Bombardement d'un immeuble parisien par les Gothas en 1918

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La photo donne une vue d’ensemble, au matin du 9 mars 1918, du bombardement subi par l’immeuble situé au 5, rue Geoffroy-Marie dans le 9e arrondissement de Paris. Le raid meurtrier est bien décrit par Jules Poirier dans son ouvrage sur Les bombardements de Paris : dans la soirée du 8 mars, l’alerte fut donnée un peu après 20:30. Une soixantaine d’avions allemands, appartenant aux 1ère, 2ème, 5ème et 7éme escadres volaient en direction de Paris. Une soixantaine d’avions français et l’artillerie – près de 10000 obus sont tirés –  assuraient la défense de l’agglomération. Seuls trois avions allemands, des Gothas, réussirent à passer. Ils larguèrent 28 bombes sur Paris et près d’une soixantaine sur la banlieue. « 5, rue Geoffroy-Marie, une bombe de 100 kg, après avoir traversé les étages supérieurs, éclata au 2e étage. Le mur de refend ayant cédé, la maison s’écroula et un incendie se déclara dans lequel plusieurs locataires trouvèrent la mort ; une vingtaine de réfugiés dans les caves furent sauvés par les pompiers, qui durent pratiquer des ouvertures dans les murs des maisons voisines. »  (p.120).

Les raids aériens qui viennent de recommencer sur Paris en ce début d’année 1918 sont maintenant bien anticipés par les autorités et la population est prévenue par « les voitures des Sapeurs-Pompiers qui circulaient en faisant entendre alternativement le son de la trompe d’incendie et celui d’une sirène à main » (p. 51). Cela explique que, pour le raid de la nuit du 8 mars 1918, des habitants se soient réfugiés dans les caves.

La photo présentée fait partie d’un ensemble de 6 photos prise par l’Agence Photographique Rol à la suite du raid des gothas du 8 mars (la mention figure sur certaines des légendes). Celle qui a été retenue offre le plan le plus large. Elle est prise depuis la rue Richer vers la rue Geoffroy-Marie et le photographe se trouve à un peu plus d’une centaine de mètres de l’immeuble qui s’est effondré, juste après l’impasse de la Boule rouge que l’on devine plus qu’on ne la voit. En fait le photographe s’est installé devant le 32 de la rue Richer – c’est à dire devant le bâtiment des Folies Bergère ; il est légèrement en hauteur – probablement à l’entresol du Music Hall – et la photo est en légère plongée de manière à passer au dessus de la foule des curieux. D'ailleurs, dans l'angle gauche, devant la porte de l'English-American Bar, un jeune homme lève les yeux vers l'objectif. En fonction de la position de l'ombre dans la rue, on peut conclure que la photo a été prise en milieu de matinée.

La rue Geoffroy-Marie est à 45° de le la rue Richer dont on voit une partie sur la droite de la boulangerie-pâtisserie qui fait l’angle. L’autre angle (avec la rue de la Boule Rouge, hors champ) est occupé par un bar, l’English American Bar dont les enseignes invitent à se méfier des contrefaçons. Il faut aussi noter la présence d’un English Bar, du côté des numéros impairs, juste après deux enseignes signalant des hôtels. Dans la rue Richer, des voitures hippomobiles, très chargées et sans doute gênées par l’attroupement rappelle que le quartier du Faubourg-Montmartre est pendant la journée une zone d’intense activité (vêtement, confection, articles de Paris…)

La nuit venue, à proximité des Grands Boulevards, la rue Geoffroy-Marie est très fréquentée par les nombreux soldats qui viennent en permission pour quelques jours dans la capitale et qui souhaitent profiter de la vie nocturne. Dans la foule des curieux, maintenue à bonne distance de l’immeuble écroulé par un cordon de gendarmes, sont d’ailleurs présents de nombreux militaires : certains semblent porter des uniformes des troupes alliées (on croit distinguer un soldat canadien à l’extrême gauche de la photo). Dans la foule, rassemblée vraisemblablement en milieu de matinée – regardez les ombres de cette rue orientées vers le sud-ouest et où les immeubles ont une vingtaine de mètre de haut – rares sont les curieux qui ne portent pas de couvre-chefs, feutres, melons, képis, calots, casquettes (rares). Et parmi les femmes celles qui sont en cheveux se comptent sur les doigt d’une seule main…

A mi-chemin entre la foule des curieux et l’immeuble écroulé, un groupe de trois personnes ramène une grosse malle sans doute extraite des décombres. Au niveau de l’immeuble, une lance à incendie est encore en action, pour éteindre les dernières flammes ou pour étouffer la poussière encore très dense au dernier plan, juste avant que la rue Geoffroy-Marie ne débouche dans la rue du Faubourg-Montmartre.

L’importance des dégâts est bien montrée par une autre photo – le lien figure dans la bibliographie – prise depuis l’intérieur de la parcelle du numéro 5. L’immeuble a été reconstruit en 1923 comme l’indique la façade visible aujourd’hui.

Cette attaque du 8 mars suit celle du 30 janvier 1918 qui a vu la reprise des bombardements par avion qui avaient cessé pendant deux ans. Elle est très différente de celles lancées en 1914 avec des avions beaucoup plus légers. Entre aout et décembre 1914,  le passage dans le ciel parisien des petits Tauben pendant la fin de l’année 1914 est souvent une sorte de spectacle que les Parisiens observent avec plus de curiosité que d’angoisse même si les bombes, en particulier les bombes incendiaires, peuvent, cependant, entraîner des dégâts importants.

Les mutations des attaques aériennes sur Paris, entre 1914 et 1918, sont bien résumées par la préface que le général Niessel, membre du conseil supérieur de la guerre, donne à l’ouvrage de Jules Poirier Les bombardements de Paris, 1914-1918 : « Le dimanche 30 août 1914, première alerte : 1 avion, 5 projectiles de 3kg, 5 victimes. Le lundi 16 septembre 1918, dernière journée des bombardements aériens : 50 avions sur Paris et sa banlieue, 85 projectiles dont 3 de 100 kg, 37 victimes »

Bibliographie

  • Jules Poirier (avec une préface du général Niessel), Les bombardements de Paris (1914-1918) (Paris: Payot, 1930), 341.
  • Maurice Garden et Jean-Luc Pinol, Atlas des Parisiens de la Révolution à nos jours (Paris: Parigramme, 2009).
  • Agence Rol (Gallica), "Autre photo du même bombardement", http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b530046303..
  • Atelier Parisien d'Urbanisme (APUR), Fonds de cartes vectorisés, points adresses, bâti (APUR, 2006, 2007).