Le monument aux morts d'Oran installé à La Duchère

Rating: 5 (1 votes)

L'inauguration du monument aux morts d'Oran, le 13 juillet 1968, dans un grand ensemble au nord de Lyon, la Duchère, est emblématique des mutations de la France des années 1960 : elle montre comment se sont transformées les manières d'habiter et comment des populations qui vivaient hors de la France métropolitaine ont été « rapatriées » dans le cadre des conflits coloniaux.

Au sortir de la seconde guerre mondiale, la situation du logement à Lyon est, comme dans beaucoup d'autres villes, difficile. Elle est marquée par la rareté de l'offre, par la taille réduite de nombreux logements et par un inconfort prononcé. A partir des années 1950, les pouvoirs publics cherchent des solutions. L'une de celle qui est retenue pour Lyon correspond à une nouvelle implantation sur la colline qui surplombe le quartier ouvrier de Vaise, la Duchère. Un grand fort avancé, construit pendant la première moitié du XIXe siècle, domine la colline  et protége Lyon d'un eventual ennemi venant du nord. L'opération de construction de la Duchère commence après celle du grand ensemble de Bron qui a servi de laboratoire pour l'agglomération lyonnaise au milieu des années 1950. La Société centrale pour l'Equipement du Territoire, filiale de la Caisse des Dépôts, repère le site puis la municipalité lyonnaise en fait une de ses operations prioritaires. La construction débute en 1960, au moment de la construction de Sarcelles en région parisienne. L'objectif est d'édifier un des premiers grands «grands ensembles » puisque ce ne sont pas moins de 6000 logements qui sont prévus sur la centaine d'hectares de la Duchère avec quatre sous-quartiers (Balmont, le Plateau, la Sauvegarde et le Château) disposés autour du fort dont le terrain est utilisé pour des installations sportives. La Duchère compte d'ailleurs 20 000 habitants en 1968 alors que tous les immeubles ne sont pas terminés.

La ville de Lyon avait été jumelée, avec Oran, dès juillet 1956, à l'initiative d'Edouard Herriot dont la famille avait eu une propriété à Oran. Lorsque les Français d’Algérie, les Pieds Noirs, quittent dans la précipitation ce qui devient l'Algérie indépendante le 5 juillet 1962, nombreux sont ceux qui arrivent dans la région lyonnaise. Louis Pradel, le nouveau maire de Lyon après le décès d'Herriot, décide de réserver plus du tiers des logements de la Duchère, à l'accueil des rapatriés d'Afrique du nord. Cette décision explique la relation étroite entre le grand ensemble et cette population. La Duchère des années 1960, est un chantier mais c'est aussi un chantier à la campagne qui ne génère pas chez les premiers habitants des réactions de type sarcellite, bien au contraire. L'impression de vivre à la campagne aux portes de la ville l'emporte d'autant plus que la forte proportion d'habitants ayant un passé commun renforce les solidarités, qu'organise d'ailleurs la mise en place de diverses associations de rapatriés. Selon les différents quartiers de la Duchère, la proportion des natifs d'Algérie varie de 6% à plus de 52%. La part moyenne serait de l'ordre de 32% mais on s'accorde à considérer que ces proportions sont sous-estimées.

En 1966, le maire de Lyon considère qu'il serait légitime de créer au sein de la Duchère un monument qui rappellerait l'Algérie. Le choix se porte sur le monument aux morts d'Oran. Louis Pradel charge Napoléon Bullukian, un industriel du bâtiment, de procéder, en accord avec une entreprise d'Oran, à la dépose du monument et à son transfert. Les démarches sont longues mais le monument (sans son socle, haut de 8 m.) quitte le port d'Oran le 15 décembre 1967. Il arrive à Lyon avant la fin décembre 1967.

La cérémonie d’inauguration a lieu le 13 juillet 1968. Roger Fenech, natif de Tunisie et président de la Fédération nationale des rapatriés, et Louis Pradel, maire de Lyon, interviennent à cette occasion. Le 9 novembre 1968, une nouvelle cérémonie a lieu en présence du général Edmond Jouhaud, ancien n° 2 de l'Organisation Armée Secrète, dont l'amnistie a été prononcée avec celle d'autres dirigeants de l'OAS le 15 juin 1968. A ses côtés se trouve le Bachaga Boualem, chef traditionnel algérien partisan de l'Algérie française. Par la suite, la place où est installée la statue prend le nom de place Bachaga Boualem.

De nombreuses plaques commémoratives ont été apposées au monument au cours des années. La plupart rendent hommage aux soldats de l'Armée d'Afrique (dont certains ont libéré Lyon avec de Lattre de Tassigny) ou aux victimes de la guerre d'Algérie. Dix ans plus tard, Roger Fenech est élu député de la 2e circonscription de Lyon qui comprend la Duchère. En 1999, il ne reste que quelque 12000 habitants à la Duchère dont certains bâtiments ont été détruits. A Oran, sur le front de mer, le socle, recouvert de mosaïques, est devenu la Stèle du Maghreb (voir le lien à la fin de la bibliographie).

La transplantation du Monument, la réappropriation du socle par les Algériens sont autant de signes des enjeux mémoriels de la guerre d'Algérie.

Bibliographie