Secours populaire : la place du sport et du bénévolat dans la lutte contre « la nouvelle pauvreté »

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Cette interview de Marie-Georges Buffet, tirée du numéro 173 de la revue Convergence éditée par le Secours Populaire pour le mois de juin 1998 et dédié au sport et à la solidarité, s’inscrit dans le triple contexte du début de la Coupe du monde 1998 organisée par la France sur son territoire, de l’élaboration d’une loi sur l’exclusion et de la réorientation des objectifs du Secours Populaire. Les réponses de la ministre de Jeunesse et des Sports témoignent en creux des orientations nouvelles prises en matière de politique sociale en France depuis le début des années 1980, de l’importance prise par le Secours populaire, devenue au fil du temps l’une des plus grandes associations humanitaires françaises, et de la place nouvelle des bénévoles dans la vie associative.

Magazine du Secours Populaire édité depuis 1981, Convergence prit la suite du journal la Défense. Le titre du magazine ainsi que le nouveau logo du Secours Populaire (un triptyque républicain, avec une main blanche, une aile rouge et une aile bleue), proposé par le collectif Grapus la même année, furent pensés pour mieux correspondre à la refonte progressive de l’association. Satellite du Parti Communiste français à sa fondation en 1936, héritier du Service Rouge International dont la section française fut créée en 1923, le Secours Populaire de France et des Colonies avait pour objectif initial d’apporter son aide aux victimes de la répression - d’abord fasciste puis vichyste et colonialiste -  dans le monde, d’après une vision internationale de la lutte des classes. S’éloignant au fil des décennies de cet héritage communiste, non sans ambiguïté, et se recentrant sur le territoire français, le Secours Populaire français - ainsi nommé depuis novembre 1945 - devint progressivement l’une des plus grandes associations humanitaires françaises et s’écarta de tout agenda politique. L’association s’institutionnalisa, fut agréée d’éducation populaire en 1983, et s’adapta aux nouvelles problématiques de pauvreté, de précarité et d’exclusion qui émergèrent en France dans les années 1980. Axelle Brodiez, dans le Secours populaire français, 1945-2000, explique que l’institutionnalisation se fit concomitamment à l’accroissement de la médiatisation de l’association, rendue nécessaire par la hausse de la concurrence dans l’espace associatif français, elle-même consécutive de la hausse de la précarité en France.

La parution d’un numéro de Convergence consacré au sport la veille du coup d’envoi de la coupe du monde va dans le sens de cette quête de visibilité. Serge Paugam explique que, « pour obtenir la légitimé publique et les subventions de l’État, il faut faire valoir sa volonté de travailler en réseau, de favoriser des actions innovantes compatibles avec la politique publique. Le registre de la dénonciation poussée à l’extrême rend difficile la négociation avec les pouvoirs publics ».  En collant ainsi avec l’actualité sportive et nationale - notamment en posant une question à propos de la très médiatisée loi sur l’exclusion -, en invitant une ministre à exposer son programme, Convergence adoptait ainsi une conduite consensuelle et de circonstance, renforçant et la place de l’organisation dans l’espace médiatique et ses liens avec le gouvernement. La seconde question, « quelle place peuvent prendre les associations de solidarité comme la nôtre ? », révèle cette résolution de se faire une place dans l’espace associatif français.  Le thème du numéro ici étudié et l’identité de l’interviewée, appartenant à un gouvernement de gauche plurielle,  témoignent d’un contexte politique favorable au développement de l’association, de la volonté de ses dirigeants de rompre avec un passé d’opposition systématique, et nous renseigne sur la politique d’ouverture de l’association à l’oeuvre dans les années 1990. Les deux dernières questions de l’interview, qui tournent autour de la place du bénévolat dans la vie associative et, plus précisément, dans le fonctionnement du Secours populaire, correspondent à ce qu’Axelle Brodiez appelle  «le temps des bénévoles ». Dès le début des années 1980, le bénévolat devint la principale force d’intervention humanitaire en France ce qu’Axelle Brodiez justifie par « l’incapacité de l’Etat providence à répondre à la crise ». L’ouverture médiatique du Secours populaire entraina une augmentation du nombre de bénévoles (125 bénévoles en 1989 d’après Axelle Brodiez, et 72000 en 1998 d’après l’intervieweur), agrégés non plus par leur appartenance au communisme mais par la convergence de leurs desseins solidaires. La mission de ces bénévoles fut alors de répondre aux nouvelles problématiques de pauvreté en France.

D’un point de vue social, la France du début des années 1980 fut marquée par les émeutes urbaines dans l’agglomération lyonnaise, les premières en France, qui soulignèrent l’échec de la politique des grands ensembles et fit des « jeunes de banlieue » la cible privilégiée de l’action publique. Dans ce contexte naquit un discours politique sur la citoyenneté et le salut social par le sport, reprenant le mythe d’un sport vecteur par essence de vertus sociales et éducatives, nuancé en 2008 par William Gasparini dans son article L’intégration par le sport. L’interviewée, Marie-Georges Buffet, membre du parti communiste français fut nommée Ministre de la jeunesse et de Sports en juin 1997 au sein du gouvernement de gauche plurielle formé par le premier ministre Lionel Jospin au début de la troisième cohabitation. Sa position sur la dimension inclusive du sport qu’elle développe en réponse à la première question de l’interview témoigne d’une pensée novatrice en prenant à contrepied la doxa d’alors qui faisait du sport un vecteur d’intégration. Avant William Gasparini, elle rappelait à ses contemporains que « le sport n’est pas intégrateur par ‘nature’ » et que « l’insertion par le sport ne peut être efficace que si le sport et l’insertion sont appréhendés comme un processus éducatif et culturel ». Ses réponses illustrent par ailleurs une certaine prise de conscience de l’évolution des problématiques de pauvreté depuis les années 1980. Les émeutes urbaines du début des années 1980 révélèrent la fracture sociale et territoriale dont souffrait le pays. Les « jeunes de banlieue » devinrent alors la cible des politiques publiques et leur intégration une inquiétude nationale. Cette première prise de conscience s’accompagna d’une seconde, plus conceptuelle : le terme de pauvreté n’était plus suffisant pour décrire la « nouvelle pauvreté », on comprit alors le terme de précarité définit par le rapport Wresinski (1987) comme « l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et aux familles d’assurer leurs obligations professionnelles, familiales et sociale, et de jouir de leurs droits fondamentaux ». Pour faire face à cette nouvelle question sociale, le gouvernement français travailla sur une loi sur l’exclusion dont Marie-Georges Buffet fit la publicité dans l’interview. Cette loi comprenait un volet qualitatif, centré sur les loisirs et ciblant « les pré-adolescents (11-14 ans) », plus adapté à la nouvelle réalité sociale. On aborda désormais la lutte contre la « pauvreté-précarité » comme un processus éducatif censé renouveler « le modèle français d’intégration » à travers des initiatives durables menées conjointement par le gouvernement et le Secours populaire.

La localisation correspond au siège du Secours Populaire (9 rue Froissart dans le 3ème arrondissement de Paris).

 

 

Bibliographie

  • Brodiez-Dolino, Axelle, "Le secours populaire français, 1945-2000 : du communisme à l'humanitaire" (Science po Paris, 2006), 365 p.
  • Gasparini, William, "L'intégration par le sport. Genèse politique d'une croyance politique," Sociétés contemporaines 69 (2008): p. 7-23.
  • Verclytte, Valérie, La société française depuis 1945 (Malakoff: Armand Colin, 2018), 239 p.