Lyon-Confluence, enjeux d'une opération de renouvellement urbain

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L’élection de l’ancien Premier ministre centriste Raymond Barre à la mairie de Lyon en 1995 a catalysé le retour d’une ambition européenne pour la deuxième métropole économique française, intégrée à la dorsale européenne de part sa localisation au cœur de la région Rhône-Alpes. Le présent document, délibération du 16 juin 1998 de la Communauté urbaine de Lyon (Courly), organisation intercommunale présidée par le maire de Lyon, pose les bases du projet de rénovation urbaine de Lyon-Confluence, qui vise à « faire entrer [la ville] dans le troisième millénaire » selon les termes de Raymond Barre, via un diagnostic précis des atouts et inconvénients offerts par le site de Perrache-Confluent, et des enjeux opérationnels du projet.

Situé à l’extrême pointe sud de la Presqu’île, le site considéré correspond à un ancien marécage aménagé par l’ingénieur Antoine-Michel Perrache au XVIIIème et qui a laissé place à un faubourg industriel de 150 hectares à partir du XIXème : usines, entrepôts, abattoirs, gare de triage et port industriel se sont ici regroupés pour soutenir le développement économique de la ville. Le site est stratégique, situé entre Saône et Rhône, a proximité du centre-ville classique qui s’était développé au nord. Mais le quartier « au delà des voûtes » comme le nomment les lyonnais, en référence aux infrastructures de la gare de Perrache, n’a jamais été un lieu central en dépit de sa localisation. Fréquenté par la classe ouvrière, quartier de la prostitution, Perrache-Confluent a longtemps été considéré comme un lieu marginal où étaient rejetés les activités bruyantes et polluantes dont ne voulaient pas les citadins, voir même les infrastructures socialement gênantes, comme la prison St-Paul.

Cet enclavement au cœur de la cité, matérialisé par une dichotomie dans la trame urbaine de la Presqu’île, était renforcé par l’importance des emprises ferroviaires (gare de Perrache construite en 1860) et autoroutières (raccordement de l’A7 à l’A6 via le tunnel de Fourvière en 1971) qui avaient constitué des barrières physiques dans le développement urbain. La crise des années 70 et la désindustrialisation qui a suivi ont peu à peu transformé ce site en vaste friche industrielle délaissée des politiques publiques, au moment où le maire Louis Pradel initiait une politique de grands travaux (construction du centre d’affaires de la Part-Dieu et du métro).

Il faut attendre 1995 pour que sous l’impulsion de Raymond Barre, la requalification du site soit inscrite au plan de mandat de la nouvelle majorité municipale. La délibération de la Courly ici présentée fait suite à la création en 1996 de la mission Lyon-Confluence, instigatrice  l’année suivante d’un concours international de définition remporté par l’équipe MBM-Melot. C’est elle qui a proposé en 1998 un premier plan de développement, dont les bases sont exposées dans le document, qui a conduit à la création en 1999 de la Société d’Économie Mixte Lyon-Confluence pour promouvoir et aménager le site selon le premier schéma directeur retenu. Le document insiste sur les potentialités offertes par cette réserve foncière idéalement située, le quartier présentant un intérêt stratégique et symbolique.

Stratégique puisque situé près du centre historique classé à l’UNESCO, Confluence est apparu comme le lieu idéal où développer, au cœur de l’agglomération, la métropole du XXIème siècle, s’inscrivant dans la continuité des évolutions historiques de la capitale Rhône-alpine. Saint-Jean avait été le lieu du commencement, la Presqu’île l’hyper-centre classique, la Part-Dieu le centre administratif et économique contemporain. Confluence était envisagé comme le lieu où développer une nouvelle centralité contemporraine d’envergure européenne, en renforçant le poids de la ville centre pour rivaliser avec les grandes métropoles du continent, tout en se plaçant dans le prolongement direct d’une trame urbaine désormais réconciliée.

Il est alors aisé de comprendre la valeur symbolique du projet pour Raymond Barre, qui faisait de cette opération une condition de l'avenir européen lyonnais, sans quoi la ville serait condamnée à redevenir « une petite ville de province. » Dans une métropole qui continuait de s’étaler, cette « reconquête territoriale de la ville sur elle-même » selon les termes du diagnostic permettait d’inscrire la modernité au cœur de la métropole historique, sans avoir à créer de nouveaux quartiers directionnels en périphérie. Une reconstruction de la ville sur elle-même emblématique des théories urbanistiques de la fin du XXème siècle qui cherchèrent à recycler l’espace urbain pour contenir un étalement tentaculaire. Mais l’alternance entre phase de construction et de démolition dans la dynamique des habitats urbains est également une constante historique des évolutions morphologiques urbaines (Burgel, 2001), évolutions liées à la vitalité de la ville et au pouvoir qui la façonne selon ses aspirations.

Car la principale force du projet résidait dans le rôle joué par la municipalité et son charismatique maire, fer de lance de l’opération, pour conduire et mener à bien la concertation. Lors de la création de la SEM Lyon Confluence, le Grand Lyon et la ville de Lyon assuraient le financement de plus de 50% du capital, le reste se répartissant entre le département du Rhône et des capitaux privés, notamment bancaires. Renouant avec la tradition des aménagements menés par des échevins soucieux de valoriser leur ville, Lyon Confluence était une occasion supplémentaire pour la municipalité de s’affirmer dans son autonomie et de se forger une nouvelle fierté urbaine à travers un quartier symbole de sa nouvelle identité. Il n’était donc pas étonnant que lors de son élection en 2001, l’équipe du socialiste Gérard Collomb continuât de développer ce projet d’intérêt général dans le cadre d'une concurrence grandissante entre métropoles pour attirer les capitaux et les talents.

La volonté de dégager un consensus autour du projet s’est manifestée dans l’association permanente de la population, toujours questionnée et informée. Projet de la ville pour elle-même, et non projet de l’État, il s’agissait de proposer un renouvellement en phase avec les aspirations locales. En se réappropriant cet espace en déprise, Lyon souhaitait signifier son inscription dans une économie postindustrielle mondialisée, nécessaire pour la poursuite de son développement. Pour cela, il fallait créer les conditions d’une revalorisation foncière et immobilière qui lui permette d’attirer ce que Richard Florida a appelé au début des années 2000 la « classe créative », une population urbaine nouvelle, qualifiée, cultivée et innovante, aujourd'hui connectée, attirant les capitaux, les services, les entreprises et le talent, éléments nécessaires pour s’affirmer comme une métropole dynamique d'avenir.

L’importance accordée au rôle de l’aménagement de l’espace public, via le développement de fonctions culturelles et de loisirs, la reconquête des berges, la création de parcs, et la promotion d’une mixité fonctionnelle entre résidentiel, commercial et décisionnel, préfigure les phénomènes théorisés par Florida pour qui le développement d’un lieu de vie de qualité permet de maintenir et développer un brain drain favorisant le pouvoir d’attraction de la ville, et donc sa puissance.

C’est à ce titre que le projet Lyon Confluence, projet considérable par son ampleur et toujours en cours de développement, a permis à Lyon de se maintenir dans le cercle fermé des eurocités, le document nous présentant les orientations opérationnelles retenues lors de l'élaboration du projet.

Bibliographie

  • Burgel (Guy), "Mémoire de ville et recomposition urbaine," in Ville d’hier, ville d’aujourd’hui en Europe : Actes des Entretiens du patrimoine, ed. Loyer (François) (Dir.) (Paris: Éditions du Patrimoine/Fayard, 2001), p. 95-104.
  • Damez (Jacques), Nouhaud (Jean-Pierre), Lyon, la confluence, mémoires en mutation, 1 (Paris: Textuel, 2008), 93 p.
  • Florida (Richard), The Rise of the Creative Class. And How It's Transforming Work, Leisure and Everyday Life (New York: Basic Books, 2002), 404 p.
  • Grether (François), "Lyon Confluence, entre fleuves et projet urbain," Portus n°7 (avril 2004): p. 32-38.
  • SEM Lyon Confluence, http://www.lyon-confluence.fr/.