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	                        <title>Flux RSS Atelier numérique de 'histoire</title>
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	                        <language>fr</language>
<item><title><![CDATA[&lt;strong&gt;Dossier personnel d’un enseignant du Primaire Supérieur en Isère&lt;/strong&gt;]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/263</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19040101-19231231">1904 au 1923</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/399">Grenoble, Grenoble</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/242">Professeurs</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/693">Histoire contemporaine</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/243">Première guerre mondiale</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/680">Histoire de l'éducation</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/340">Education</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/120">Éducation professionnelle</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Les lois scolaires de la III<sup>e</sup> République sont l'aboutissement d’un mouvement plus ancien dans lequel l’Etat, de plus en plus, prend en compte la question scolaire. Sous la III<sup>e</sup> République on voit se développer les formes de scolarisation prolongée: dans les établissements secondaires, avec l’enseignement technique, mais aussi avec l’enseignement primaire supérieur.</p>
<p>La renaissance, dans les années 1880, de l’enseignement primaire supérieur est un exemple de cette mise en cohérence de l’institution scolaire. Cet enseignement est pensé comme une prolongation de scolarité qui vise à approfondir la culture générale des élèves mais avec une visée professionnalisante, avec par exemple des sections agriculture ou commerciale. Cet enseignement autorise donc une poursuite des études en dehors du système élitiste de l’enseignement secondaire. Plus particulièrement, les écoles primaires supérieures offrent une scolarité au-delà du certificat d’étude. Le cycle normal des études est de trois ans et mène au certificat d’études primaires supérieures (brevet élémentaire d’études primaires supérieures en 1917). Les écoles primaires supérieures permettent aussi de préparer le brevet élémentaire qui est indispensable pour devenir instituteur. Au-delà de la seule entrée aux écoles normales d’institueurs-trices, elles offrent une préparation à de nombreux concours administratifs qui ne requièrent pas le baccalauréat. A une époque où l’institution scolaire s’organise selon une double discrimination, à la fois sexuelle et sociale, les écoles primaires supérieures s’adressent à une partie très spécifique de la population : « Dans sa définition officielle, l'enseignement primaire supérieur s'adresse aux fractions inférieures des classes moyennes et à des catégories relativement aisées des classes populaires: selon l'expression parfois utilisée par les défenseurs des EPS vers 1930, il constitue ainsi les <em>collèges du peuple</em>. »[1] Cet enseignement est autant pensé pour les garçons que pour les filles sans que cela ne fasse débat, comme l’est la question du secondaire féminin à la même époque. Dès les années 1930 les effectifs de filles dépassent ceux des garçons. Les écoles primaires supérieures connaissent rapidement un franc succès avec en 1923-1924 des effectifs qui s’élèvent à 38043 garçons et 32659 filles[2].</p>
<p>Les écoles primaires supérieures ont un corps d’enseignants spécifiques dont les professeur-e-s ont un certificat d’aptitude pour enseigner dans les écoles primaires supérieures et dans les écoles normales d’instituteurs. En 1882, Jules Ferry créa deux écoles normales supérieures, une Fontenay en 1880 (ENS de l’enseignement Primaire pour les filles) et à Saint Cloud en 1882 (pour les garçons) afin de former les professeurs des écoles normales, et à partir de la loi Gobelet de 1886, des professeurs d’écoles primaires supérieures. Il est cependant possible d’y mener une carrière sans être passé-e par ces institutions, et de simples instituteurs ou institutrices peuvent prétendre à ces postes de professeurs. Afin d’étudier ce corps d’enseignant-e-s, nous pouvons nous servir des dossiers de personnel constitués par l’administration de l’instruction publique et notamment par l’inspection d’académie. Ces dossiers contiennent des éléments sur l’état civil des enseignants, mais aussi les diplômes obtenus. Ces dossiers informent surtout sur l’évolution des carrières de ces enseignants, en donnant les lieux où ils ont enseigné et la durée pendant laquelle ils ont occupé tel ou tel poste. Ces dossiers sont constitués par l’administration afin qu’elle suive ses fonctionnaires, avec par exemple la correspondance de l’enseignant avec l’inspecteur d’académie ou le recteur, la correspondance à propos de l’enseignant, ses demandes de congés ou de mutation, ou encore les rapports d’inspections qui le concerne. Ils ont tous en commun une première page sous forme d’un formulaire récapitulatif qui s’organise en trois parties : Etat Civil, formation et carrière.</p>
<p>Les documents présentés proviennent des fonds du rectorat d’académie de Grenoble [21 T 1041][3]. Ils sont extraits du dossier de M. Cézilly qui fut professeur à l’école primaire supérieure de garçons de Grenoble entre 1904 et 1923. Cette école primaire supérieure est la plus ancienne du département, celui-ci compte en 1923 onze écoles primaires supérieures dont six de garçons.</p>
<p>Le premier document est la page introductive du dossier, avec ses trois parties. Elle nous informe que cet enseignant est marié et père de trois enfants, bien que l’un de ses fils soit mort pendant la Grande Guerre. Le dossier contient une lettre du professeur qui demande que ce fils disparu soit pris en compte dans le calcul de son allocation pour charge de famille calculée sur le nombre des enfants. Cette page introductive met en avant les titres honorifiques du professeur, il est ainsi notifié que M. Cézilly a reçu en 1902 une lettre de félicitation du ministre de l’Instruction publique pour des conférences populaires. Le détail de ses diplômes montre qu’il fut maître-élève à l’école normale des Basses Alpes pendant deux ans avant de décrocher son brevet supérieur. Il obtient son certificat d’aptitude pédagogique pour les écoles primaires supérieures en août 1893, à l’âge de 26 ans, après avoir été instituteur adjoint pendant huit ans. Il devient ensuite professeur de lettres en écoles primaires supérieures dans différentes académies. Il exerce à partir d<sup>'</sup>octobre 1904 à l’école primaire supérieure de garçons à Grenoble, comme professeur titulaire de lettres et d’écriture[4] jusqu’à sa mort en 1923. Enfin ce dossier nous donne le nom de son remplaçant après sa mort.</p>
<p>Le deuxième document est une lettre du bureau de la direction de l’enseignement primaire au recteur d’académie à propos du décès de M. Cézilly alors qu’il était en poste. Cette lettre couronne une liasse d’autres lettres à propos de ce décès. La dernière phrase laisse apparaître que le directeur de l’enseignement primaire dirige la nomination des professeurs, mais il s’agit généralement d’un accord donné à une proposition faite par le recteur d’académie. Le troisième document est un dossier de demande de congé issu de l’inspection d’académie. Celui-ci montre qu’au niveau des écoles primaires supérieures, c’est surtout l’inspecteur d’Académie qui fait autorité, toutes les demandes passant par lui, ses avis étant quasiment toujours suivi par le rectorat. Ce formulaire précise les conditions dans lesquelles le remplacement du professeur doit être fait. Cette demande concerne une demande de congé pour l’exhumation du corps du fils de M. Cézilly, mort en 1917. La lettre du professeur justifie sa demande, en soulignant le caractère officiel de cette absence par la convocation de l’autorité militaire.</p>
<p>Ce dossier personnel se fait l’écho de cette période qu’est l’entre-deux-guerres. Il laisse en effet voir les séquelles de la Grande Guerre notamment par le deuil des familles. Le dossier de M. Cézilly donne des éléments sur le corps des enseignants des écoles primaires supérieurs, encore très peu connu, et son fonctionnement. Enfin, la constitution même de ces dossiers est le signe du contrôle de l’institution scolaire sur son personnel via de nombreux acteurs tels que les recteurs et les inspecteurs d’académie.</p>
<p> </p>
<p>[1] Jean-Pierre Briand et Jean-Michel Chapoulie, <em>Les collèges du peuple</em> (page 6)</p>
<p>[2] <em>Ibid.</em></p>
<p>[3] Archives départementales de l’Isère</p>
<p>[4] Source : tableaux des professeurs d’EPS de l’Isère en 1921-1922, AD de l’Isère, 21 T 621</p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[Les accords de Brazzaville pour la paix en Centrafrique]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/261</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/20140721-20140723">July 21, 2014 au July 23, 2014</a><br><strong>Localisation:</strong> <br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/474">Guerre civile</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/694">Crise centrafricaine</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/695">Accords de paix</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Le 23 juillet 2014 était conclu à Brazzaville un « accord de cessation des hostilités en Centrafrique ». Il fut signé après trois jours de négociations au sein « d'un forum de réconciliation », sous l'égide du médiateur international Denis Sassou N'Guesso, président de la République du Congo. Cet accord visait notamment à mettre fin aux affrontements meurtriers entre les milices armées qui sévissaient depuis un an et demi sur le sol centrafricain. Depuis mars 2013 et le renversement du régime autoritaire de François Bozizé par la rébellion Seleka, la Centrafrique est dépourvue d’administration légitime et voit des « éléments armés » vivre sur les populations en se disputant le pouvoir et la maîtrise du territoire[1]. L'intervention internationale sous mandat de l'ONU, engagée en décembre 2013, a notamment pour objectifs de rétablir l’ordre et de mettre fin, par la médiation, aux différents entre les parties. L'enjeu du forum était d'amener les groupes armés à participer aux pourparlers en les obligeant à se doter de structures de représentation officielles qui pourraient négocier en leur nom et laisser espérer un respect des accords. Pour les médiateurs, ces accords avaient valeur de premier pas vers la « construction de la paix » et la « réconciliation » et devaient permettre l'instauration d'une sécurité <em>a minima, </em>nécessaire à l'organisation d'élections démocratiques. Malheureusement, la réalité du terrain ne s'accordant qu'assez peu avec le calendrier fixé par l’intervention internationale, la préparation et le déroulement des négociations furent trop précipités pour espérer pleinement remplir leurs objectifs. Le document est en réalité symptomatique des accords de paix qui ont pu être conclus dans le pays par le passé et qui n'ont pas permis d'obtenir les résultats escomptés. Il participe d’un discours stéréotypé et attendu qui remet fondamentalement en cause la crédibilité du procédé, ce que traduisent les affrontements qui se sont depuis poursuivis.</p>
<p><br /> Le préambule se place ainsi sous la tutelle du droit et des institutions internationaux, invoquant tour à tour l'ONU et sa batterie de résolutions, l'Union Africaine mais aussi les précédents accords n'ayant pas été respectés, révélant par là même la fragilité historique du processus. La grammaire diplomatique qui est employée est caractéristique des documents officiels en vigueur dans le domaine du droit international, déployant un discours de fermeté et de « détermination inébranlable ». Elle engage les « ex-combattants » et autres « éléments armés » : à cesser les hostilités et ne plus commettre d'exactions d'aucune sorte ; à renoncer à la propagande et aux discours de haine ; à ne plus entraver l'autorité de l’État ; à s'impliquer pour la promotion de la paix, la réconciliation la sécurité la libre-circulation et le respect desdits accords; à respecter les droits de l'homme sous tous leurs aspects; à renvoyer les mercenaires étrangers dans leur pays d'origine. Les accords prévoient également l'élaboration de mesures politiques d'urgence et la création d'un comité de suivi, chargé de surveiller leur application et de trancher d'éventuels différents postérieurs (composé de représentants de groupes « politico-militaires », du Groupe International de Contact sur la RCA mandaté par l'Union Africaine, et de membres de la transition politique centrafricaine). Enfin, le document est paraphé par l'ensemble des participants, ce qui permet de s'attarder sur des absences notables. Nombre de chefs – pourtant bien identifiés[2] – de milices inféodées à une organisation centrale n’étaient pas présents à Brazzaville ce qui compromettait d'emblée l'espoir que les accords soient reconnus et appliqués par tous. Cela traduit également la tentative des leaders sur place ce jour-là de s'imposer comme les seuls interlocuteurs crédibles pour la médiation internationale et comme les têtes politiques des mouvements militaires. Cette démarche a provoqué la colère de certaines factions qui ne se reconnaissaient pas dans les nouvelles autorités auto-proclamées et dans la représentativité de la rencontre. Le forum de Brazzaville a ainsi entériné les divisions au sein des milices, entre refus et respect du processus de paix, aboutissant notamment au délitement total de la rébellion Seleka, dont les anciens éléments ont depuis éclaté en divers groupes contrôlant toujours, à l'heure actuelle, la moitié est du pays.       <br /> Au-delà du cadre contextuel, il est par ailleurs intéressant de constater que ces accords s’inscrivent dans un modèle préconçu, ponctué par de grandes formules qui ont pour effet de systématiser et de figer le discours diplomatico-politique. Un modèle <em>a fortiori </em>peu enclin à susciter l'adhésion sincère des signataires ou des représentés, puisqu'il provoque une sensation de « déjà-vu » propre à décourager la confiance et les espoirs placés dans ce processus de dialogue national. Certains termes relèvent quasiment de l'euphémisme, tels ces « éléments armés » qui ne sont jamais nommés, alors que personne n’ignore ceux à qui s’adresse ce sous-entendu (Seleka et anti-balakas) ; comme pour éviter de désigner des responsables directs, qui sont paradoxalement bien apparents dans la liste des signataires. La majorité des formulations employées est volontairement vague et ne recouvre aucune réalité tangible, le discours ne relevant pas de l'ordre du concret mais davantage de la parole performative, toujours en attente d'exécution. Pour peu que le regard porte plus loin en arrière, on s'apercevra ainsi qu'il s'agit d'un calque – à peine recouvert d'un habillage circonstanciel – de précédents accords signés entre le gouvernement et les groupes rebelles d'alors. Le document reprend en substance les accords de Libreville de 2008 et de 2013, qui faisaient usage d'un même lexique et dont l'application avait déjà échoué. Dès lors, il paraissait improbable qu’un nouvel accord reprenant la même rhétorique, les mêmes expressions consacrées et vidées de sens puisse recouvrir une véritable signification politique. La déconstruction d'un tel procédé impliquerait au-delà de s'interroger sur l'absence de stratégie sous-jacente, capable de guider la volonté des acteurs engagés dans ce « dialogue national » qui sonne creux dès sa phase amont. Plusieurs appels au respect des décisions de Brazzaville ont ainsi été émis par le Groupe International de Contact et par l'ONU, qui a souhaité leur « revitalisation »[3] face à la recrudescence des affrontements dans les mois qui ont suivi. Or, il apparaît difficile de revitaliser ce processus par le bas, quand celui-ci ne se renouvelle pas d'abord par le haut, ne serait-ce que d'une crise à l'autre, et passe outre la réflexivité.        <br /> <br /> Si en juillet 2014 l'ensemble des observateurs et des acteurs internationaux s'étaient félicités de ce qu’ils percevaient comme un « premier pas vers la paix », force est de constater qu'une nouvelle fois, l'aspect symbolique de ces accords a pris le dessus sur leur effectivité réelle, pour les rendre finalement obsolètes.</p>
<p> </p>
<p> </p>
<p>[1] Les rebelles de la Seleka affrontent les anti-balakas, milices d'auto-défense. Ces groupes sont aujourd'hui très éclatés et possèdent chacun leur propre assise territoriale.</p>
<p>[2]<em> Cf. </em><em>Rapport final du Groupe d’experts en application du paragraphe 59(c) de la résolution 2127 (2013)</em><em>, </em>29 octobre 2014, [S/2014/762].</p>
<p>[3] N’GAMPOULA Nestor, « Centrafrique : le chef de la Minsuca souhaite revitaliser l’accord de Brazzaville », [en ligne] <em><a href="http://www.adiac-congo.com/content/centrafrique-le-chef-de-la-minusca-souhaite-revitaliser-laccord-de-brazzaville-24564">http://www.adiac-congo.com/content/centrafrique-le-chef-de-la-minusca-souhaite-revitaliser-laccord-de-brazzaville-24564</a>> </em>(consulté le 30/01/2014).</p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[Reprendre la ville]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/260</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19770601-19770630">June, 1977 au 1977</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/396">Place Carnot, Lyon</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/111">Lyon</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/693">Histoire contemporaine</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/141">Transports</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/661">Histoire environnementale</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/384">Histoire urbaine</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Pendant les années 1970, la ville de Lyon lance un important plan d’aménagement urbain. A cette occasion, certains lyonnais regroupés en associations, décident de faire entendre leurs opinions quant aux futurs travaux dans l’agglomération. Plusieurs dossiers sont donc constitués dans différents arrondissements, parfois en lien avec la COURLY. Ces cahiers de doléances des lyonnais sur leur milieu de vie, prennent la forme de recueils d’avis et de rapides études constituées par des habitants fondés en groupes ou associations, par exemple en reprenant la structure des Comités d’Intérêts Locaux, eux-mêmes régulièrement en contact avec la Mairie. Bien qu’on ne retrouve pas nécessairement ces documents pour l’ensemble des quartiers, où qu’ils ne se présentent que rarement sous la même forme, de tels "sondages" des perceptions de la ville constituent une source précieuse, notamment dans le cadre d’une étude en histoire urbaine environnementale. Ils nous rendent en partie accessibles les perceptions que les Lyonnais ont eues de leur ville, mais aussi leurs désirs en matière d’aménagement. Ils offrent ainsi l’opportunité d’une étude « écologique » des hommes dans leur habitat durant les années 1970.</p>
<p>Le document présenté ici[1] concerne le quartier dit d’Ainay-Perrache-Bellecour et a été constitué par les membres du « groupe de réflexion d’Ainay » en juin 1977 lequel est composé d’habitants anonymes hors le président du groupe, Philippe Mouterde. Cet aspect rend complexe toute analyse socio-économique de ce groupe. Le dossier comporte plusieurs pièces, mais les conclusions et les avis des habitants sont mis en avant dans un document indépendant, elles figurent aussi sur un long tableau dont la reprise ici n’a pas parue nécessaire. En effet un des premiers buts ici était de transmettre les doléances des habitants à l’Atelier d’Urbanisme de la ville afin qu’il mène des études plus professionnelles pour vérifier les propos des citadins ou résoudre leurs problèmes. Cette transmission se faisait par le biais de l’Association de Restauration Immobilière de la Région Rhône Alpes. Le sommaire permet de mettre en évidence la démarche suivie, qui privilégie la perception et la fonctionnalité de l’espace du quartier, ainsi le premier problème traité et probablement jugé le plus important, est celui de la circulation et du stationnement automobile. Mais au-delà d’une attention à l’aménagement, c’est la place des hommes qui est questionnée. On trouve des rubriques comme « Enfants et adolescents » ; « Mouvements de population (Dépeuplement, mouvement des week-ends) » ; « Vie (Associative, culturelle, sportive, lieux de rencontre, vie festive) ». D’ailleurs, ce souci de l’humain est affirmé dès le début de l’enquête comme en témoigne le paragraphe suivant :</p>
<p>« <em>Partant de l’idée que ses habitants sont les plus sensibles à la vie d’un quartier, nous nous sommes interrogés sur :</em></p>
<p><em> - la place de l’homme dans la cité ?</em></p>
<p><em> - les contraintes de l’environnement</em> <em>?</em> »</p>
<p>Le groupe de réflexion a aussi choisi d’ajouter une annexe expliquant les définitions retenues pour leur compte rendu, ainsi que des précisions sur les différents objets auxquels elles s’intéressent. On y trouve entre autres une définition de l’espace vert, qui nous permet de supposer que celle-ci peut-être un objet de débat. Il s’agit ici de réaffirmer ce que l’on attend d’un tel endroit au sein d’une ville:</p>
<p>« <em>Pour les services municipaux, sont considérés comme espaces verts toutes les surfaces publiques en pelouses, parterres de fleurs et bacs dont ils se chargent de l’entretien. Nous considérons cette définition comme insuffisante</em> ».</p>
<p>L’argument écologique est mis en avant, et correspond à l’utilité des arbres dans un milieu saturé en dioxyde de carbone. Mais au-delà de la fonction purificatrice de l’espace planté d’arbre, on peut remarquer que les parterres de fleurs ne sont pas non plus retenus comme des espaces verts. Il semble que la notion centrale soit celle de l’espace libre à disposition des gens du quartier. De fait, ce dossier est une charge directe contre la place prise par les transports dans le quartier, particulièrement la voiture. Un tableau résume les avis des habitants au sujet des espaces alors essentiellement mobilisés pour le stationnement, dont la liste est proposée en annexe. A de nombreuses reprises, la pollution engendrée par le passage des voitures, ainsi que l’envahissement par leur stationnement sont dénoncés. L’espace qui devrait être dévolu aux jeux et aux rencontres est jugé inutilisable, à cause de la place accordée à la voiture. Les conclusions de l’étude se veulent accablantes contre le véhicule. Bien plus qu’un simple danger, marqué notamment par la demande de meilleurs passages protégés, celle-ci est directement décrite comme une  des responsables de la déshumanisation du quartier, sujet préoccupant pour les auteurs du compte-rendu :</p>
<p>« <em>Si l’on regroupe en « ilots » les points forts en espace vert du quartier, on constate que, excepté place Carnot, ils sont tous couplés avec des points forts de stationnement ou de circulation, ce qui diminue leur valeur écologique et leur valeur sociale. […] En conclusion, on constate une réelle carence quantitative mais aussi qualitative, du quartier en espaces verts face à l’automobile qui occupe une surface toujours grandissante</em>. »</p>
<p>Le propos de ce compte rendu est donc explicite. Pour en comprendre la portée il faut le replacer dans le contexte des années 1970 en France, dernier temps de l’âge d’or de l’aménagement et de la voiture dans la ville. Ce que manifestent ici les Lyonnais du quartier d’Ainay pourrait être interprété comme un désir de reprendre possession de leur environnement et une remise en question, par les citadins, des pratiques d’aménagement de l’immédiat après Seconde Guerre mondiale. On pourrait aller jusqu’à dire que c’est ici la dimension « villageoise » du quartier qui est réaffirmée, contre une définition plus fonctionnaliste de la ville en crise ou au moins fortement remise en question dans la nouvelle conjoncture de crise économique et du pétrole des années 1970. La ville, pour ceux qui l’habitent, ne doit plus être simplement considérée comme un point de traversée et de rupture de charge pour les transports routiers ou les particuliers motorisés, mais bien comme un espace habité et vécu. Pour autant, ce sentiment d’aliénation ne se retrouve pas dans tous les documents comparables à celui-ci. Un dossier analogue qui couvre par exemple le quartier des pentes Croix-Rousse émane d’un groupe de réflexion qui réclame plus de place de parking et d’aménagements pour la circulation dans les rues de l’arrondissement [2].</p>
<p>Pour autant l’intérêt que présente cette série d’avis et compte-rendus, si disparates fussent-ils, pour des études urbaines et environnementale est évident. Mise en regard avec des données plus explicites sur les types de population des quartiers, elle nous offre un moyen d’analyser les motivations de mouvements considérés comme pré-écologistes. Dans le cas présent du quartier d’Ainay, on remarque par exemple que la dimension patrimoniale et de défense d’un espace social familial est aussi importante que l’argument écologique, pourtant mieux mis en avant. Mais il semble que l’intérêt premier de cette source est de donner un moyen d’analyser les voix discordantes face à la philosophie de l’aménagement des villes françaises dans les années 1970.</p>
<p> </p>
<p>[1]  le document a été trouvé dans le carton 1093WP 71 des Archives Municipales de Lyon</p>
<p>[2] même carton et datable de 1975, mais le groupe est bien plus lié à la mairie car coordonné par une adjointe à la Mairie.</p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[&lt;strong&gt;Ouvrir les banques à tous les Américains : l'appel d'un journal de Boston&lt;/strong&gt;]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/259</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19210401-19210430">Avril, 1921</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/395">The North American Review, Boston</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/692">États-Unis</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/691">Entre-deux-guerres</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/411">Presse</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/690">Inégalités</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/688">Banques</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/40">Immigration</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Au printemps 1921, la <em>North American Review </em>publie une tribune d’un de ses éditorialistes, Samuel Spring, intitulée <em>« Is there enough banking ? »</em> (« Y a-t-il suffisamment d’activité bancaire ? »). <br /> <br /> Depuis l’été 1920, une polémique est en cours aux États-Unis sur le rôle et le comportement des banques. L'opinion américaine exprime sa défiance, devant l’exclusion manifeste d’une partie de la classe moyenne face aux pratiques bancaires à l’oeuvre, et notamment la possibilité nouvelle de payer ses achats à crédit par le recours au prêt ou au paiement par mensualités.</p>
<p>La <em>North American Review</em> participe au débat. Fondé à Boston en 1815, c’est l’un des magazines les plus anciens du pays. Il s'agit d'un mensuel principalement littéraire qui fait intervenir les intellectuels du temps, mais des éditorialistes moins connus sont invités à donner leur avis sur des sujets d’actualité. Dans le numéro d’avril 1921, le peintre irlandais J. B. Yeats est sans doute la personnalité la plus célèbre. Ce mois-là, il y a 17 articles. Parmi des sujets divers tels que « L’aéronautique commerciale », « La vérité sur le baseball » ou « La femme à la barre des témoins », on trouve en cinquième position la tribune de Samuel Spring sur les banques. On connaît peu de choses de lui, si ce n’est qu’il a écrit un deuxième article dans la <em>North Amercan Review</em> en septembre 1921 (« Libéraux et radicaux ») et un autre dans la <em>Harvard Law Review </em>en 1919 (« Des prix démesurés pour la réorganisation des entreprises »).</p>
<p>La tribune de Spring fait environ 25 000 signes, une longueur supérieure à la moyenne. Sur un ton engagé, à l'image d'un climat social tendu, l’éditorialiste décrit un « fossé » qui ne cesse de se creuser entre les banques américaines et leurs concitoyens. Spring se montre sceptique sur leur utilité et relève leur incapacité à assumer deux fonctions essentielles. D’abord celle du prêt, une opération encore assurée par l’usurier (<em>« loan-shark »</em>) en l’absence d’institutions formalisées. Or l’usurier oblige la population à emprunter des sommes minimes à des taux d’intérêt souvent extravagants. S’appuyant sur une étude de la <em>Fondation Russell Sage</em>, « qui a examiné les comptes de divers prêteurs », Spring les estime à 40% en moyenne. Ensuite celle de l’épargne, qui suppose de pouvoir déposer régulièrement son argent. Mais Spring constate une difficulté majeure à « trouver un lieu où l’épargnant peut déposer ses économies quotidiennes ou hebdomadaires, car la banque ordinaire n’accepte jamais des dépôts de moins de 5 dollars à cause des frais administratifs ». Les élites qui disposent d’un capital ne rencontrent pas ce problème, mais la grande majorité des Américains doivent compter leurs sous et tant que la barre des 5 dollars - un montant non-négligeable pour l’époque - n’est pas atteinte, la banque refusera le montant, sauf rares exceptions.</p>
<p>Ces deux manquements s'inscrivent dans un contexte économique défavorable. Si les années 1920 sont restées dans les mémoires pour leur prospérité, celle-ci se fait encore attendre en 1921. Les États-Unis se remettent d’une période de crise, liée aux conséquences de la Première Guerre mondiale qui les a conduits, au moins dans l’immédiat, vers la surproduction, l’inflation et le chômage (12% de la population active). Des scènes de violence se déroulent même dans plusieurs villes du Nord-Est, dont Boston et surtout Chicago, agité par des grèves et des émeutes graves après la remise en cause de la journée de 8 heures et des niveaux de salaire acquis durant la guerre. Entre 1919 et 1921, on comptera 3 600 grèves impliquant 4 millions d'ouvriers, et plusieurs dizaines de morts. Dans ces conditions, alors que les ressources manquent, il est important que le système bancaire ne flanche pas. C’est le sens du titre de la tribune, <em>« Is there enough banking ? »</em>, que Spring souhaite préciser : « Le défaut majeur de notre activité bancaire, c’est sans doute qu’il n’y en a pas assez. Nos banques se mettent à peine à la hauteur de la classe moyenne et elles restent hors de portée des travailleurs. Les hommes sont toujours hostiles aux institutions qui leur sont fermées ».</p>
<p>Elles se ferment encore davantage pour certaines catégories sociales et ethniques. Spring insiste, à juste titre, sur le cas des immigrants non-WASP. Quelques années plus tôt, confrontés à la discrimination permanente et légale des États du Sud, environ un million d’immigrants - des Afro-Américains et des Indiens - avaient fui en masse vers les grandes villes du Nord-Est, et n'y ont pas reçu un bon accueil. Pris pour cible à Chicago à leur arrivée en raison du chômage, ils sont en outre victimes du « Emergency Quota Act » (mai 1921) qui restreint considérablement le droit d’entrée sur le territoire, au moment même où Spring rédige son article. C'est l'incompréhension qui domine les rapports entre les immigrants et les banques locales : « Le banquier, qui est souvent un autochtone, est incapable de comprendre l’immigrant, en général perplexe et ému. Il transforme sa banque en mausolée grec et mène ses affaires avec une froideur sépulcrale. Du coup, le petit emprunteur timide est glacé au seuil de la porte ». Le reproche de Spring est sans ambiguïté : c’est aux banques qu’il revient de faire l’effort et de se rendre accessibles au plus grand nombre pour relever l’économie et assurer une certaine paix sociale.</p>
<p>Parmi les Américains de longue date, les situations d’inégalité ne manquent pas. Si les employés de bureaux, popularisés « cols blancs » (16 millions de personnes), appartiennent à la frange haute de la « middle class » et obtiennent sans trop de peine le droit de consommer à crédit, les « cols bleus » des usines (11 millions) sont rarement logés à la même enseigne malgré un salaire proche, comme le signale Spring. « À deux personnes égales, un banquier peut prêter 10 000 dollars à l’une et refuser de prêter 100 dollars à l’autre (…). Quelle banque prêtera 50 dollars à un travailleur en détresse qui n’a aucun garant à présenter ? ». Quant aux agriculteurs (11 millions), leurs besoins spécifiques (outils, provisions, creux hivernal) ne sont pris en compte par aucune aide officielle.</p>
<p>Spring considère que le rejet de la « working class » par leurs propres banques est une erreur lourde. Il est convaincu de son potentiel, et revient longuement sur l’émergence récente des banques populaires (<em>« credit unions »</em>) qui se sont spontanément créées face au vide institutionnel. La première est apparue en 1909 à Boston. Elles se composent tout simplement de collègues de travail (mécaniciens des chemins de fer, de la téléphonie) ou de voisins d’un même quartier, qui décident de regrouper leurs économies pour constituer une épargne commune.</p>
<p>Quelques années plus tard, la compétition féroce qui a cours sur le marché de l’automobile et de l’électroménager, et la hausse générale du pouvoir d’achat, entraînent une spirale de consommation sans précédent. Les banques n’ont alors d’autre choix que de généraliser le crédit à la consommation. Au total, 75% des « Ford-T », la voiture emblématique de l’Amércain moyen, seront achetées de cette façon par à peu près toute la population. Le voeu de Spring est donc exaucé, du moins en partie : si les banques américaines se sont mises dans le même élan à prêter sans limite, elles en ont oublié d’encourager les Américains à épargner. La crise soudaine de 1929 se chargera de le rappeler à tout le monde, du plus pauvre au plus riche.</p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[Une lettre sur Jules Ferry de Charles-Ange Laisant adressée à Ferdinand Buisson]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/255</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19061121">Novembre 21, 1906</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/380">Paris, Paris</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/680">Histoire de l'éducation</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/679">Charles-Ange Laisant</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/678">Ferdinand Buisson</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/677">Jules Ferry</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/676">Libertaire</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/337">Enseignement primaire</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/340">Education</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/262">Socialisme</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Parmi les libertaires français des années 1910, Charles-Ange Laisant (1841-1920) présente un itinéraire singulier. Polytechnicien, il entreprend une carrière militaire. Capitaine du génie en 1870, il assure la défense du fort d’Issy durant le siège de Paris jusqu’en janvier 1871. Son engagement politique l’amène à présenter sa candidature sur une liste républicaine aux élections de février 1871, tentative qui se solde par un échec. Il met fin à ses activités militaires en 1876 et se présente à nouveau sous l’étiquette républicaine aux élections législatives. Député de Loire-Inférieure, il siège à l’extrême gauche radicale et conserve son mandat de 1876 à 1885, date à laquelle il devient député de la Seine jusqu’en 1893. Parallèlement, il se consacre à la recherche dans le domaine des mathématiques. Il attaque la politique des républicains modérés à l’image de Léon Gambetta ou de Jules Ferry  dans des pamphlets comme <em>L’Anarchie bourgeoise</em> (1887) ou par voie de presse dans <em>La République radicale</em> et <em>Le Petit Parisien</em>, dont il est le directeur depuis 1879. Il intègre en 1887 l’aile gauche du mouvement boulangiste aussi bien par rejet d’un régime considéré comme faussement républicain que par hostilité au « militarisme allemand ». L’échec du boulangisme marque le début de l’évolution politique de C-A Laisant, il se rapproche du socialisme libertaire. La poursuite de ses travaux universitaires en mathématiques l’amène à se préoccuper des questions éducatives au sein de la mouvance libertaire. Il publie à ce titre un ouvrage pédagogique, <em>L’éducation fondée sur la science </em>(1904)<em>,</em> destiné notamment à l’enseignement des mathématiques. Son opposition constante au « militarisme allemand » le pousse à soutenir les Alliés durant la Première Guerre mondiale en signant le <em>Manifeste des Seize </em>avec Pierre Kropotkine. La présente lettre, datée du 21 novembre 1906, fait suite à un papier adressé à C-A Laisant par Ferdinand Buisson (1841-1932), député radical-socialiste de la Seine depuis 1902 et ancien directeur de l’Enseignement primaire de 1879 à 1896. Ce papier concernait notamment le lancement par la Ligue de l’enseignement, dirigée par Ferdinand Buisson, d’une souscription nationale en vue d’ériger un monument à la mémoire de Jules Ferry (1832-1893), monument finalement inauguré en 1911 au jardin des Tuileries. Il s’agissait pour cette importante confédération d’associations de promotion et de défense de l’enseignement laïque, fondée en 1866 par Jean Macé (1815-1894) de rendre hommage à l’œuvre éducative de Jules Ferry. Les lois scolaires de Jules Ferry (1881-1882) garantissant l’obligation d’instruction, la gratuité et la laïcité de l’enseignement primaire public, constituent l’une des pierres angulaires de l’édifice républicain. Ferdinand Buisson, nommé à la direction de l’Enseignement primaire en 1879 par J.Ferry, en fut l’un des architectes. Après l’affaire Dreyfus et les affrontements autour de la « loi de séparation des Eglises et de l’Etat » (1905), J. Ferry apparaissait comme un symbole de la mémoire républicaine. L’opposition violente que manifeste Charles-Ange Laisant à l’égard de cette initiative ne doit pas être réduite à une hostilité aux commémorations officielles de la « république bourgeoise » ou à une rancune personnelle. Il est vrai que C-A Laisant fonde son argumentation sur peu de faits précis, recourant le plus souvent à l’insulte ou à la comparaison avec d’autres figures exécrées comme l’ancien président de la République Adolphe Thiers (1797-1877) ou les présidents du conseil Léon Gambetta (1838-1882) et Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904). Ce manque d’explicitation tient au fait que les griefs politiques de C-A Laisant à l’encontre d’Adolphe Thiers (répression de la Commune) et des « républicains opportunistes » sont connus de son interlocuteur. On note également une détérioration du document d’origine, rendant certains mots illisibles (« … »).</p>
<p>Les attaques de C-A Laisant s’articulent en deux points. Le premier est d’ordre politique et concerne les décisions de Jules Ferry lorsqu’il fut président du conseil, de 1880 à 1881 et de 1883 à 1885, ainsi que son attitude durant la Commune. La référence à <em>L’Anarchie</em> <em>bourgeoise</em> (1887), constitue un élément d’explication. Il y fustige la politique coloniale de J.Ferry au Tonkin, qui contribua à la chute de son ministère en 1885. Si C-A Laisant ne rejette pas le colonialisme ou l’idée d’une hiérarchie des « races humaines », contrairement à Georges Clemenceau, il combat vigoureusement leur réalisation par des moyens militaires ; d’autant plus que les classes laborieuses, loin de bénéficier des profits de la colonisation, serviront d’après lui de chair à canon lors de ces expéditions. Elle est donc considérée comme une entreprise dangereuse et condamnable. D’autre part, C-A Laisant s’oppose au peu d’intérêt que manifestent les « républicains opportunistes »  à l’égard de la question sociale, à ses yeux inséparable de toute politique républicaine véritable (d’où le qualificatif de « gouvernant bourgeois »). Le dernier point de cette critique tient au rôle joué par Jules Ferry durant le siège de Paris (1870-1871). Surnommé « Ferry-Famine » du fait des restrictions qu’il impose en tant que maire de la ville, il quitte Paris dès les premiers jours de la Commune à laquelle il s’oppose. Cette attitude lui vaut l’hostilité des républicains radicaux, des socialistes et des libertaires. En le plaçant dans la lignée politique d’Adolphe Thiers, C-A Laisant réfute l’idée d’une continuité républicaine dans laquelle s’inscrirait Jules Ferry. Le second domaine qui vaut à Jules Ferry l’inimitié de l’auteur est celui de l’éducation. Bien que la note envoyée à par Ferdinand Buisson soit aujourd’hui perdue, on peut supposer que l’éloge de Jules Ferry était centré sur son action éducative. A titre personnel, Ferdinand Buisson ne fut pas un partisan des visées colonialistes de Jules Ferry. Quelle est la nature des reproches formulés par C-A Laisant ? La pensée libertaire accorde une place centrale à l’éducation, fondée sur l’autonomie et la liberté de l’enfant. Si certains libertaires à l’image de Michel Bakounine (1814-1876) considèrent la révolution sociale comme un préalable à la transformation de l’éducation, d’autres comme Paul Robin (1837-1912) et Sébastien Faure (1858-1942) élaborèrent une véritable pédagogie libertaire visant à émanciper l’enfant. C-A Laisant s’inscrit dans le second courant et fut l’un des dirigeants de Ligue internationale pour l’éducation rationnelle de l’Enfance, du pédagogue espagnol Francisco Ferrer (1859-1909). Les libertaires reprochent à l’Ecole publique d’être une institution bourgeoise qui, loin de développer la personnalité de l’enfant, cherche à l’uniformiser. Pour des raisons explicables par son parcours, C-A Laisant ne reprend pas à son compte cette vulgate libertaire. Proche de Jean Macé, C-A Laisant partagea certains des objectifs de la Ligue de l’enseignement. La manière dont il s’adresse à Ferdinand Buisson montre la probité intellectuelle qu’on lui reconnait parmi les libertaires, notamment par sa proximité avec James Guillaume (1844-1916) et Paul Robin. Selon C-A Laisant,  le rôle de Jules Ferry se trouverait amoindri par une forme d’opportunisme politique, la récupération des idées éducatives de la gauche républicaine.Ce document, s’il parait être une diatribe contre Jules Ferry, constitue un témoignage significatif d’une pensée politique forgée par un parcours singulier, des républicains radicaux aux socialistes libertaires.</p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[&lt;strong&gt;Féminisme et anticléricalisme dans le journal &lt;em&gt;La Fronde &lt;/em&gt;au tournant du XXe siècle&lt;/strong&gt;]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/254</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19011001-19011031">Octobre, 1901 au 1901</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/379">PARIS, PARIS</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/378">NANCY, Nancy</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/669">Bon-Pasteur</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/670">La Fronde</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/671">Combes</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/672">Congrégation</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/673">Marguerite Durand</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/674">La Croix</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/675">Loi 1901</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/411">Presse</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/687">Fille-mère</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>L'affaire du Bon-Pasteur de Nancy</p>
<p>En ce 28 octobre 1901, le journal féministe <em>La Fronde</em> entame une série de vingt-et-un articles quotidiens en une, au sujet de « L'Oeuvre des congrégations de femmes ». Derrière ce titre général se cache la congrégation Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur d'Angers, congrégation très bien établie en France et qui se trouve, depuis plusieurs années, sous le coup de la justice. <em>La Fronde</em> revient sur le feuilleton judiciaire dans lequel est impliqué l'établissement du Bon-Pasteur à Nancy. Depuis les années 1890, l'évêque de Nancy se plaint de l'attitude de la congrégation dans son diocèse, et dénonce les conditions de vie des pensionnaires qu'il a découvertes suite aux plaintes répétées de l'aumônier du Bon-Pasteur. Par ailleurs, une ancienne pensionnaire de l'établissement, Maria Lecoanet, a porté plainte contre la congrégation après sa sortie de l'établissement en 1889, au sujet des conditions dans lesquelles elle a vécu durant ses années d'internement. Elle reproche aussi à la congrégation de l'avoir libérée après plusieurs années de travail acharné sans lui délivrer le moindre pécule. Suite à cette plainte, des enquêtes approfondies sont menées auprès d'anciennes pensionnaires à Paris et à Nancy. Le procès, interrompu pour mener ces enquêtes et étayer les propos de la plaignante, est rouvert à la cour d'appel de Nancy à l'été 1901 pour permettre aux diverses parties en présence de prendre connaissance des enquêtes. À partir du 28 octobre 1901, et jusqu'au 17 novembre 1901, <em>La Fronde</em> publie les différentes pièces du procès : témoignages d'ex-pensionnaires, rapports d'inspecteurs accablants, recours auprès du pape de l'évêque de Nancy, Charles-François Turinaz. Ces pièces judiciaires sont accompagnées de commentaires réalisés par les journalistes.</p>
<p>Le contexte politico-religieux en 1901</p>
<p>Le premier article paru sous le titre de « L'Oeuvre des congrégations de femmes, Le procès du Bon-Pasteur », en première page du quotidien, le 28 octobre 1901, revendique une action en lien avec l'agenda parlementaire concernant les autorisations aux congrégations : "<em>on peut prévoir que tandis que l'autorisation sera impitoyablement refusée à la plupart des congrégations enseignantes et aux congrégations d'hommes, nos législateurs se montreront beaucoup plus tolérants à l'égard des congrégations de femmes, en général, et, en particulier, de celles dites : charitables</em>". L'année 1901 est en effet celle des premières applications de la loi de 1901 sur les associations rédigée par Waldeck-Rousseau et mise en place par Combes. Cette loi, toujours en vigueur aujourd'hui, garantit le droit de fonder librement des associations, mais elle crée un régime d'exception pour les congrégations religieuses, qui doivent déposer auprès du parlement une demande d'autorisation pour obtenir le droit de conserver leurs activités sur le territoire. Appliquée par Combes, cette loi prend très clairement une tonalité anti-congréganiste dans ces années anticléricales de la Troisième République. C'est en effet un moyen pour le pouvoir politique de mettre fin au mandat qu'exerçaient de nombreuses congrégations, considérées comme ultramontaines, réactionnaires et obscurantistes.</p>
<p>La genèse de<em> La Fronde</em></p>
<p><em> La Fronde</em> est un des grands journaux féministes français au tournant du siècle. Né en 1897, le journal de Marguerite Durand affiche dès sa naissance son positionnement républicain, anticlérical et dreyfusard. Séverine, grande amie de Marguerite Durand et grande collaboratrice au journal, reprend ainsi dans <em>La Fronde</em> en 1898 le « J'accuse » de Zola en y ajoutant ces mots : « <em>Des femmes sont heureuses de saluer, par ces temps de veuleries et de lâcheté, un acte de courage moral</em> »<sup>1</sup>. Par ailleurs, la particularité de ce journal féministe réside dans la composition de son salariat : il ne s'agit que de femmes. Ainsi, Marguerite Durand aurait déclaré lors de la création du quotidien : «<em> Si nous prenions ne serait-ce qu'un homme, il se trouverait des gens pour dire que c'est lui seul qui fait le travail !</em> »<sup>2</sup>. Lors de son entrée remarquée dans le paysage de la presse de la fin du XIXème siècle, <em>La Fronde </em>est attaquée de toute part par différents journaux. Ainsi, Georges Duval, dans <em>L'Événement</em>, écrit le 5 décembre 1897 : «  <em>Je ne puis imaginer en effet, étant donné le caractère de la femme en mal d'article, qu'avant un mois toute la rédaction ne se prenne pas au chignon. Enfermez deux femmes quelconques dans une chambre ; avant la fin de la journée, elles se battront comme des harengères. Ce phénomène existe chez tous les animaux. Voyez les poules et expérimentez sur les chattes. Jugez quand il s'agit de femmes en concurrence d'écriture... (…) Comment une personne qui change douze fois par an les fleurs de son chapeau demeurerait-elle fidèle à une opinion ? </em>»<sup>3</sup>.</p>
<p>Le traitement de l'affaire par <em>La Fronde</em></p>
<p><em> La Fronde</em>, dans son traitement des pièces du procès du Bon-Pasteur, s'inscrit dans ce mouvement général de soupçon envers les congrégations, insistant sur le fait que les congrégations de femmes sont des ennemis redoutables de l'esprit républicain, que le gouvernement alors au pouvoir s'attelle à insuffler à la jeunesse française. La ligne éditoriale du journal est aussi motivée par son esprit féministe, qui se traduit régulièrement dans ces dénonciations : « La Fronde, <em>en bonne républicaine, ne manque pas une occasion d'afficher son anticléricalisme. Elle accuse les prêtres de ramollir l'esprit des femmes, les sœurs d'exploiter les enfants dans leurs couvents</em> »<sup>4</sup>. Le traitement du procès du Bon-Pasteur par <em>La Fronde</em> s'inscrit directement dans la ligne de son positionnement républicain, laïciste et féministe, ce qui lui vaut de nombreuses attaques.</p>
<p>Ainsi, un journaliste de <em>La Croix</em> réagit aux articles de <em>La Fronde</em> en mêlant son mépris pour les femmes et son mépris pour les journaux qui remettent en cause l'action de l'Église sur le territoire national. Le 14 novembre 1901, il affirme qu' « <em>un journal féministe a entrepris depuis quelque temps une odieuse campagne contre les saintes femmes qui, à la vie facile de bas-bleus politiques, ont préféré, parce qu'elles l'ont cru plus utile à l'humanité, la vie pénible, difficile, toute d'abnégation et pleine des plus durs sacrifices de sœurs des pauvres orphelins et des enfants abandonnés</em>. » Les journalistes de <em>La Fronde</em> sont considérées comme illégitimes dans le paysage journalistique français et sont traitées de « <em>bas-bleus politiques »</em>. Elles sont en somme l'antithèse des religieuses qui travaillent dans les congrégations au service des femmes en difficulté, et qui, elles, exercent une activité honorable. Selon <em>La Croix, « armant leur fronde de ces infamies, elles tentent d'en salir les cornettes qui humilient par trop, paraît-il, leurs chapeaux à plumes ».</em></p>
<p>Conclusion</p>
<p>La série d'articles quotidiens publiés par <em>La Fronde</em> à l'hiver 1901 permet tout d'abord d'avoir accès aux pièces du procès du Bon-Pasteur de Nancy mais aussi d'analyser le traitement qui en est fait par un journal féministe, républicain et anticlérical (même s'il s'en défend). Cette entreprise de <em>La Fronde</em> permet aussi de documenter les débats suscités au sein du monde journalistique du tout début du XXème siècle français, liant mépris pour les femmes et pour la république anticléricale.</p>
<p> </p>
<p>1 COQUART Elizabeth, <em>La Frondeuse, Marguerite Durand, patronne de presse et féministe,</em> éditions Payot et Rivages,2010, Paris, 347 p, p.126.</p>
<p>2Ibid, p.99</p>
<p>3Ibid, p.110</p>
<p>4Ibid, p.155</p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[Témoigner sur la Shoah, entre Histoire et Mémoire. &lt;em&gt;Le témoignage de Claude Zlotzisty &lt;/em&gt;]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/253</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19440101-19451231">1944 au 1945</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/402">Nancy, France</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/401">Ecrouves, France</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/403">Drancy, France</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/404">Sachsenhausen, Allemagne</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/400">Auschwitz, Oświęcim</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/663">Shoah</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/489">Mémoire et traces</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/664">Déportation</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/666">Histoire orale</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/668">Témoignage</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/427">Antisémitisme</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Après le procès Eichmann s’ouvre en France ce qu’Annette Wieviorka appelle « l’ère du témoin »[1] : avec la collecte systématique de témoignages et le développement d’une « télévision de l’intimité »[2] (<em>Nuit et Brouillard</em> d’Alain Resnais, <em>Holocauste </em> de Marvin Chomsky, <em>Shoah</em> de Claude Lanzman…), on assiste à une « irruption de l’expérience profane et du témoignage privé dans l’espace public »[3]</p>
<p>Les 104 témoignages composant le corpus des grands entretiens de l’INA donnent la parole à des anciens déportés, mais également à des enfants cachés en France pendant l’Occupation, à des Justes, sauveteurs et amis des Juifs.</p>
<p>L’entretien présenté ici, tourné au siège de l'INA, est celui de Claude Zlotzisty[4], interrogé  le 6 Juin 2005 par Antoine Vitkine (un des trois interviewers de la campagne), qui a été déporté à Auschwitz par le convoi du 13 avril 1944. Chaque entretien est accompagné d’une biographie-type qui synthétise divers éléments nécessaires à la rapide recontextualisation et à la bonne écoute ou lecture du témoignage qui, s’il est de quatre heures pour monsieur Zlotzisty, peut parfois atteindre jusqu’à douze heure d’entretien : date et lieu de naissance, origines familiales, circonstances de l’arrestation, de l’internement dans des camps de transit, de la déportation, des camps et kommandos, de l’évacuation, et de la libération. On apprend ainsi que Claude Zlotzisty, né le 14 Novembre 1929 à Nancy est le fils d’un père polonais né à Lodz et ayant immigré en Lorraine où il a rencontré sa future femme ; qu’il a été arrêté le 2 mars 1944, interné à Ecrouves puis à Drancy, avant d’être déporté le 13 Avril 1944 à Auschwitz, pour être affecté dans un kommando à Bobrek, puis évacué lors des marches de la mort auxquelles il survit vers les camps de Gleiwitz, Buchenwald, Sachsenhausen et Lübeck ; où il est libéré par l’Armée Rouge.</p>
<p>Chaque témoin est invité à évoquer (dans le cas plus précis des anciens déportés) non seulement son expérience concentrationnaire, mais également sa vie avant et après guerre dans un triptyque qui, si il semble figé, reste très efficace et percutant. La subdivision de chacune de ces parties en chapitres permet également d’appréhender plus facilement un parcours de vie parfois complexe, bouleversé par la rupture que constitue la Shoah. Enfin, cet entretien, comme les 103 autres composants le corpus, est fort d’une transcription du témoignage précise et rigoureuse qui offre un véritable confort de navigation et de consultation des entretiens : une lecture rapide est possible à partir d’un moteur de recherche qui permet de retrouver certains mots clefs et les phrases dans lesquelles ils s’insèrent au milieu des quatre heures de témoignage de monsieur Zlotzisty.</p>
<p>L’entretien, mené ici par Antoine Vitkine (journaliste et interviewer de formation), est réalisé à partir d’un guideline, c'est-à-dire à partir d’une série de questions dont disposent chacun des trois interviewers et qui sont (dans la mesure du possible et des personnes interrogées) appliquées à tous les entretiens: ces entretiens, dits semi-directifs, permettent de consulter des témoignages qui autorisent à la fois un véritable dialogue entre l’interviewer et le témoin ; qui tentent d’instaurer une trame dans le récit de vie et donc d’offrir des entretiens normés facilitant l’analyse des sources, sans pour autant enfermer la parole du témoin, dont les digressions sont souvent riches de sens.</p>
<p>L’enfance et le début de la guerre (partie 1 – 8 chapitres) représentent 30 % du témoignage de Claude Zlotzisty : on y apprend que son père polonais a quitté Lodz pour la France, que ses parents ne lui ont jamais donné une éducation religieuse en raison des pogroms et de l’antisémitisme de cette époque, qu’il se souvient des premières lois anti-juives et de l’étoile jaune ; il évoque par la suite l’arrestation de l’ensemble de la famille et leur internement à Drancy.</p>
<p>La déportation constitue la partie la plus développée du témoignage (12 chapitres, 46 % de l’entretien) : là encore, certaines questions font échos à d’autres entretiens et permettent à l’historien de mettre en perspective le témoignage de Claude Zlotzisty avec celui d’autres déportés. Antoine Vitkine commence par interroger son témoin à propos des conditions du convoi dans lesquelles il a été envoyé à Auschwitz, puis le témoin raconte l’arrivée au camp, les cris, les chiens, les kapos ; puis la séparation avec le reste de sa famille et son affectation à un kommando  de travail, les kapos polonais très violents, les appels très longs dans le froid, et enfin les marches de la mort.</p>
<p>La dernière partie, constituée de 6 chapitre et représentant 24 % du témoignage a pour objet l’après-guerre et renvoie aussi à la question de la reconstruction et de la nécessité du témoignage comme « devoir de mémoire ».</p>
<p>Pour finir, malgré la réticence générale de la communauté historienne à l’utilisation de cette source particulière qu’est le témoignage audiovisuel, notamment du fait de son caractère produit, parfois imprécis et invérifiable (s’opposant à la source <em>primaire</em>, objective, fiable portée par l’historien positiviste), le témoignage audiovisuel, comme celui de Claude Zlotzitsy permet d’interroger la construction du récit, des représentations et de la mémoire: ici, on pourrait s’interroger sur la mise en tension entre le souvenir personnel de Claude Zlotzitsy (mémoire individuelle) et une mémoire collective, historique[5], religieuse avec son adhésion importante au monde associatif après la guerre. Il serait en effet intéressant d’analyser en quoi le discours de Claude Zlotzitsy relève de différents registres de la mémoire (en faisant appel à des souvenirs qui sont propres à son expérience personnelle mais en les réinterprétant et en leur attribuant une signification à l’aulne d’une mémoire construite, orientée par les associations d’anciens déportés qui par le biais de leurs bulletins participent à la construction d’une mémoire collective, officielle, historique) et en quoi, à partir du concept d’ « autoperception identitaire » développé par Audrey Kichelewski[6], de la conscience d’être face ici à un discours construit sur l’affect, et de la notion de mémoire religieuse (le choix du souvenir s’opère consciemment ou non à partir d’un background religieux, juif en l’occurrence ici), on pourrait considérer que le témoignage de Claude Zlotzisty relève de ce que Paul Ricoeur appelait une « mémoire obligée »[7], tant par l’interférence que représente l’engagement associatif et l’adhésion à un discours mémoriel majoritaire que par l’interférence que représente le « devoir de mémoire » envers ses parents, et en particulier son père.</p>
<p> </p>
<p>[1] Wieviorka, Annette. <em>L’ère du témoin</em>. Paris Plon, 1998.</p>
<p>[2] Mehl Dominique, « La télévision de l’intimité », <em>Le temps des médias :Péopolisation et politique</em>, n°10, 2008.</p>
<p>[3] Wieviorka Annette, op.cité, p.128.</p>
<p>[4] Claude Zlotzisty est l’avant dernier témoin du corpus mis à disposition sur la plateforme en ligne.</p>
<p>[5] Maurice Halbwachs, <em>La mémoire collective</em>. Paris, Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité, Albin Michel, 1950, réed.1997, 295p.</p>
<p>[6] Kichelewski Audrey, « les multiples facettes des identités juives en Pologne dans les années 1960 », <em>Juifs et Polonais 1939-2008</em>, Jean Charles Szurek (dir.) Annette Wieviorka (dir.), Paris, Albin Michel, Bibliothèque Histoire, 2009, p.297.</p>
<p>[7] Paul Ricoeur, Paul Ricoeur, Le Monde « L’écriture de l’Histoire et la représentation du passé », jeudi 15 juin 2000, p.1 et 16.</p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[Un entretien avec M. Jivkov, secrétaire général du Parti communiste et chef de l'État bulgares.]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/132</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19890118">January 18, 1989</a><br><strong>Localisation:</strong> <br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/229">Relations internationales</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/411">Presse</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/486">Bulgarie</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/487">Guerre froide</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Lorsqu’il s’agit de préparer la visite de François Mitterrand à Sofia des 18 et 19 janvier 1989, « le principal risque du voyage paraît être [au début du mois de décembre 1988] la grisaille protocolaire » pour son conseiller diplomatique, Jean Musitelli [1]. Le tableau qu’il dresse est sombre et reflète la perception par la diplomatie française de la Bulgarie, le plus fidèle allié de Moscou. Alors que le bloc soviétique est en pleine libéralisation et que les mouvements contestataires se développent, en Pologne ou en Hongrie notamment, il n’y aurait ainsi en Bulgarie pour l’Elysée « pas de dissidence organisée sur laquelle étayer une opération droits de l'homme; pas d'attente politique particulière à notre endroit à la manière hongroise […] ; pas même un minimum de dialectique politique interne, M. Jivkov ayant éliminé tous les gorbatchéviens en vue. » Si Jean Musitelli grossit volontairement les traits, le portrait ainsi dressé reflète dans une certaine mesure la situation bulgare sans toutefois en révéler les dynamiques : au début de l’année 1989, la Bulgarie connaît de profondes mutations.</p>
<p>C’est l’image d’une Bulgarie figée que l’on entrevoit tout d’abord en découvrant les propos tenus par le chef d’Etat bulgare Todor Jivkov dans l’interview qu’il donne au journal <em>Le Monde</em> le 17 février 1989 . Publiée dans l’édition datée du 18 février, elle commence en Une et se poursuit sur la page trois, accompagnée d’un portrait au crayon de Jivkov sous lequel on peut lire « le doyen ». Doyen, il l’est en effet. A 78 ans, président du Conseil d’Etat Bulgare depuis 1971, Jivkov est également à la tête du Parti communiste bulgare depuis 1954, ce qui fait de lui le « numéro un » affichant la plus grande ancienneté dans l’ensemble du bloc soviétique. La dernière question de l’interview évoque cette confiscation du pouvoir qu’il évacue dans une ultime démonstration de sa maîtrise rhétorique. Cette résistance au temps, il la doit à sa rondeur et son adaptabilité : il a su, alors que les maîtres du Kremlin se succédaient, conserver le pouvoir en se calquant en permanence sur Moscou. Ainsi, alors que Gorbatchev impose en URSS à partir de 1985 la transparence et la réorganisation (ou rénovation), la <em>Glasnost</em> et la <em>Perestroïka</em>, Jivkov tente de l’imiter — fortement incité en ce sens par Moscou — mais la prudence qui le caractérise limite grandement la portée du mouvement réformateur. Cet alignement sur Moscou, il l’affiche lorsqu’il est question du principe de la <em>Glasnost</em> (qui s’accompagne théoriquement d’une liberté de la presse) ou des accords d’Helsinki, tout en le nuançant aussitôt en révélant la persistance d’une censure : « nous n’éprouvons pas le besoin de publier tout ce qui s’écrit en URSS ». C’est néanmoins une diffusion plus importante de la presse russophone, bien plus critique et téméraire que la presse bulgare — qui se caractérise, elle, par un contrôle toujours très important du pouvoir et l’autocensure des journalistes — qui permet le réveil des consciences, notamment chez les intellectuels, les groupes de dissidents de création récente évoqués dans l’entretien en témoignent.</p>
<p>C’est pour l’inciter à poursuivre dans la libéralisation du régime — qui accepte désormais la diffusion de la presse soviétique sans censure préalable  — que s’est ainsi constitué le 3 novembre 1988 le Comité de soutien à la <em>Glasnost</em> et à la <em>Perestroika</em> que les journalistes évoquent dès les premières lignes de l’entretien. L’arrivée à Sofia de journalistes étrangers à l’occasion de la visite présidentielle est une aubaine pour ceux que l’on peut considérer comme les « dissidents » Bulgares, en raison de l’attitude particulièrement hostile dont fait preuve le régime à leur égard et qui transparaît dans cette interview. Les journalistes, conscients de la situation particulière de la Bulgarie qui semble en retard dans le mouvement d’ouverture, souhaitent mettre le dirigeant face à ses propres contradictions et donner à voir cette dissidence embryonnaire.</p>
<p>Le lectorat français, auquel s’adresse Jivkov, ignore presque tout de la Bulgarie. Les rares tribunes accordées par Jivkov à la presse française le sont dans <em>l’Humanité </em>(en février 1987 par exemple). L’AFP n’a plus de correspondant permanent sur place (elle est simplement représentée par une journaliste bulgare), en raison du manque d’intérêt apparent des affaires bulgares ainsi que des restrictions opposées par le régime aux visites de journalistes. En 1986, M. Fauqueux, chef de bureau de l’AFP de Vienne ou M. Krauze, journaliste au <em>Monde</em> ont ainsi rencontré des difficultés pour s’y rendre. La situation s’est normalisée à partir de 1987, avec l’envoi occasionnel des journalistes (du Monde, de Libération ou encore de TF1) mais c’est surtout à l’occasion de la visite présidentielle que les journaux ainsi que TF1 envoient en amont des journalistes en Bulgarie, à l’instar du <em>Monde</em> qui dépêche pour l’occasion historique de la première visite d’un président français Sylvie Kauffman, Alain Jacob et Jacques Amalric.</p>
<p><em>Le Monde</em> est le journal français qui dépeint avec le plus de précision la situation bulgare et notamment la question de la dissidence. L’ambassadeur en poste confirme ainsi les révélations du journal dans l’édition du 25 décembre 1988 sur la création du Club de soutien à la <em>Glasnost</em> et la <em>Perestroïka</em> évoqué au début de l’entretien — mais il n’est pas plus informé — ou encore celles de l’édition du 13 janvier relatives à l’arrestation de dissidents membres de l’Association indépendante des droits de l’homme, association fondée le 16 février 1988 et plus vindicative que le Club qui est lui fondé par des intellectuels qui n’entendent pas remettre en cause la constitution bulgare. Jivkov — sans qu’il soit possible de dire s’il s’agit d’une attitude feinte — prétexte une période de congés pour évacuer toute implication de sa part dans les arrestations, tout en accusant les membres de l’Association d’être des criminels de droit commun.</p>
<p>La diffusion de la presse française en Bulgarie est minime : le seul journal autorisé est <em>l’Humanité</em>. Jivkov n’ignore néanmoins pas que chaque signe de faiblesse dans cet entretien peut être interprété par ses plus proches collaborateurs. Il n’a cependant pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour afficher sa décontraction face aux questions pourtant parfois incisives, étant d’un naturel jovial — il fait de ses « éclats de rire homériques » une marque de fabrique — et maniant la langue de bois à la perfection.</p>
<p>La liberté de ton des journalistes, l’évocation de la multiplication des actes de dissidence et la crispation des autorités sur ce point, que l’apparente nonchalance de Jivkov ne parvient pas à dissimuler  révèle à elle seule que, si le discours du régime n’évolue pas, les fissures sont là.  La visite d’Etat qui démarre le lendemain les souligne également, même si le président de la République française ne rencontre pas ceux que Jivkov qualifie ici comme des criminels et qui font alors partie de ses contradicteurs les plus vindicatifs, mais seulement la branche modérée de la dissidence qu’est le Club de soutien à la Glasnost et la Perestroïka.</p>
<p> </p>
<p>[1] Note pour le Président de Jean Musitelli date du 13 décembre 1988, Archives nationales, 5AG4 / 4167,  Dossier 4 Bulgarie, « Voyage du Président de la République à Sofia du 18 au 19 janvier 1989»</p>
<p> </p>
<p><strong>Source : </strong></p>
<p>« Un entretien avec M. Jivkov », propos recueillis par Sylvie Kaufmann et Alain Jacob, <em>Le Monde </em>du 18 janvier 1989</p>
<p> </p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[Lettre du Père François Xavier Maresca aux membres du conseil central de la propagation de la foi.]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/125</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/18500118">Janvier 18, 1850</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/185">Zi-Ka-Wei, Shanghai</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/618">Superstition</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/413">Shanghai</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/467">Mission</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/468">Ecole catholique</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/704">Jésuites</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/617">Missionnaires</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Cette lettre fait partie de la correspondance envoyée par les missionnaires comme le R. P. Claude Gotteland et le R. P. Auguste Poissemeux dans les premières années de la mission de Kiang-nan. Certaines ont été publiées dans la revue <em>Annales de la propagation de Foi</em> par la compagnie des Jésuites à Rome. Selon les dates d’envoi et de réception, chaque lettre prend entre 2 et 6 mois par la voie maritime Shanghai-Marseille pour gagner les confréries de Paris ou de Lyon.</p>
<p>Avant la fondation du vicariat apostolique de Kiang-nan, les affaires catholiques des deux provinces du Jiangsu et de l’Anhui sont placées sous l’administration du diocèse de Nankin (1844-1856), selon l’édit du pape Grégoire XVI, où la compagnie des jésuites est envoyée pour mener l’évangélisation. François Xavier Maresca, franciscain italien, administrateur du vicariat apostolique d’alors, entretient une relation amicale avec les pères jésuites. Il laissera sa place au jésuite Adrien Languillat en 1864.</p>
<p>La lettre aborde différents sujets relatifs à la remise en ordre religieuse dans un pays traditionnellement païen. Elle se rapproche d’autres lettres des missionnaires de la même région sur l’état de la mission qui s’accordent à constater que « les chrétiens sont bien déchus » de la splendeur du passé. Dans ces lettres, dont la moitié sont envoyées depuis Shanghai, on trouve des débats relatifs à la construction des églises à Shanghai et à la reprise de l’héritage légué par les plus anciens catholiques chinois. Sachant que l’introduction du catholicisme à Shanghai remonte à la fin du XVIIe siècle, cette influence a subsisté de la persécution des chrétiens, à partir de 1724, jusqu’au retour des jésuites. « Il y a dans ce vicariat 70 000 catholiques perdus au milieu de 50 millions d’infidèles », écrit Maresca. « Les chrétiens sont pauvres, ils sont peu instruits, mais pratiquent les devoirs essentiels ». Dans une lettre du P. Clavelin envoyée un peu plus tôt, en 1846, on constate également la difficulté de la situation: « ces missions depuis la destruction de la Compagnie, ont été bien abandonnées et maintenant encore elles réclament les plus pressants secours. Les chrétiens ont gardé la foi mais ils sont peu instruits. »[1]</p>
<p>La lettre retrace la tradition catholique dans la région où Paul Xu, premier ministre chinois à la fin du XVIIe siècle et un des premiers catholiques du pays sous l’influence du jésuite Matteo Ricci, est une figure emblématique de la communication sino-étrangère. Les œuvres catholiques nouvellement bâties prennent forme et deviendront le futur pôle religieux de Zi-ka-wei, situation décrite dans cette lettre : « Ces messieurs [les ambassadeurs, consuls, commandants ou officiers français] veulent bien louer la simplicité et le bon goût quasi champêtre de notre cher Zi-ka-wei. Les représentants ou résidents des autres puissances y font aussi le pèlerinage ». Dès lors, Shanghai est redevenue une ville d’intérêt, la ville qui a « un peuple considérable, difficile à évaluer et une incroyable animation, due à sa position et son commerce ». Le père Maresca rend hommage à tous les représentants étrangers, notamment celui de la France. Le rôle des forces d’occupation étrangères est décisif pendant la révolte des Taïping (1851-1864). Avec les milices locales et l’armée manchoue, ils résistent pendant le siège sanglant de Shanghai (1862) et protègent la ville des menaces militaires de l’armée de Taïping. Les missionnaires collaborent et aident attentivement les blessés et les sinistrés pour que Shanghai devienne le seul endroit épargné de la mise à sac total dans le Kiang-nan.</p>
<p>Deux figures de la puissance française sont mentionnées : le premier consul français de Shanghai, Charles de Montigny, et son interprète Michel Alexandre Kleczkowski. Le premier est un diplomate en poste en Asie orientale entre 1844 et 1868, et le second, après avoir longtemps servi la puissance coloniale et avoir été anobli, est devenu premier secrétaire de la légation de France en Chine et professeur de chinois à l’Ecole Française d’Extrême Orient dès son retour en France. En 1850, avec l’aide du père Maresca, il a réussi à établir la concession française, dont la paroisse profite du protectorat religieux dans la région pour mieux évangéliser.</p>
<p>Maresca mentionne les problèmes concernant la « superstition chinoise » et évoque un désastre naturel. En l’année 1850-1851, la région a été ravagée par les inondations. Les missionnaires ont dû prendre des mesures pour sauver les sinistrés. C’est à ce moment-là que se sont multipliés les établissements pour le bien-être des orphelins abandonnés par leurs familles ou qui ont échappé à l’infanticide, comme dans le cas raconté par Maresca où des mauvais parents voulaient noyer leur enfant. Charles de Montigny rend hommage à l’œuvre des missionnaires un an après pour cette floraison. «Messieurs les révérends pères de Zi-ka-wei ont depuis longtemps compris ce besoin, et ils viennent de créer, dans le Siège même de leur Société, une admirable école, qui, si la sollicitude et les sympathies de l'Europe lui viennent en aide, fera tout un avenir pour les missions catholiques en Chine. »<sup><sup>[2]</sup></sup>Du côté des missionnaires, le problème fondamental est la pénurie de prêtres. Cette année-là, il n’y a que deux missionnaires disponibles pour le service de dimanche, Simon Xu, un descendant de Paul Xu, et le R.P. Brouillon, futur auteur d’un <em>Mémoire sur</em> <em>l’état actuel de la mission du Kiangnan, 1842-1855. </em>Les mauvais traitements envers les pratiquants sont fréquentes, souvent provoquées par les « libertins » et les xénophobes. Pourtant, les traités de Huangpu (1844), de Tien-tsin (1858) et de Pékin (1860) assurent et réaffirment la sécurité des missionnaires et des pratiquants. Malgré cela, la violence et la persécution éparses persistent dans tout le pays. Les diplomates de l’Eglise et de la France réclament à plusieurs reprises auprès du Tsong-li Ya-men (ministère des affaires étrangères) contre ces violations des traités. Dans le pire des cas, les conflits prennent tellement d’ampleur qu’ils débouchent sur des procès religieux. Les missionnaires les attribuent à l’incapacité du gouvernement chinois : « il est aisé de comprendre en effet que, dans un empire aussi étendu que la Chine, où la faiblesse de l'administration centrale laisse prendre aux gouverneurs des provinces une autorité discrétionnaire, l'exécution des traités soit chose difficile à obtenir, quand elle gêne les intérêts des mandarins ou les passions de la multitude. On comprend encore que cette difficulté devienne plus grande dans un Etat sans cesse troublé par des révoltes armées et depuis longtemps rongé par tous les vices d'une irrémédiable décadence»[3].</p>
<p>Maresca évoque aussi la présence des protestants, qualifiés d’« hérétiques », qui sont les concurrents des catholiques dans la région et propose aux missionnaires une façon d’évangélisation à la norme catholique et adaptée aux circonstances de la Chine. Dans une autre lettre de Maresca en 1851, il est écrit : « nous sommes en face du protestantisme pour faire le bien, il nous faut, sinon prodiguer l'argent comme il le fait, du moins montrer le culte catholique avec une certaine dignité »<sup><sup>[4]</sup></sup> La demande d’ériger les écoles pour éduquer les plus jeunes pratiquants fut l’une des préoccupations les plus urgentes face au protestantisme afin de « contrebalancer » les efforts de ce dernier. Dans cette concurrence, les deux cultes chrétiens développeront chacun son propre système et connaîtront leur âge d’or de la fin du 19e siècle jusqu’aux années 1930.</p>
<p> </p>]]></description></item>
<item><title><![CDATA[L’affaire Maurice Audin : réponse de Laurent Schwartz à Pierre Messmer]]></title>
<link>/AtelierHistoire/index.php/episodes/view/123</link>
<description><![CDATA[<strong>Date:</strong> <A href="/AtelierHistoire/index.php/search/dates/19601020">Octobre 20, 1960</a><br><strong>Localisation:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/188">journal Le Monde au 5 rue des Italiens, Paris</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/fips/view/177">Alger, Alger</a><br><strong>Tags:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/459">Maurice Audin</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/460">Torture</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/461">Laurent Schwartz</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/118">Légion d'honneur</a>, <a href="/AtelierHistoire/index.php/tags/view/462">Comité Maurice Audin</a><br><strong>Cours:</strong> <a href="/AtelierHistoire/index.php/courses/view/16">"Méthodologie de l'histoire contemporaine,"</a> <a href="/AtelierHistoire/index.php/schools/view/2">ENS de Lyon</a><p>Le texte que nous présentons est la réponse du mathématicien Laurent Schwartz à Pierre Messmer, alors ministre des armées. Laurent Schwartz a également transmis cette lettre au comité Maurice Audin (dont il est le président depuis le décès du doyen Albert Châtelet), qui l’a adressée au <em>Monde</em> afin que celui-ci la rende publique, ce qu’il a fait dans son édition du 20 octobre 1960. La France, qui à l'initiative du général de Gaulle a changé de constitution et est ainsi passée de la IVe à la Ve République, est alors engagée depuis 1954 dans ce que l’on n’appelle pas encore la guerre d’Algérie.</p>
<p>Laurent Schwartz, mathématicien dont les travaux sont largement reconnus au niveau universitaire (il a obtenu la médaille Fields en 1950), a déjà utilisé sa notoriété pour servir  de nombreuses causes politiques. Trotskyste durant une dizaine d’années, il adhère à la Nouvelle Gauche, avant de participer à la fondation du PSU le 3 avril 1960. Son engagement est avant tout celui d’un anticolonialiste, pendant la guerre d’Indochine, pour le Maroc et la Tunisie, et enfin pendant la guerre d’Algérie. Avant d’adhérer au comité Maurice Audin, il a, au début de la guerre, fait partie du « Comité des intellectuels contre la poursuite de la guerre en Afrique du Nord ».</p>
<p>Il signe la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 » (intellectuels), qui est publié le 6 septembre 1960 dans le journal <em>Vérité-Liberté</em>, puis relayé par <em>Les Temps modernes</em>. Ce manifeste, qui reconnaît le droit moral à l’insoumission mais ne constitue pas pour autant un appel à la désertion, provoque une réaction des autorités : Laurent Schwartz est révoqué de l’Ecole polytechnique (par la décision de Pierre Messmer, ministre des armées, et non par le ministre de l’Education nationale), tandis que Pierre Vidal-Naquet, son ami et collègue au comité Maurice Audin, est suspendu de son poste d’assistant d’histoire à la faculté des lettres de Caen.</p>
<p>Dans sa réponse à Messmer, L. Schwartz rappelle son engagement contre la torture au sein du Comité Maurice Audin et lui oppose la décision de Messmer de promouvoir le capitaine Charbonnier au grade d’officier de la Légion d’honneur et le commandant Faulques au rang de commandeur. L. Schwartz laisse entendre de manière claire que tous deux ont pratiqué la torture. En effet, les recherches du comité Maurice Audin (<em>L’Affaire Audin</em> de Pierre Vidal-Naquet, puis la brochure <em>La Mort de Maurice Audin </em>datant de décembre 1959) ont établi que le capitaine Charbonnier aurait étranglé Maurice Audin au cours d’une séance de torture, le tuant accidentellement ; quant au capitaine Roger Faulques, il est également accusé par le comité d’avoir torturé Audin ; il est en outre cité par Henri Alleg, l’auteur de <em>La Question</em>, comme un des militaires qui l’ont torturé.</p>
<p>Outre les récompenses honorifiques accordées aux militaires ayant participé à la « bataille d’Alger », le Comité Maurice Audin dénonce, durant la même période, le fait que l’arrivée du général de Gaulle n’a en rien fait cesser la pratique de la torture en Algérie mais aussi en France (comme en témoigne le livre <em>La Gangrène</em> publié en 1959), alors que certains ministres au pouvoir, comme André Malraux, affirment le contraire. La révocation de L. Schwartz témoigne du contrôle étroit que le pouvoir gaulliste entend maintenir sur la société civile dès que la guerre d’Algérie est évoquée ; il agit en cela dans la continuité des gouvernements successifs de la IVe République. Cette révocation témoigne aussi d’une forme d’arbitraire, puisqu’il est l’un des seuls professeurs, avec Pierre Vidal-Naquet, à subir des sanctions, tandis que d’autres ne sont pas inquiétés, comme Madeleine Rebérioux, qui est pourtant elle aussi membre du Comité Maurice Audin.</p>
<p>L. Schwartz souligne dans son autobiographie (<em>Un mathématicien aux prises avec le siècle</em>, 1997) qu’il reçoit de nombreux soutiens d’universitaires, notamment des mathématiciens, qui refusent de se présenter à sa succession à l’Ecole polytechnique. Il est finalement réintégré à son poste en 1963, c’est-à-dire après la fin de la guerre.</p>]]></description></item>
</channel></rss>