L'entrée solennelle du cardinal-légat Flavio Chigi

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Au mois de mars de l'année 1664, le cardinal Flavio Chigi, escorté par une suite de prélats et gentilshommes italiens, entreprenait un voyage diplomatique depuis Rome jusqu'à Fontainebleau où il devait rencontrer Louis XIV pour lui présenter des excuses publiques au nom de son oncle, le pape Alexandre VII.

Pour comprendre le contexte politique dans lequel s’inscrit cet événement, il est nécessaire de remonter quelques années en arrière. Le 20 août 1662, à Rome, une querelle éclatait entre un garde corse et un domestique français de la reine Christine de Suède ; poursuivi, ce dernier se réfugia dans les écuries du Palais Farnèse où il trouva le soutien des palefreniers du duc de Créqui, ambassadeur de France auprès du saint Père. Mécontents, les gardes corses assiégèrent la résidence du duc et de son épouse, transformant un incident mineur en une véritable affaire diplomatique. Les Français crièrent à l'attentat lorsque l’ambassadeur  échappa de justesse à un tir essuyé depuis son balcon, tandis que sa femme était assaillie dans son carrosse. La situation s'envenima encore davantage quand des sbires, agents de la police romaine, rejoignirent le mouvement des gardes corses, laissant derrière eux des morts et des blessés français. Il fallut attendre près de deux ans avant que la France et Rome ne mettent un terme aux tensions et aux rumeurs de guerre. Cette réconciliation fut scellée par le traité de Pise, signé le 12 février 1664, qui rendait au Saint-Siège le Comtat d'Avignon en échange de la cérémonie présidée par Flavio Chigi.

Ce fut à la fin du mois de mai 1664 que le cardinal-légat arriva aux portes de Lyon : alerté par le roi du passage d'un hôte si prestigieux, Camille de Neuville de Villeroy, archevêque de Lyon, prit, avec la municipalité, les dispositions nécessaires à la réception du cortège romain.

Ce n'était pas la première fois que la ville de Lyon recevait un hôte de marque : en effet, il était de coutume que les monarques nouvellement montés sur le trône visitent leurs bonnes villes, de manière à ce que les autorités royale et municipale se reconnaissent mutuellement. Et il était courant que des entrées solennelles soient organisées en l’honneur de grands personnages publics. Dans le cas que voici, une dimension religieuse vient s'ajouter à l'ampleur de l’événement, ce que ne manquèrent pas de noter les artistes en charge de la retranscription de la cérémonie, dont les fastes devaient refléter la gloire de toute la catholicité. Quarante ans plus tôt, l'entrée lyonnaise du cardinal-légat François Barberini était déjà marquée par cette réunion des catholiques autour de la Rome tridentine. Aussi, en 1664, tout fut mis en œuvre pour faire de Lyon une petite Rome.

L'extrait sur lequel s'appuie notre présentation est issu du cahier des délibérations consulaires de la Ville de Lyon. Il relate les mesures prises par la municipalité en vue de la célébration de l’entrée du cardinal Chigi. La cérémonie était fixée au samedi 31 mai 1664, soit une semaine après la publication des ordonnances, émises le samedi 24 mai. A cette date, le légat était déjà arrivé incognito à Lyon mais résidait avec sa suite dans l'abbaye d'Ainay,  où il trouva tout le confort nécessaire pour se remettre de son voyage. Sur ordre du roi, l'archevêque et le prévôt des marchands organisèrent une réception à la hauteur du personnage, n'hésitant pas à jouer sur des symboles forts pour mettre en avant la paix et la prospérité dans lesquelles s’inscrivaient depuis des siècles les relations entre Rome et Lyon.

Le déroulement de la marche à travers Lyon fut rigoureusement planifié. Les hommes d’armes des 39 pennonages de la ville, c’est-à-dire des milices urbaines formées à partir des quartiers de Lyon, furent répartis aux abords de chaque rue où devait passer le cortège. Les indications données dans les actes consulaires sont très précises : aucun coup de feu ne devait être tiré en dehors de la salve prévue à l’arrivée du cardinal place Bellecour ; aucun débordement n’était toléré, et les autorités mirent surtout en garde contre le désordre que pourrait occasionner le retour des mousquetaires, pertuisaniers, piquiers et autres hommes d’armes dans leurs quartiers. Il en allait de l’honneur de la Ville et de tout le royaume de France. La préparation matérielle nécessita d’ailleurs la participation de tous les habitants. Les rues concernées furent sablées et tapissées, tandis que de petits « amphithéâtres » furent montés ça et là pour permettre aux habitants d’assister au spectacle sans encombrer davantage les rues. Les commerçants et artisans furent priés de fermer leurs échoppes, débordant sur la voie, et on fit disparaître tout objet ou matériau gênant la disposition du décor.

Le seul point susceptible de venir noircir le tableau était le jeûne de la Pentecôte. Le jour prévu pour l’entrée solennelle étant justement le samedi précédant le septième dimanche après Pâques, la ville aurait dû réserver ce moment à la pénitence. Cependant, l’archevêque de Lyon décida de déplacer le jeûne au vendredi, « afin de ne laisser pas la moindre apparence de douleur, & de mortification dans un jour si plein de réjouyssance, & de félicité ». L’entrée solennelle du cardinal-légat pouvait ainsi se dérouler sous les meilleurs auspices.

Elle fut rythmée par trois étapes, chacune marquée symboliquement par l’adoption d’un nouveau dais somptueux, fait de damas violet à crépines d’or, porté par six cantonniers richement vêtus, sous lequel se trouvait le cardinal, monté sur sa mule.

La première étape s’effectua en dehors de la ville, dans le couvent des Franciscains Picpus du faubourg de la Guillotière : le lieu fut changé en un magnifique palais ; une salle fut entièrement dédiée au buffet préparé à l’attention du légat, tandis que des appartements individuels furent mis à la disposition des visiteurs. Les premières harangues des compagnies de la ville se déroulèrent le long d’une allée de tilleuls qui bordait le couvent. Successivement se présentèrent les membres du clergé, du Présidial, puis les trésoriers, les élus et enfin les gens des nations italiennes de Lyon. Après maints éloges et compliments d’usage, le cortège se mit en branle, avec à sa tête les ordres religieux de la ville. Le légat et sa suite fermaient la marche.

La deuxième étape de cette marche eut lieu juste après la porte du pont du Rhône, où avait été érigé un majestueux arc de triomphe, conçu par Thomas Blanchet pour célébrer la paix entre les deux nations. Mesurant 60 pieds de haut pour 30 de large, le monument met en avant toute la symbolique qui unit Lyon à Rome autour d’une inscription latine, surmontée d’un tableau représentant deux figures féminines – Rome et la France -, s'embrassant sous l'entremise de Mercure – le légat Chigi – envoyé du Ciel. Cette mise en scène fait non seulement référence au passé de Lyon-Lugdunum et de l'antique Rome, liées à tout jamais par une Histoire commune, mais s'attache également à faire de Lyon la petite sœur de Rome, éclairée spirituellement et baignée économiquement par la lumière de ses rayons.

Enfin, la longue marche conduisit le cortège le long de la rive gauche de la Saône, depuis Bellecour jusqu’au pont de Saône, en passant par l’église Saint-Nizier, pour redescendre de l’autre côté du fleuve, par la rue Saint-Jean, jusqu’à la cathédrale et la porte Froc. Là se dressait un second arc de triomphe, tout aussi majestueux que le premier, dédié à la gloire de l’Eglise de Lyon. Cette troisième et dernière étape s’acheva à l’intérieur de la cathédrale Saint-Jean où le cardinal-légat présida une messe solennelle.

Bibliographie

  • L'Entrée solennelle dans la Ville de Lyon de Mgr (...) Flavio Chigi, neveu de sa Sainteté (...) (Lyon: Alexandre Fumeux, 1664).
  • Relations des entrées solemnelles dans la Ville de Lyon de nos rois, reines, princes, (...) (Lyon: Aymé Delaroche, 1752), p. 233-248.
  • Blet (Pierre), Les nonces du pape à la cour de Louis XIV (Paris: Perrin, 2002).
  • Galacteros - de Boissier (Lucie), "L'entrée solennelle du cardinal Chigi - 1664," in La grâce d'une cathédrale : Lyon, primatiale des Gaules, ed. Barberin (Philippe) (dir.) (Editions La nuée bleue, 2011), p. 372-377.
  • Ménestrier (Claude-François), Relation de l'entrée de Mgr (...) cardinal Chigi, neveu de sa Sainteté et son Légat (...) (Lyon: Antoine Jullieron, 1664).