Témoignages de déportés de retour des camps de concentration en mai 1945 : article de presse conservé au sein du fonds du Mémorial de l’oppression

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Les historiens ont longtemps pensé que les personnes ayant survécu à leur arrestation puis déportation lors de la Seconde Guerre mondiale s’étaient tues à leur retour et qu’elles n’avaient pu raconter ce qui leur était arrivé que des décennies plus tard. Ainsi l’écrit le déporté Pierre Daix : « Personne en 1945 ne parlait de l’Holocauste. Ni même ne se le figurait »[1]. Du moins, si certains avaient tout de suite réussi à parler, leur parole n’avait pas été entendue avant les années 1980. On affirmait que, sous le poids de la culpabilité, les Français avaient occulté le génocide des Juifs pour se focaliser sur les évènements plus glorieux de la Résistance et de la Libération. Or, tout ceci est un mythe, que s’attache à déconstruire François Azouvi dans Le mythe du grand silence : Auschwitz, les Français, la mémoire. L’historien affirme que, dès les premiers mois suivant la Libération, la presse française publie des témoignages de déportés et révèle l’horreur des camps de concentration et d’extermination.[2] L’article « Hotel Lutetia ou les récits du Brouillard et de la Nuit », de François-Jean Armorin, en est un exemple remarquable[3].

Cet article paraît en première et deuxième pages du journal Concorde le 30 mai 1945. Concorde, sous-titré Hebdomadaire républicain, politique et littéraire, est un périodique lyonnais dirigé par Xavier Brun et André Pascal. Il fait partie de ces journaux créés à la suite de la Libération et paraît entre 1944 et 1947. François-Jean Armorin, correspondant de guerre côtoyant les Forces françaises de l’intérieur, publie sous l’Occupation des articles dans des journaux clandestins tels que Franc-tireur. Après la Guerre, il s’intéresse au sort des déportés et se rend au Lutétia-Hôtel pour en rencontrer certains.

L’hôtel Lutétia est un établissement de luxe situé à Paris. Réquisitionné par les Allemands en 1940, il devient à la Libération un lieu d’accueil des déportés à leur retour des camps. François-Jean Armorin raconte dans son article la sidération de ces hommes et ces femmes qu’il nomme « revenants »[4]. Il décrit leur corps maladif, leur visage émacié, leur regard dont il ne peut se détacher et le contraste entre un hôtel luxueux et ces déportés dans leur pyjama rayé. Il laisse ensuite place au témoignage de deux femmes, Wanda et Arlette (aussi appelée Andrée). Elles racontent la vie au camp de Buchenwald, au sein du kommando Markkleeberg (orthographié Marckleberg dans l’article), la marche vers la mort après l’évacuation du camp, leur fuite, la rencontre avec des Français puis avec les Américains et la folie qui s’empare d’elles face aux Allemands. Le besoin de se venger, présent chez ces deux femmes, l’est aussi chez un groupe d’hommes déportés qui décrivent ensuite quelques moments de leur vie à Mauthausen (orthographié Mathausen dans l’article). Dans son reportage, François-Jean Armorin s’interroge sur son rôle de journaliste et comprend déjà que, face à l’horreur telle qu’on a peine à l’imaginer, certains refuseront de croire. C’est pourquoi il est vital de conserver cet article comme un témoignage des atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale.

L’article de François-Jean Armorin fait ainsi partie des documents collectés pour enrichir le fonds du service du Mémorial de l’oppression. Ce service, dirigé par le professeur de médecine Pierre Mazel, est créé en septembre 1944 selon le souhait d’Yves Farge, alors commissaire de la République pour la région Rhône-Alpes. Son ambition est de recenser les atrocités commises par l’occupant allemand dans la région. Il en résulte un dossier d’une grande richesse, présentant par commune l’ensemble des documents témoignant des crimes de guerre. Des articles de presse, des correspondances, des cartes, des rapports de police et des enquêtes apportent des renseignements d’ordre plus général sur les agissements nazis. La pertinence des archives récoltées est telle que le fonds est réquisitionné en 1983 par le juge Christian Riss pour le procès de Klaus Barbie. Aujourd’hui conservées aux Archives départementales du Rhône, « les archives du Mémorial de l’oppression sont librement communicables et reproductibles »[5]. Elles sont accessibles sous format numérique dans la salle de lecture des Archives et le répertoire est disponible en ligne. En mettant ce fonds à la disposition des chercheurs et des passionnés d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, « les Archives départementales du Rhône jouent […] pleinement leur rôle de transmission de la mémoire. »[6]

[1] Pierre DAIX, Bréviaire pour Mauthausen, Paris, Gallimard, 2005, p. 76.

[2] François AZOUVI, Le mythe du grand silence : Auschwitz, les Français, la mémoire, Paris, Gallimard, 2015, p. 31.

[3] François-Jean ARMORIN, « Hotel Lutetia ou les récits du Brouillard et de la Nuit », Concorde : Hebdomadaire républicain, politique et littéraire, 30 mai 1945, n° 16, p. 1-2.

[4] Ibid., p. 1.

[5] Archives départementales du Rhône, 3808 W, Fonds du service du Mémorial de l’oppression et de la délégation régionale du Service de recherche de crimes de guerre ennemis (SRCGE), 2003, p. 11.

[6] Ibid., p. 5.

Bibliographie

  • Archives départementales du Rhône, 3808 W, Fonds du service du Mémorial de l’oppression, in http://archives.rhone.fr/accounts/mnesys_cg69/datas/medias/IR_pour_internet/3808%20W.pdf (2003), 720 p.
  • ARMORIN François-Jean, "Hotel Lutetia ou les récits du Brouillard et de la Nuit," Concorde : Hebdomadaire républicain, politique et littéraire, n° 16 (30 mai 1945): p. 1-2.
  • AZOUVI François, Le mythe du grand silence : Auschwitz, les Français, la mémoire (Paris: Gallimard, 2015), 695 p.