Commentaire d’archives - Henry Olivari

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Ces mémoires furent rédigées par Henry Olivari, chef adjoint de la mission du Chiffre, au Grand Quartier Général (GQG) de l’Etat-major des Armées (EMA) françaises pendant la Première guerre mondiale. Il fut envoyé en Russie, sous les ordres du général Janin, lequel reçoit en mai 1916 le commandement de la mission militaire française à Moscou ; il est en outre nommé, le 24 aout 1918, commandant en chef des forces alliées en Russie, où il fut engagé pour « établir des liens plus étroits avec l’Etat-major russe », tandis qu’Olivari, chef adjoint de la section du chiffre, reçoit l’ordre, pour le moins vague, d’« enseigner aux Russes certaines méthodes » (p.36).

Ces dernières prennent places dans un contexte de collaboration entre les pays alliés de l’Entente face aux forces de la Triplice, ici entre la France et la Russie et concernant la question du renseignement. Or, l’espionnage peut prendre différentes formes et les archives que nous avons pu jusqu’alors consulter nous le montrent : espionnage de terrain, via l’envoi en mission d’agents secrets ; utilisation de clandestins infiltrés en territoire ennemis (2) en s’introduisant dans des cercles d’influence. Ici, Olivari nous permet d’appréhender une autre utilisation du renseignement, celle des écoutes et des transmissions, dont la guerre de 1914-1918 vit le développement exponentiel. Ce type d’espionnage, fondé sur la téléphonie sans fil (TSF) et plus particulièrement la TSF mobile (3), prend le relai de la télégraphie militaire, certes pratique pour communiquer d’un point à un autre, mais dépendante du redoutable obstacle de la présence de lignes télégraphiques. La TSF, quant à elle, se contente de la construction de postes d’écoutes permettant l’installation d’une radio portant à environ 100/150 km au début de la guerre. Il est en outre intéressant de noter que ces stations peuvent être aussi bien fixes que mobiles, donnant de ce fait une autonomie plus grandes aux unités dans leurs déplacements, tout en leur garantissant un certain lien avec l’Etat-major à l’arrière, mais permettant également l’implantation fixe de réseau dans des zones sensibles, ou bien de sillonner le front, au gré des priorités, à l’aide d’un réseau mobile. Il devient de ce fait possible d’écouter les conversations de l’armée d’en face, pour peu qu’elles soient situées dans le rayon de la radio. Il s’agit là de la partie interception du message. A ce moment seulement interviennent les autres  parties du travail du cryptologue, à savoir le décryptage et l’exploitation. En effet, parfaitement conscient des efforts déployés par l’ennemi pour intercepter ses communications, des codes sont utilisés par tous les Etats-major, d’où la nécessité du travail des « briseurs de codes » (4).

 

Or, il se trouve que la Russie occupe une place de choix dans cette stratégie des écoutes françaises, puisqu’au titre de pays allié de l’Hexagone, cette dernière voit, en 1910, le lancement du réseau stratégique France-Russie, dotée, en 1914, de trois lignes.

En outre, la France voit dans la Russie un allié important pendant la grande guerre, car il permet de détourner une partie des armées du Reich des frontières françaises. De ce point de vue, le GQG de Chantilly a tout intérêt à développer les relations avec la Stavka (5) et c’est ce qu’il fait, en particulier par l’envoi de missions militaires françaises en Russie, à Moscou et à Petrograd principalement, missions à l’une desquelles appartient justement Henry Olivari. Ce dernier donc, spécialiste des questions de cryptologie, ancien polytechnicien (6), prend le relai du lieutenant-colonel Wehrlin et s’attache à doter l’armée russe d’un système d’écoutes suffisamment abouti pour lui permettre de prendre l’ascendant sur son ennemi allemand, sur le front ouest de l’empire du Tsar. L’Etat-major français se fonde donc, en envoyant Olivari, sur ses qualités de cryptologue, mais également sur sa connaissance du système français de renseignement et, plus particulièrement sur sa connaissance de la Section du chiffre. Cette dernière, officiellement créée sous le nom de Commission de cryptographie militaire en 1894, appartient au Ministère de la Guerre, bien que ce dernier ne soit pas le seul à utiliser cette méthode. En effet, la Marine, l’Intérieur et les Affaires étrangères possèdent, eux aussi, des sections spécialistes du décodage, la plus célèbre étant sans doute le « cabinet noir » du Quai d’Orsay. L’Intérieur, quant à lui, dispose, à partir de 1907 d’une section photographique, laquelle appartient à la Sûreté Générale (SG), section photographique qui étend son domaine de compétences à l’écoute des communications et au cassage des codes. Le lieutenant-colonel Olivari appartient, en ce qui le concerne, en tant que militaire, à la Section de Renseignement (SR), dépendante du Ministère de la Guerre, SR qui s’occupe exclusivement de l’espionnage, c’est-à-dire opère à l’étranger (7) et dépend du 2e bureau, qui a pour mission le recueil et l’exploitation du renseignement et qui, pendant la guerre, se trouve sous les ordres du colonel Dupont (8).

 

Il est à noter que Olivari déplore, tout au long de ses mémoires une absence d’engagement total de Paris vis-à-vis de la Russie et de son développement militaire, incluant donc le domaine du renseignement. Il commence ainsi en regrettant « l’absence de collaboration avec nos alliés (qui) crevait les yeux » (p.18) et achève son travail avec une vision désabusée, estimant que le GQG français ne l’a finalement guère soutenu dans son travail en Russie. Il reste toutefois que ces quelques lignes nous permettent d’envisager les objectifs du GQG français quant à la Russie et la volonté de mise en oeuvre d’une politique de collaboration en matière d’espionnage, que ce soit par l’envoi en mission en Russie de militaires français, spécialistes de cette question, ou bien, à l’exemple du colonel Ignatieff, par l’accueil, en France, de responsables des renseignements russes et l’aide apportée à ces derniers, dans la création de réseaux ou dans le partage de renseignement.

 

 

1 Lieutenant-colonel Wehrlin, attaché militaire adjoint à la mission française conduite par le général de Laguiche, mission relevée par celle dirigée par le général Janin et à laquelle appartient donc Olivari.

2 Le colonel comte Ignatieff, envoyé à Paris pour y créer un réseau d’espionnage à destination de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, illustre tout particulièrement cette dimension. Cf Ignatieff Paul, Ma mission en France, mémoires de guerre secrète, Editions du Masque, Paris, 1933.

3 TSF mobiles qui apparaissent pour la première fois en 1905, suite à l’invention de la TSF - traduction littérale de l’anglais Wireless Telegraphy, dont le premier brevet d’invention fut déposé en 1896, par un Italien travaillant en Grande-Bretagne, un certain Marconi.

4 Delhez Jean-Claude, La France espionne le monde (1914-1919), les exploits des briseurs de codes, Economica, Paris, 2014, p.8

5 le GQG russe, qui, pour le front ouest, était alors établie dans la ville de Minsk

6 Le renseignement français puisait alors principalement dans deux viviers de recrutement : l’Ecole Polytechnique et les linguistes (dont, d’ailleurs bon nombre de normaliens - voir pour cela Bourlet Michaël, « Des normaliens dans les services de renseignement du ministère de la guerre (1914-1918) », Revue historique des armées, no 247, 2007, p. 31-41.

7 On retrouve là le binôme espionnage/contre-espionnage, SR/SG.

8 Cf Dupont Charles, Mémoires du chef des services secrets de la Grande guerre, Histoire et Collections, Paris, 2014.

 

Bibliographie

  • Delhez, Jean-Claude, La France espionne le monde (1914-1919), les exploits des briseurs de codes (Paris: Economica, 2014).
  • Ignatieff, Paul, Ma mission en France, mémoires de guerre secrète (Paris: Le Masque, 1933).