Ce que la rage nous apprend de la relation au chien au XIXè

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Autour des années 1868, un petit garçon, mordu par un chien quelques semaines plus tôt, fut emmené chez une guérisseuse, sans succès. Très agité, il souffrait de la rage, maladie virale incurable transmise à l’homme par la salive et qui impacte le système nerveux[1]. Mentionnée dès le XXIIIè av JC en Mésopotamie, elle est indissociable de cet animal. Leur nombre, multiplié par trois au XIXè, entraîna une peur croissante de la rage. Ce « mal affreux dont la mort est le seul soulagement »[2], d’abord appelé hydrophobie, était un problème alarmant. De nombreux chiens, souvent perdus, apeurés et pouvant par là être agressifs et assimilés par erreur à des chiens enragés, furent tués [3], même si certains furent aussi attachés, les symptômes ne survenant pas tout de suite. Ces réactions renvoient –outre un vrai problème sanitaire- à une période d’évolutions scientifiques, liées à l’hygiénisme, qui dépassèrent la réalité de la maladie[4]. Des restes de supersitions et autres remèdes magiques, décrits par le docteur Jousset de façon assez méprisante[5] sont significatifs de l’impuissance face à la rage, que l’on avait du mal à soulager et que l’on ne pouvait supprimer[6].

Face à cela, on aurait pu s’attendre à une haine des chiens (les loups ayant été massacrés pour la même raison en Angleterre). Pourtant, même si le Docteur Jousset est peut-être un cas particulier, il ne les diabolise pas et leur reconnaît de grandes qualités, alors même que le contexte d’écriture, son destinataire et son métier auraient pu l’amener à avoir un discours plus dur. Le chien, dont la non-responsabilité est mise en avant ‘rendus furieux par les mauvais traitements des polissons’[7], est « un des animaux les plus intéressants »[8]. L’auteur est indissociable de l’évolution de sa société : une mutation de sensibilité et de perception du chien (bien que traditionnellement associé à des valeurs positives) et de l’animal en général, idéalisé et associé à la Nature[9]. Les élites ont voulu protéger l’animal (SPA fondée en 1845 et Loi Grammont en 1850[10] même si la vivisection n’est pas dénoncée par Jousset) de la violence humaine barbare, renvoyant aux ‘basses classes’[11], alors stigmatisées. Le chien enragé a pu être assimilé à cette population, pauvre, qui effrayait, et dont la responsabilité est d’ailleurs suggérée[12] par ceux qui se disent être le miroir de la civilisation, voulant normaliser et canaliser la société. La présence animale, engendrant des nuisances dans ce contexte de nouvelles sensibilités hygiénistes concernait surtout ces chiens vagabonds qui reflétaient cette peur généralisée de la contamination et de l’ensauvagement. Les chiens devant désormais être domiciliés, identifiés, porter un collier et une laisse (nouveauté de la seconde moitité XIXè), furent impactés. Ces animaux autrefois plus libres[13] furent enfermés et allaient devenir nos futurs chiens de compagnie. Le danger rabique, réel mais également utilisé à des fins politiques, limita la complicité avec le chien dont on se méfia jusqu’au début du XXe siècle « Quelqu’attachement que l’on ait pour un chien (...) on doit, au moindre soupçon de cette cruelle et effroyable maladie, le séquestrer immédiatement et le sacrifier à la première certitude »[14]. Une émotion forte était certes ressentie pour le chien et son sort ‘j’ai vu ainsi assassiner, à ma porte, un pauvre animal de la campagne’[15], mais elle ne cachait pas une certaine hypocrisie du fait d’un nouveau rapport à la valeur et l’utilité[16].

Les chiens de compagnie bornés ‘à la limite du nécessaire’[17], étaient un luxe, choquant en soi, et que les pauvres n’avaient pas à avoir[18]. Unimpôt, fatal à des milliers de chiens[19] fut institué dans cette logique le 3 mai 1855, les propriétaires préférant tuer leur animal plutôt que de payer (même quand la somme était négligeable). Dans cette course à l’inutile, les chiens utiles étaient mis en avant face aux chiens de salon, là ‘pour l’amusement des femmes[20]’ et jugés peut-être de façon abusive responsables de la diffusion de la maladie[21], les deux types de chiens faisant l’objet d’un clivage économique net et discriminant : 1f 50 (département de l’Orne) pour les premiers contre 6 f à débourser pour les seconds. Néanmoins, l’augmentation de cette taxe ‘jusqu’à la gêne’ n’entraîna pas la disparition de ces derniers malgré leur raréfaction. En effet, de nombreux bourgeois s’accommodèrent de cette taxe, revendiquant le fait que leur chien était un membre de la famille et non un luxe[22], réalité sociale en construction contre laquelle les médecins et les politiques ne pouvaient rien. Le cas de Jousset[23] lui-même qui décrit la barbarie de l’exécution des chiens, dont le sien fut tué par un paysan peut illustrer un talon d’achille canin et l’importance sentimentale nouvelleprise par cet animal, malgré une forte violence de la société, visible dans les propos et les pratiques du médecin [24].

Pasteur invente le vaccin contre la rage en 1885. Il serait intéressant de voir comment le rapport au chien a évolué après cette découverte. Aujourd’hui, pour la plupart des propriétaires, il est inconcevable d’euthanasier leur chien, même s’il est jugé irrécupérable[25].

 

 

[1] Après la morsure, le virus se propage jusqu’au cerveau. La période d’incubation (symptômes pas encore apparus) est de 15 à 60 jours pour le chien et de 1 à 3 mois pour l’homme. La mort est presque inévitable et survient quelques jours après l’apparition des premiers symptômes

[2] Sur la rage, p.14

[3] P.6 : toute bête inconnue est tuée, ainsi que les chiens jugés ‘fous’ (exemple du lévrier de Jousset épris de liberté)

[4] La rage fut un problème sérieux mais le taux annuel de morts en Angleterre reste négligeable : 0,3 par million d’habitants entre 1860 et 1865et ‘les chiens précisément enragés sont rares’ p.6

[5] ‘le populaire ne pousse pas si loin l’investigation’ ou ‘quelque obscur guérisseur’ p. 6 soulignent l’opposition entre culture scientifique et populaire même si le docteur reconnaît tout de même l’efficacité de certains breuvages ‘un remède infaillible’

[6] Avant l’appariton des symptômes, on pouvait toutefois agir : la méthode héritée de l’Antiquité et évoquée par Jousset est la cautérisation des plaies, encore utilisée au temps de Pasteur

[7] P.6

[8] P.11

[9] K. Thomas, Dans le jardin de la nature

[10] Cette loi visait à lutter contre la violence visible faite aux animaux dans la shpère publique uniquement (voir Baldin et la figure du charretier qui maltraite les chevaux), un mauvais exemple pour le peuple

[11] Voir Serna

[12] Jousset parle de personnes violentes qui poussent les chiens à fuir (chiens alors perdus qui pourront être suspectés d’être enragés et tués)

[13] Le lévrier de Jousset aimant la course et trop peu le logis du maître renvoie à ce modèle ancien

[14] Selon un vétérinaire en 1842

[15] P.6

[16] L’affection pour le chien n’est pas plus forte que son coût

[17] P.11

[18] Baldin

[19] Amoncellement de cadavres dans les filets de St-Cloud, livrés à l’industrie qui fait alors des gants en peau de chien (exécutions par pendaison, noyade, au fusil, coup de masse) p.12

[20] P.12

[21] Pour Jousset, au contact direct de la famille et élevé dans des conditons anormales, il serait plus enclin à tomber malade, même si on pourra rétorquer que s’il ne sort pas, il a moins de chances d’être contaminé

[22] Baldin

[23] Même si tout comme Dumas dans Histoire de mes bêtes, il ne s’épanche pas

[24] P.8

[25] Cas d’un Jack Russel qui faisait des crises d’agressivité (observé lors d’un stage à Vet’Agro Sup)

Bibliographie

  • Damien Baldin, Histoire des animaux domestiques : XIXe-XXe siècle (Paris: Seuil, 2014).
  • Eric Baratay, "Chacun jette son chien. De la fin d'une vie au XIXe siècle," Romantisme (2011): 147-162.
  • Kathleen Kete, The beast in the Boudoir : petkeeping in nineteenth century Paris (London: University of California Press, 1994).
  • Keith Thomas, Man and the natural world : changing attitudes in England 1500-1800 (London: Penguin books, 1984).
  • Pierre Serna, Comme des bêtes : histoire politique de l'animal en Révolution 1750-1840 (Paris: Fayard, 2017).
  • Y. Rotivel, M. Goudal, P. Perrin, N. Tordo, "Une histoire de la vaccination contre la rage," Virologie (2002): 89-104.