La création du service des étrangers et des garnis à Lyon : un double projet de contrôle.

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Ce rapport de police propose la création d’un service des étrangers auquel serait rattaché un service des garnis, qui serait placé sous l’autorité directe du chef de la Sûreté. Il est accompagné d’un dénombrement et d’un fichier-adresse des garnis à Lyon et à Villeurbanne. Un garni est une chambre meublée louée à la journée, à la semaine ou au mois. C'était un logement très fréquenté par des populations modestes ou encore par la "population flottante". Les garnis s'attirent au cours du XIXème siècle et avec les grandes enquêtes hygiéniques une réputation médiocre. Pour les bien-pensants le garni est un foyer bactériologique et un refuge d'individus aux activités louches - malfaiteurs, prostituées.

Le rapport témoigne d’une situation historique bien particulière où trois éléments s'entremêlent: la nécessité d’une centralisation de la police, l'augmentation du contrôle sur la population et une peur diffuse à l’égard de l’autre, de l’étranger et de son antre supposée, le garni.

Il existe à Lyon durant l’entre-deux-guerres, une importante population étrangère – à laquelle il faut ajouter, dans l’esprit de la majorité des fonctionnaires, la population originaire de la colonie algérienne[1] – qui y vit et travaille dans les industries chimiques du Rhône, dans les usines de construction automobile, ou encore, plus simplement, sur des chantiers variés. Cette population fraîchement arrivée dans la ville, logeant qui plus est dans un lieu réputé pour ses passages, échappe au contrôle de l’autorité policière. Si le garni est cerné de toutes parts par les règlements et si les tenanciers sont censés remplir de nombreuses obligations administratives et satisfaire aux contrôles tant de la police que du bureau d’hygiène municipal, ils échappent pour l’essentiel aux différents contrôles. Même les registres d’hôtels sont rarement visés et paraphés[2]. L’auteur le rappelle : deux agents pour inspecter la totalité des garnis de la ville, c’est fort peu.

L’accent est mis à la fois sur des problèmes pratiques : l’ouverture des commissariats où doivent se faire les déclarations alors que la plupart des étrangers travaillent ou encore le fait qu’on ne sache pas nécessairement de quel commissariat on dépend – un travailleur change fréquemment de domicile - et sur l’urgence apparente de la situation, au prix de quelques exagérations. Ainsi les vingt mille garnis lyonnais relèvent du fantasme, le dénombrement que propose le chef de la sûreté dans ce même rapport permet d’avancer le chiffre de 13616 garnis pour Lyon et Villeurbanne.

Mais par-delà le souci d’efficacité et la volonté de centraliser les différents services ayant maille à partir avec la population étrangère, le document témoigne d’une conception assez particulière de la main d’œuvre étrangère. En effet celle-ci apparaît comme fondamentalement soupçonnée. Le désir de contrôler les flux de population étrangère au jour le jour – car c’est bien ce qui est en jeu dans la réception quotidienne des bulletins d’arrivée[3] rédigés par les tenanciers à laquelle s’ajoute l’obligation pour l’étranger de se signaler au commissariat – est à lier à la tâche de « recherche des malfaiteurs ».

Cependant les conditions d’accomplissement de cette tâche policière apparaissent comme assez étranges. Il semble bien que ce qui est recommandé par le chef de la Sûreté est un fichage à la tête : « Cette centralisation du service des étrangers permettrait au Chef de la Sûreté de faire prendre la photographie et les empreintes digitales de tous les individus étrangers qui lui paraitraient susceptibles d’être l’objet par la suite d’une recherche ou d’une surveillance quelconque ». Nous atteignons alors un point délicat, ce qui est perceptible dans les multiples précautions que prend l’auteur : cette opération est déclarée comme « non obligatoire, bien entendu » afin d’éviter « une réclamation quelconque » mais il est ensuite précisé qu’on pourrait la rendre « obligatoire pour les étrangers sollicitant une carte d’identité ». Or il était écrit plus haut que la plupart des étrangers de la ville de Lyon n’avaient pas de carte d’identité de travailleur étranger, rendue obligatoire depuis 1917. C’est bien d’un fichage qu’il s’agit, les individus étant cherchés sur leur lieu de logement, le garni a priori, ou sur leur lieu de travail.

Les objectifs réels apparaissent dans les dernières lignes du document : il s’agit bien de « refouler sur les dépôts de travailleurs [hors de Lyon donc] tous les individus étrangers trouvés sans emplois ou en rupture de contrat de travail », en somme d’épurer Lyon pour ne garder que les étrangers désirables c’est-à-dire ceux qui travaillent et ne sont pas suspectés de pouvoir avoir des opinions subversives, ce contrôle étant prospectif. Hors de Lyon les étrangers qui ne travaillent pas ou qui nuiraient à l’image de la ville, communistes, anarchistes ou syndiqués de tout poil.

Ce rapport fut suivi de la création d’une brigade des étrangers en mars 1925 par décret du préfet du Rhône. Cependant toutes les recommandations du chef de la Sûreté ne furent pas suivies. On sait par les annotations dans la marge du document original[4] que le droit de perception de 2 Francs pour le tirage des photographies est refusé.

Le renforcement du contrôle se lit au travers de l’augmentation des effectifs pour pouvoir visiter les garnis plus régulièrement, avoir davantage d’emprise sur ce monde des marges où demeurent de nombreux étrangers : si une brigade de vingt hommes – un chef de brigade, cinq archivistes et quatorze inspecteurs-hommes de terrain – était souhaitée par le chef de la Sûreté,  l’augmentation est un peu moins importante dans les faits – cinq personnes.

Cependant on peut souligner que derrière ces hommes, s’en cachent d’autres : la brigade sanitaire du service de renseignements, chargée de la répression de la prostitution qui a également maille à partir avec la brigade des étrangers puisqu’elle est chargée de la surveillance spéciale des garnis et des hôtels meublés à ce point de vue.

Si tous les agents de police restent plus ou moins en contact avec le monde des garnis, par le biais des déclarations au commissariat, certains se spécialisent dans cette surveillance. Par ailleurs, d’autres brigades au rôle non spécifié, si ce n’est celui de surveillance des étrangers, sont créées : il existe des postes d’inspecteurs et de contrôleurs sans qu’on sache précisément s’ils contrôlent exclusivement autre chose que des garnis. Le préfet écrivait ainsi dans l’article 2 de son arrêté : « Le personnel de tous grades en nombre variable affecté à la section des Renseignements [quarante-deux hommes] est préposé d’une manière plus particulière à l’exécution des demandes de renseignement émanant des Autorités judiciaires et administratives, la surveillance de la population flottante, des hôtels et des logements meublés »[5].

 

[1] Voir à cet égard la thèse de Geneviève Massard-Guilbaud : Des Algériens à Lyon.

[2] A titre d’exemple, le registre du 6 rue Jean Smith est visé trois fois sur la période 1911-1933. Plus de 1000 personnes sont passées durant ce laps de temps. Nuançons tout de même en rappelant que chaque logeur est censé se rendre au commissariat et déclarer chaque nouvel arrivant au jour le jour. Archives municipales de Lyon, 1 II 473 3.

[3] Un tenancier de garni est en effet tenu d’aller déclarer les arrivées mais il ne peut être contraint à déclarer les départs.

[4] Archives départementales du Rhône, 5M 9.

[5] Archives départementales du Rhône, 5M 9.

 

Bibliographie

  • "Palais de la Porte Dorée - Cité nationale de l'immigration", http://www.histoire-immigration.fr/.
  • Geneviève Massard-Guilbaud, Des Algériens à Lyon : de la Grande guerre au Front populaire (Paris: L'Harmattan, 1995), 536.
  • Alain Faure et Claire Lévy-Vroelant, Une chambre en ville : hôtels meublés et garnis à Paris 1860-1990 (Grâne (Drôme): Creaphis, 2007), 430.
  • Anne Granier, "Vivre dans un garni à Lyon pendant l'entre-deux-guerres" (M1 Histoire, Ens de Lyon, Soutenu le 28 juin 2011), 135.