La fondation du Carmel de Lyon

Rating: 4.71 (7 votes)

Établi sous  le nom de Notre-Dame de la Compassion, le couvent des carmélites de Lyon occupait une place symbolique dans la cité sous l’Ancien Régime. Il était sous la protection de la maison de Villeroy qui domina la ville pendant deux siècles : de 1608 à 1791, elle fournit six gouverneurs et deux archevêques. Cette puissante famille était à l’origine de la fondation du monastère en 1616 et avait choisi d’y enterrer ses morts. En outre, le couvent des carmélites s’était attiré les faveurs du consulat qui pourvoyait régulièrement à ses besoins et y plaçait ses filles.

En France, le début du XVIIe siècle marquait la fin d’une période tourmentée : Henri IV avait su juguler la menace espagnole et mettre un terme aux guerres de religion. Le royaume entrait dans une ère de régénération du catholicisme qualifiée d’ « invasion mystique » par Henri Bremond. Laïcs et clercs œuvrèrent ensemble pour une même cause : le perfectionnement moral et spirituel des fidèles dans l’observance des règles établies par le Concile de Trente. De nouvelles dévotions apparurent, les associations pieuses se multiplièrent ainsi que le nombre des monastères.

Les ordres religieux anciens se réformaient, de nouveaux apparurent. Le 18 octobre 1604, grâce notamment à Madame Acarie et à Pierre de Bérulle, le premier carmel de la réforme thérésienne était fondé à Paris, faubourg Saint-Jacques, dédié à l'Incarnation.

Cette effervescence spirituelle était générale dans le royaume et Lyon ne faisait pas exception. Le nombre de communautés religieuses augmenta de manière considérable dans le diocèse : entre 1599 et 1653, on dénombre trente-neuf nouvelles maisons d’hommes et trente-six de femmes. Parmi ces nouvelles fondations, celle de Notre-Dame de la Compassion, quatorzième couvent fondé en France selon la réforme de Sainte-Thérèse, le 9 octobre 1616.

Mais les actes de fondation originaux avaient été perdus par les religieuses. En théorie, l’établissement d’un nouveau monastère nécessitait plusieurs autorisations. Celle du roi d’abord, accordée par lettres patentes ; celle de l’autorité spirituelle du lieu, en l’occurrence la permission de l’archevêque et enfin celle du pouvoir municipal. Or, à l’instar de nombreuses fondations au début du XVIIe siècle, le couvent des carmélites de Lyon avait été établi sans autorisation royale. Par la suite, sous Louis XIV, le pouvoir entreprit de vérifier si les maisons religieuses avaient effectivement été autorisées par le roi pour des raisons fiscales. En effet, une fois la fondation dûment enregistrée par le pouvoir royal, les communautés religieuses étaient soumises à un droit d’amortissement. Ainsi, en 1659, les carmélites régularisèrent leur situation en priant les nouvelles autorités de bien vouloir renouveler l’autorisation qui leur avait été donnée de s’installer dans la ville, quelques quarante ans plus tôt. Par la délibération consulaire du 13 novembre 1659, les échevins répondirent favorablement à cette requête en reproduisant, dans la seconde partie du texte, la confirmation de l’archevêque. Par conséquent ce texte tient lieu d’acte authentique de fondation du couvent et permet aux religieuses de faire valoir leurs droits en cas de litige.

C’est à Jacqueline de Harlay, seconde femme de Charles de Neufville, marquis de Villeroy et d’Halincourt, que l’on doit l’établissement du couvent à Lyon. Soutenue par son mari, Madame d’Halincourt résolut de fonder un monastère à l’intérieur duquel les membres de sa famille, en tant que fondateurs spirituels, pourraient être inhumés et ainsi bénéficier des prières des religieuses. De passage à Paris, Jacqueline de Harlay rendit visite à sa sœur, professe au carmel de l’Incarnation. C’est alors qu’elle fit la connaissance de Madeleine de Saint-Joseph, la première prieure française avec laquelle elle se lia d’amitié. Jacqueline de Harlay avait désormais le soutien nécessaire pour mener à bien son projet. Elle obtint en premier lieu l’agrément des Supérieurs de l’ordre et du général de la congrégation de l’Oratoire en France, Pierre de Bérulle. Puis, nous l’avons dit, l’autorisation de l’archevêque et du consulat. Enfin, au milieu de l’année 1616, Madame d’Halincourt fit l’acquisition d’un terrain situé à la Gella, en contrebas du monastère des Chartreux, sur les pentes de la Croix-Rousse. Dès lors, toutes les conditions étaient réunies pour l’installation du nouveau couvent.

Chaque fondation nouvelle se réalisait par essaimage d'un petit groupe de religieuses issues d'un ou plusieurs couvents. Le carmel de l'Incarnation fut ainsi à l'origine directe de treize nouveaux monastères. Le 29 août 1616, Madeleine de Saint-Joseph prit la direction de Lyon, accompagnée de cinq professes du carmel de l’Incarnation et d’une professe du carmel de Tours. Elles arrivèrent le 12 septembre et furent accueillies par les principales Dames de la ville, Jacqueline de Harlay en tête. Toutefois leur future maison n’était pas encore en état de les recevoir : les religieuses logèrent donc temporairement dans un local appartenant au marquis d’Halincourt, joignant l’abbaye d’Ainay. Notons qu’elles ne résidèrent pas chez les Visitandines pendant cette période comme on peut le lire ici ou là. En effet, ces dernières demeuraient encore rue du Griffon à cette date, aux Terreaux.

Quelques semaines plus tard, le monastère était fin prêt à recevoir ses futures locataires : le 9 octobre 1616, le carmel de Notre-Dame de la Compassion ouvrait officiellement ses portes. Il avait été dédié à la Vierge selon le souhait de Madeleine de Saint-Joseph. Cette dernière prit la tête du nouveau couvent et s’appliqua à l’organiser sur le modèle de celui de Paris. Pendant son séjour à Lyon, elle reçut six novices dont la première, originaire de Tours, prit l’habit le 18 octobre. Moins d’un an plus tard, le monastère étant en état de fonctionner de manière autonome, elle regagna Paris.

Quant à Jacqueline de Harlay, elle fit toujours preuve de libéralité envers le monastère. Elle avait veillé à le pourvoir d’une église et s’était engagée à subvenir perpétuellement aux besoins des religieuses : avec son époux, elle fit la promesse de constituer une rente annuelle de 1 000 livres à destination du couvent. Cependant, après un an et demi de maladie, Jacqueline de Harlay mourait avant d’avoir pu effectuer la donation ; elle fut inhumée dans l’église de Notre-Dame de la Compassion le 15 mars 1618. C’est son fils Camille de Neufville, abbé d’Ainay et de l’Ile-Barbe, qui se chargea de tenir cette promesse quelques mois plus tard. On ne sera donc pas étonné de retrouver ce même homme, devenu archevêque entre temps, confirmer l’établissement des carmélites à Lyon en 1659. De la même façon, le consulat avait toujours été bien disposé à l'égard des religieuses et rien ne laissait présager qu'il rejetât leur demande. Au demeurant, le 2 avril 1659, soit quelques mois avant que ce texte ne soit consigné sur le registre consulaire, Marie Chappuys, fille d’un ancien échevin de la ville, faisait profession au carmel de Notre-Dame de la Compassion.

À la fin de l’année 1659, Louis XIV promulguait des lettres patentes reconnaissant l’établissement particulier du couvent des carmélites de Lyon. S’ouvrait alors une période prospère pour le couvent qui allait compter parmi ses professes de grandes figures de l’histoire lyonnaise. L’exemple de Mademoiselle Gautier, évoqué par Jacques-Jules Grisard dans son histoire du carmel de Lyon, est resté célèbre. Cette ancienne actrice à la Comédie Française prit le voile le 22 janvier 1726 « pour effacer par trente-deux années de pénitence, les égarements de sa jeunesse ».

Bibliographie

  • Jacques Jules GRISARD, Documents pour servir à l'histoire...de Notre-Dame de la Compassion de Lyon (Lyon: Pitrat Aîné, 1887), 346 p.
  • Bernard HOURS, Carmes et Carmélites en France du XVIe siècle à nos jours, Actes du colloque...septembre 1997 (Paris: Cerf, 2001), 486 p.
  • Jacques GADILLE (sld), Histoire des diocèses de France. Le diocèse de Lyon (Paris: Beauchesne, 1983), 350 p.