L'installation de l'Opéra à Lyon en 1687

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Lyon est l'une des premières scènes lyriques en France, et ouvre ses portes à la fin du XVIIe siècle. Grâce à l'obtention de l'autorisation d'établir une Académie de Musique en 1687, dont les conditions sont spécifiées dans ce "traité pour l'Opéra de Lyon", les premières représentations ont lieu en 1688. Elles ne se tiennent toutefois pas sur la scène actuelle de l'Opéra, qui ne fut construite sur l'emplacement de la salle du Jeu de paume de la salle des Terraux en 1756. En 1685, Pierre Gauthier avait lui aussi réussi à obtenir du Surintendant de la musique du Roi le droit d'ouvrir un théâtre à Marseille, sur le modèle de ceux qui prospéraient en Italie et depuis 1669 à Paris. C'est donc lors de cette première vague fondatrice d'établissements musicaux en France que l'actuelle institution de l'Opéra de Lyon voit le jour.

Ce document, conservé aux Archives Nationales, nous montre à partir de quoi s'est développé le plus important des pôles musicaux du Royaume de France du XVIIIe siècle. Daniel Roche s'emploie en effet à souligner la spécificité de l'Académie de Lyon parmi celles qui constituent le réseau français. Les Académies étaient les lieux principaux de sociabilité et de réunion des élites locales urbaines. Elles avaient vocation à réunir les notables afin de discuter de questions savantes (dernières avancées et découvertes en physique, en astronomie ou en sciences naturelles), de savoirs techniques nouveaux, mais aussi de sujets artistiques, philosophiques et littéraires. Si l'objectif était de contribuer à la diffusion du savoir des Lumières, ces réunions participaient aussi à la constitution d'un entre-soi de ces élites de Province. À Lyon se tenaient des concerts privés au début des séances, montrant la vocation toute particulière de la ville à accueillir des instances musicales, et à développer au cours du XVIIIe siècle une intense vie culturelle centrée autour de la scène lyrique.

Il était en effet impossible, à la fin du XVIIe siècle, que de grandes compagnies de musiciens puissent s'installer de façon permanente dans un théâtre. Un système de privilège royal réglementait ces établissements, puisque l'exclusivité d'en exploiter un à Paris avait été concédée à Pierre Perrin et Robert Cambert en 1669, avant d'être racheté par Lully en 1672. Ce privilège donnait à celui qui le possédait le monopole sur l'écriture, la composition et la diffusion des livrets d'opéras, et ce dans tout le Royaume de France.

Beaucoup de musicologues ont ainsi considéré que la période de la fin du XVIIe siècle était hantée par le "spectre de Lully", puisque ses oeuvres étaient obligatoirement représentées dans tous les concerts publics, sous peine d'amende. C'est aussi de cette façon que l'on peut expliquer la lente pénétration de la musique italienne en France, puisque Lully et après lui ses héritiers s'adonnèrent à proscrire tout livret écrit en langue étrangère, privilégiant de facto la langue française. Le XVIIIe siècle et ses querelles du goût opposèrent ainsi les partisans de la musique française à ceux qui soutenaient l'arrivée de la musique italienne en France. La querelle des Bouffons (1752-1754) ou encore celle des Gluckistes et des Piccinistes ( 1776-1778) témoignent de l'influence durable de la musique française

Le document qui cède à Jean Pierre Leguay des droits sur le privilège de Lully pour l'exercer uniquement dans la ville de Lyon permet de comprendre les logiques très centralisatrices qui sont à l'oeuvre dans le domaine musical, et qui expliquent la lente diffusion des scènes en France, ainsi que la pénétration complexe de la musique italienne dans le Royaume.

Le document se décompose en effet en deux parties ; dans la première, on voit tout de suite l'importance de Lully, décédé six mois plus tôt le 22 mars 1687, et représenté à la fois par sa veuve Madeleine Lambert et son gendre Nicolas de Francine qui continuent à exploiter son privilège. Les clauses de 1672 sont réitérées (monopole de la production dans des théâtre, autorisation personnelle d'ouvrir des écoles de musique dans Paris, impression des livrets réservée aux successeurs du compositeur Florentin) avant qu'en soient déléguée une partie à Leguay.

Dans la seconde partie, Jean-Pierre Leguay reçoit ensuite l'autorisation expresse "d'establir une académie de musique dans la ville de Lyon seulement composée de tel nombre et qualité de personne que le Sieur Leguay advisera pour faire en ladite ville de Lyon la représentation tant des Opéra composés par ledit deffunt Lully que de ceux qui seront composés de l'ordre desquels bailleurs pour les représenter en cette ville". Les premières représentations données consacrent en effet les oeuvres de Jean-Baptiste Lully, avec les reprises du Phaëton, de Bellérophon et la création d'Armide pour les années 1688 et 1689.

Le traité comporte ensuite les clauses financières que vaut une telle cession de privilège, dans une partie que nous n'avons pas retranscrite, car incomplète : deux mille livres par ans sont ainsi versées aux héritier de Lully par Legay et ses associés. L'Académie de Musique fonctionne en effet grâce à plusieurs postes : Philippe de la Croix est ainsi le "maistre de musique" tandis que Thomas Almaury est un "marchand libraire" qui édite les livrets. L'usage du privilège est donc partagé pour assurer le fonctionnement administratif et artistique de la nouvelle académie.

C'est ainsi que Leguay assura l'exploitation du privilège de la fondation de l'opéra à Lyon de façon discontinue de 1687 à 1722, tantôt en dirigeant lui même l'Académie de Musique, tantôt en la confiant à d'autres associés.

Bibliographie

  • Léon Vallas, Un Siècle de musique et de théâtre à Lyon, 1688-1789 (Genève: Malakoff Reprints, 1971).
  • Hyeaja Song Gardes, "La vie musicale à Lyon au XVIIIe siècle", Hypothèses, http://https://lyonnais.hypotheses.org/200.
  • Bödeker, Hans Erich, Patrice Veit, et Michael Werner, Espaces et lieux de concert en Europe, 1700-1920: architecture, musique, société (Berlin: Berliner Wissenschafts-Verlag, 2008).