Les événements de mai 68 à la faculté de médecine de Lyon

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Ce tract, édité et distribué par des étudiants en médecine de Lyon, signe leur entrée dans la ferveur du mouvement de mai 68, prônant "le rejet du paternalisme et de la féodalité hospitalière". Suite à une réunion, en date du 15 mai, est entamée la tentative de mobilisation des étudiants de la faculté mixte de Médecine et de Pharmacie.

Le 3 mai, la Sorbonne est envahie par la police pour évacuer quelques 300 militants étudiants qui tiennent meeting suite à la fermeture de leur faculté à Nanterre. La résistance et la violence mise en œuvre ce jour par ces mêmes étudiants face aux forces de l’ordre entraine une réaction en chaine à l'origine de Mai 1968.

Les étudiants lyonnais se mettent en grève générale dès le mardi 7 mai 1968. Cela, suite à l'appel, la veille, de l'Union Nationale des Etudiants de France (UNEF) et de l’Association Générale des Etudiants de Lyon (AGEL). Les locaux de la faculté du quai Claude Bernard et de l'INSA sont alors occupés. La faculté mixte de médecine et de pharmacie, les facultés de Droit et de Sciences Economiques sont alors réfractaires à l’entrée dans le mouvement. A la date du 11 mai 68, comme en témoigne l’exposé que le Doyen Jean-François Cier fit au corps professoral le 24 mai 1968, les étudiants représentant de l’Association Corporative des Etudiants en Médecine de Lyon (ACEML), souhaitent "rester en dehors de l'agitation et des grèves". A Paris, à la même date, la mobilisation n’a pas, non plus, gagné les étudiants en médecine mais, à Strasbourg, les premiers communiqués sont publiés dès le 9 mai.

Le 14 mai que les carabins parisiens se réunissent pour la première fois au lendemain de la grande manifestation du 13 mai qui se solde par l'occupation de la Sorbonne. L’Association des étudiants en médecine de Paris est débordée par un comité d'action. A Lyon aussi, la situation évolue rapidement. Dans la soirée du 15 mai se réunissent dans l'amphithéâtre de chimie les étudiants en médecine et en pharmacie de Lyon, et ils rédigent le présent tract. Les revendications citées sont diffusées aux autres étudiants de la faculté dès le lendemain matin, aux portes du domaine Rockefeller. Il n’est spécifié nulle part sur ce document ou dans les archives disponibles le nombre exact d'étudiants ayant voté les mesures citées succinctement. Néanmoins, d'après le témoignage d'un étudiant mécontent de la situation dans une lettre adressée au Doyen Cier, ils  n’auraient été qu’une quinzaine, issu des différentes années d’études. Dès lors, ces mêmes étudiants, se déclarant représentatifs de toutes les années de médecine et de pharmacie, votent plusieurs motions dont la première s'inscrit dans la lignée avancée par les autres facultés : le report des examens de quinze jours. Etant en petit comité, et comme l'indique la rhétorique utilisée, ils invitent tous les étudiants de la faculté à occuper les amphithéâtres à partir du lendemain, et à se réunir en plus grand nombre lors d'une nouvelle Assemblée Générale. Le Doyen Cier qui était en déplacement à Paris, accueille cette nouvelle avec satisfaction compte tenu du climat d'agitation qui règne dans les grandes villes de France. Le tract mentionne d'autres revendications, à noter principalement la participation paritaire étudiants-professeurs aux organismes dirigeants la faculté et la réforme du statut hospitalier des étudiants en médecine. Ces prises de position ne font pas l’unanimité, l’ACEML et les élus étudiants sont porteurs d’un projet plus conservateur, attendant principalement le sacre de leurs efforts et souhaitant passer les examens.

La "folle nuit de la faculté de médecine" citée par le journal Le Progrès lors de sa réédition le 8 juin 1968, a lieu le soir du samedi 18 mai : près de 3000 étudiants avaient répondus présent à l'appel d’une nouvelle Assemblée Générale. C'est avec une écrasante majorité qu’est voté un texte qui a vocation à être présenté au Corps professoral défendant la cogestion paritaire de la faculté. Par la même occasion, le report des examens de 15 jours, voire plus, est confirmé afin de pouvoir travailler à une réforme en profondeur de l'institution. Cette nuit-là est également créé le Comité de Coordination des Etudiants en Médecine de Lyon (CCEML), en dehors du contrôle strict de l'ACEML. Le texte voté différe du modèle final ; en effet la version initiale était jugée inacceptable par le Doyen et les professeurs. Mais tous les étudiants ne sont pas d'accord : ceux qui veulent suivre le mouvement prennent sur leur temps de travail pour se concentrer et donner une forme de réalité à leur idéalisme. Les autres, notamment les responsables de la corporation et élus étudiants, choisissent de lutter pour leurs idées opposées, ou pour la majorité de rester chez eux ou à l’hôpital pour se concentrer à leurs études.

Suite à cette Assemblée Générale, cinq commissions sont créées : Méthodes de l'enseignement, Contenu de l'enseignement, Examens, Autonomie et Cogestion de la faculté, et Externat. Ces commissions ont pour but de travailler sur chacune de leurs thématiques afin d'être force de proposition pour la rénovation de l'institution, suivant les différentes motions votées. La faculté est occupée. Les différents amphithéâtres sont le lieu de débats auxquels prennent part étudiants et, parfois, professeurs, dans une ambiance sérieuse. Deux statuts s’opposent dans les facultés de médecine. D’un côté, les externes ayant un enseignement « pratique » en milieu hospitalo-universitaire, participant à la vie des services hospitaliers contre rémunération à la suite de la réussite du concours de l’Externat ; de l’autre, les étudiants « hypos » recevant exclusivement l’enseignement universitaire et dont la présence à l'hopital dépend de la bonne volonté d'un patron. Seule la réussite au concours de l’Externat permet l’accès à celui de l’Internat et, par conséquent, à une formation mixte, réputée meilleure que la formation universitaire seule. Cette dualité est clairement remise en question.

La majorité des facultés de médecine de France s’est jointe au mouvement. Certaines facultés, notamment à Rennes, Toulouse, Grenoble et Lille, font grève totale et les facultés de Nantes, Nancy, Amiens, Bordeaux, et Tours sont occupées. Plusieurs facultés ne se joignent pas au mouvement, ce sont celles de Marseille, Montpellier et Besançon. A la faculté de médecine de Paris, c'est la démission du Doyen et de tous les professeurs qui est réclamée par les leaders du mouvement en témoignage de solidarité.

Le 24 mai est décidé à Lyon une grande manifestation dont le cortège part de la faculté de Lettres. Le trajet est progressivement modifiée par les forces de police et la manifestation avance en direction du pont Lafayette. Certains étudiants en médecines prodiguent des soins à base de jus de citron en cas d’atteinte pas les gaz lacrymogènes. Dans la nuit que le commissaire René Lacroix trouve la mort Pont Lafayette. Une nouvelle Assemblée Générale Etudiante se réunie le 27 mai et elle vote une nouvelle motion concernant la cogestion de la faculté (1843 oui pour 139 non). Mais, les étudiants se trouvent face au refus du Corps professoral. Aux termes de plusieurs assemblées, les professeurs statuent le 6 juin en faveur de la cogestion non paritaire de la faculté.

Par la suite, plusieurs des revendications avancées dans les facultés de médecine lors de ce mois de mai, sont acceptées. En 1969, le concours de l’Externat est supprimé et les Universités refondées. Les étudiants sont désormais représentés aux conseils de facultés.

 

Source : Archives départementales du Rhône, série T, archives de la faculté mixte de médecine et de pharmacie, 3716 W 662

Bibliographie

  • Archives de la Faculté de Médecine, Mai-Juin-Juillet 1968, in 3716W43 - Comptes-rendus des Assemblées Générales (Archives départementales du Rhône, Lyon).
  • Doyen Jean-François Cier, "Exposé sur le développement du Mouvement Etudiant" (Discours en Assemblée Générale, Faculté de médecine, Lyon, 24/06/1968).
  • Gabriel Despierres, Histoire de l'Enseignement médical à Lyon de l'Antiquité à nos jours (ACEML, 1984).
  • Olivier Marchesi, sous la direction de Bruno Benoit, "Lyon en Mai 68" (Mémoire de fin d'Etudes, IEP de Lyon, Septembre 1998).
  • Jean-François Sirinelli, Mai 68, L'évènement Janus (CNRS Editions, Biblis Histoire, Dépôt légal : mai 2013).
  • Philippe Artières, Michelle Zancarini-Fournel, 68, une Histoire Collective (Editions La Découverte, Dépôt légal : février 2008).
  • Auteur inconnu, Lettre au Doyen Jean-François Cier, in Fonds privés de la bibliothèque municipale de Lyon, box/fol. 1 II 0158 1, Pr. Paul Guinet.
  • "Le Journal du Rhône,," 01, 02 et 03/06/1968 Lyon, Communiqué du CEML', 'La Situation en Faculté de médecine.
  • "Le Progrès," 08/05/1968, 18/05/1968, 20/05/1968, 13/06/1968 issu du Fond Chomarat 559/XI, 14, 16 et 17, Bibliothèque Municipal de Lyon Part-Dieu, .
  • "Lyon Matin," 18/05/1968 Lyon, page 2, article signé par Jean-Claude Gallo.
  • "L'Horizon Lyonnais," 02 et 3/06/1968 Lyon, page 2.
  • "Le Monde," 29/05/1968, 31/05/1968 , respectivement pages 9 et 10.
  • "Le Monde," 26/06/1968 , Les difficultés du dialogue enseignants-étudiants », article signé par J. F..
  • "Journal du Comité d'information de la faculté de médecine de Paris, 20 mai 1968", Conservatoire des mémoires étudiantes (CME), http://www.cme-u.fr/index.php?option=com_zoom&Itemid=32&catid=244.