchistes, elle est aussi un moyen de surveillance des opposants politiques et peut être utiliser pour faire tomber des adversaires

Voici donc pour mettre en évidence ces pratiques de lecture du courrier personnel, trois transcriptions de la correspondance adressée à Caserio. Ces lettres se trouvent aux archives départementales du Rhône (2MI 114 D10).  Le premier document transcrit vient du directeur de la prison et est adressé au préfet du Rhône : il indique, selon lui, quelles lettres peuvent être données ou non au prisonnier. Le deuxième document est un exemple de lettre non transmise car elle faisait l’apologie de l’anarchie et le troisième, au contraire une lettre qui lui a été remise.

Document 1 :

MINISTERE

DE L’INTERIEUR

 

DIRECTION

DE L’ADMINISTRATION PENITENTIAIRE

 

20e circonscription.

 

DEPARTEMENT

du Rhône

 

Caserio

Lyon le 5 août 1894

Monsieur le Préfet,

J’ai l’honneur de vous faire parvenir sous ce pli :

1e Une lettre écrite par un soi-disant « socialiste » datée de Turin, 2août 1894 ;

2e Une carte postale anonyme datée de Rome, 3 août 1894 ;

3e Une lettre d’un soi-disant « vengeur » datée de Marseille, 4 août 1894.

Ces trois lettres destinées à Caserio écrites en langue italienne, sont accompagnées d’une traduction.

J’estime que les deux premières pourraient être remises au condamné.

Dans le cas où vous partageriez mon opinion, je vous prie de me les faire retourner.

 

Veuillez agréer, Monsieur le Préfet, l’hommage de mon respect.

Le directeur,

Monsieur le Préfet du Rhône.

 

Document 2 :

 

REPUBLIQUE FRANÇAISE

PREFECTURE DU RHONE,

Copie

Paris le 7 août 1894,

Cher Caserio je ne sais pas si dans cette lettre tu pourras y trouver quelques consolations, tu as versé des larmes à l’audience, moi je pleurais dans ma chaumière. Mais c’était la fureur qui débordait. Je te recommande le courage et fait preuve a ces ignobles personnage de ton énergie et ton attitude ne fera qu’exalter les survivant de leur Régions.

J’ai adressé une feuille au Président qui Prononcé la sentence je ne lui pas exactement dit mon idée mais le poignard sur le cœur on ne me ferait pas abandonner mon proget (ou projet).

S’il faut que tu meurs Ami je te vengerai d’une façon si cruelle que je frémis en y pensant. J’exécuterai seul et pas un buveur de sueur n’est capable de me soupçonner d’avoir pris une si terrible résolution je garde le secret de mon invention Meurs courageusement ton nom est gravé sur la Banière de la Liberté et de l’Indépendance.

 

Vive l’Anarchie

Puisse t’endormir à jamais dans le Bruit sourd de mon Explosion.

 

Inscription de l’enveloppe

Caserio Santo

détenu à la prison Saint Paul

à Lyon

Rhône

Le timbre de la poste porte : Paris – rue d’Amsterdam 7 août 94.

 

Document 3 :

Ministère de l'Intérieur

Direction de l'administration pénitentiaire

20e circonscription, Département du Rhône

 

Carte postale anonyme datée de Rome 3 août 1894 adressée à Caserio.

Copie

Rome le 3 août,

Vous Caserio, vous nous avez fait un chagrin immense, et causé un grand dommage ; vos compagnons vous ont trahi ; pauvre imbécile, vous ne voyez donc pas qu’en assassinant un brave homme vous avez assassiné tant et tant d’Italiens ? Que tous vous haïssent et vous maudissent ? Que votre mémoire soit maudite pour toujours ; qu’ils soient maudits pour toujours ces monstres d’assassins qui vous ont poussé à commettre un crime aussi atroce. Je me recommande au Gouvernement français pour qu’il invite toutes les nations à faire une loi pour les envoyer tous à Cayenne ces anarchistes, et ainsi, au lieu d’assassiner des innocents, ils pourraient s’amuser à se lancer des bombes et à se poignarder entre eux, puisqu’ils sont pires que des brigands, des voleurs et de la canaille de la pire espèce ; des lâches infâmes et indignes de vivre, assassins pires que des bêtes sauvages.

 

 

[1] J. Lorcin, « Réactions populaires à l’attentat de Caserio : des pogroms anti-italiens à l’exaltation du héros et martyr de l’anarchie », dans L’Assassinat du président Sadi Carnot et le procès de Santo Ieronimo Caserio, Actes du colloque organisé à Lyon le 21 juin 1994., Cour d’Appel de Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 1995

Bibliographie

  • Archives du Rhône, 2MI 114 D10.
  • Pierre ACCOCE, " Ils ont eu Sadi Carnot !," in Ces assassins qui ont voulu changer l’histoire (Paris: PLON, 1999), 99-143.
  • Daniel AMSON, Jean-Gaston MOORE et Charles AMSON, "Caserio, ou le procès de l’anarchisme," in Les grands procès (Paris: Presses Universitaires de France, 2007), 113-119.
  • L’Assassinat du président Sadi Carnot et le procès de Santo Ironimo Caserio : Actes du col-loque organisé à Lyon le 21 juin 1994 (Lyon: Presses Universitaires de Lyon, 1995).
  • Pierre TRUCHE, L’Anarchiste et son juge. A propos de l’assassinat de Sadi Carnot (Paris: Fayard, 1994).