Les voeux du Capitaine Sankara à Ronald Reagan et Andrei Gromyko

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Ce document, conservé aux archives diplomatiques à la Courneuve, est un extrait du 922ème bulletin quotidien du Conseil de la Révolution Burkinabè publié le 5 Juillet 1985. Il transcrit deux messages de félicitations destinés par Thomas Sankara, le Président du Burkina Faso, à Ronald Reagan, Président des Etats-Unis d’Amérique et à Andreï Gromyko, nouveau Président du Soviet Suprême de l’URSS.

Tirant avantage de la concomitance de la fête nationale américaine et de l’arrivée au pouvoir d’Andreï Gromyko en URSS, le gouvernement Burkinabè affiche son non-alignement par l’adresse de ses vœux aux deux superpuissances de la Guerre Froide.

La « Révolution » menée par le Capitaine après son accession au pouvoir par un coup d’Etat militaire en 1983, nécessite, en effet, une révision de la politique extérieure menée jusqu’alors en Haute-Volta (ancien nom du Burkina Faso). Il reproche à l’ancien Président Jean-Baptiste Ouédraogo de s’être soumis aux intérêts néocoloniaux de la France et à « l’impérialisme »(1), présenté comme le grand ennemi des anciens peuples colonisés. Cet Impérialisme désigne la domination que continuent à exercer les anciennes puissances coloniales sous la forme du néo-colonialisme. Mais l’Impérialisme s’incarne aussi selon Sankara dans la mondialisation économique et dans les institutions financières internationales. Comme beaucoup de leaders Tiers-mondistes, il accuse le FMI d’imposer des règles néfastes au développement des pays du Sud et refuse le prêt proposé au Burkina Faso à cause de ses conditions.

Dans ce contexte Sankara devrait alors naturellement accorder sa sympathie à l’URSS, d’autant plus que s’il ne se revendique pas comme communiste, sa pensée est bien influencée par le marxisme. Cependant il s’inscrit bien dans le mouvement Tiers-Mondiste et garde ses distances par rapport au géant soviétique. Son non-alignement se traduit par un refus de l’aide alimentaire proposée par l’URSS qu’il juge « négligeable », au profit d’une lutte pour l’auto-suffisante alimentaire(2).

Le gouvernement Burkinabè profite de ces vœux non seulement pour exhiber son non-alignement mais aussi pour solliciter le soutien des deux géants. En effet, devenus superpuissances après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis et l’URSS organisent le nouveau monde et s’attaquent aux Empires coloniaux, dernières traces de l’ancien système. Cette confrontation inéquitable s’illustre parfaitement dans la résolution de la crise du canal de Suez. Alors que la France et la Grande-Bretagne espèrent dans un dernier sursaut conserver leur souveraineté sur une zone stratégique héritée de la colonisation, les Etats-Unis et l’URSS menacent d’employer l’arme nucléaire s’ils ne retirent pas leurs troupes. Sankara rappelle ainsi les deux grandes puissances à leur rôle messianique de défenseurs des peuples opprimés.

Cette mission que se donnent les Etats-Unis et l’URSS s’appuie bien entendu sur des fondements idéologiques différents. L’opposition de l’URSS à la colonisation est ancienne puisqu’elle est formalisée pour la première fois lors du Premier congrès des peuples d’Orient à Bakou en 1921. Elle s’inscrit naturellement dans sa doctrine anti-impérialiste.

L’anticolonialisme des Etats-Unis s’appuie sur les racines mêmes de l’ancienne colonie britannique constituée comme Nation par son indépendance. Il est cependant plus ambigu puisque les EU deviennent eux-mêmes une puissance coloniale par l’appropriation des Philippines soutiennent les décolonisations sous réserve qu’elles ne donnent pas naissance à un régime communiste.

Le ton avec lequel le Capitaine s’adresse aux deux géants reste respectueux voir cordial, contrairement à l’expression vite provocatrice employée avec l’ancienne puissance coloniale. En témoigne une lettre destinée au Président Mitterrand qui se conclut par les formules de politesse suivantes (« Je vous prie révolutionnairement, Monsieur le Président, de bien vouloir agréer, l’expression de mes vœux Anti-Impérialistes et Antiracistes »).

En comparant le ton employé dans les deux messages, on remarque les limites du non-alignement du gouvernement Burkinabè. Si elle ne se traduit pas nécessairement par des actes, la sympathie qu’a Thomas Sankara pour l’URSS transparaît. Cette subtile différence de traitement s’explique bien par une plus grande affinité idéologique, qui autorise Sankara à conclure sa lettre à Gromyko par la devise du Burkina Faso « La Patrie ou la mort nous vaincrons », ce qu’il ne se permet pas avec Reagan.

Cette double lettre n’est donc pas univoquement une exhibition du non-alignement du gouvernement Burkinabè, elle en montre également les limites et les contradictions. Elle est également un rappel au rôle de défenseurs des peuples colonisés que se sont donnés les Etats-Unis et l’URSS mais qui se traduit rarement par des actes.

(1) THOMAS SANKARA, Nous sommes les héritiers des révolutions du monde : discours de la Révolution au Burkina Faso 1983-1987, Brochure, Livres Pathfinders, 2009, p 32.

(2) BRUNO JAFFRE, Les années Sankara, de la révolution à la rectification, Paris, L’Harmattan, 1992, p167.

 

Bibliographie

  • Bruno Jaffré, Les années Sankara : de la révolution à la rectification (Paris: L'Harmattan, 1992), 167.
  • Thomas Sankara, Nous sommes les héritiers des révolutions du monde : discours de la Révolution au Burkina Faso 1983-1987 (Paris: Livres Pthfinders, 2009).