Lettre de la Mère Angélique de Saint-Jean Arnauld d'Andilly du 8 mai 1661

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Le document présenté ici est une lettre de la Sœur Angélique de Saint-Jean, sous-prieure de Port-Royal de Paris, adressée à Mademoiselle du Gué de Bagnols, une de ses novices et ancienne pensionnaire de Port-Royal de Paris. Cette lettre permet de comprendre les principes éducatifs prônés par la sœur Angélique de Saint-Jean et surtout leur mise en application. Elle montre en effet les liens particuliers entretenus entre la sœur et sa novice.

 

La sœur Angélique de Saint-Jean était une abbesse de l’abbaye de Port-Royal des Champs[1]. En 1656, les Petites Écoles situées sur le site de Port-Royal des Champs où les petits garçons étaient éduqués par les Solitaires, avaient été dispersées sur ordre du roi et sous la pression des Jésuites. En 1661, le roi interdit au monastère de recevoir des pensionnaires et des postulantes aussi bien aux Champs qu’à Paris. Dans ce contexte, le 5 mai 1661, Gabrielle du Gué de Bagnols (1642-1er novembre 1686) fut obligée, parmi d’autres novices comme Mademoiselle de Luynes, de quitter Port-Royal de Paris où elle avait été élevée pour le Val-de-Grâce.

 

En 1653 avait commencé la bataille autour des questions jansénistes, le pape ayant publié une bulle condamnant les cinq propositions de l’œuvre de Jansénius comme hérétiques. L’archevêque de Toulouse, Monsieur de Marca, avait établit un formulaire qui devait être signé par tous les clercs, y compris les religieuses. En réalité la bataille ne commença véritablement qu’en 1661 pour le monastère de Port-Royal. Ce monastère avait jusque là été protégé mais ses liens avec Pascal, qui avait publié ses Provinciales à partir de 1656, et surtout avec le Grand Arnauld dont la sœur Angélique de Saint-Jean était la nièce, rendirent la situation du monastère critique aux yeux du roi. Dans le contexte d’après fronde, Louis XIV se méfiait de toute volonté d’indépendance face au pouvoir. De plus, il était dirigé par un jésuite. Les jésuites étaient pour différentes raisons opposés aux jansénistes. Ainsi selon Jean Racine dans l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal «  une des choses qui rendaient cette maison plus recommandable, et qui peut être lui a attiré plus de jalousie, c’est l’excellente éducation qu’on y donnait à la jeunesse ».

 

C’est dans ce contexte que la sœur Angélique de Saint Jean, maitresse des novices, écrit à une de ses « filles » comme elle appelle ses novices. Elle appelle d’ailleurs plusieurs fois Gabrielle du Gué de Bagnols « ma chère sœur » comme si cette dernière, en étant novice, était déjà entrée dans le giron de la communauté, qu’elle faisait partie du réseau port-royaliste. En effet, la destinataire de la lettre est chargée aussi de donner des nouvelles de l’abbaye à celles que la sœur Angélique de Saint Jean appelle « nos chères enfants », c'est-à-dire aux autres novices qui se trouvent au Val de Grâce. Car, non seulement la lettre permet d’entretenir des liens personnels, mais elle est aussi un acte communautaire, ainsi la mère Angélique écrit au nom de plusieurs sœurs, et elle affirme d’ailleurs « tout le monde vous salue ».

 

La lettre témoigne de la douleur de la sœur Angélique de Saint-Jean, qui, en utilisant le verbe « arracher », montre bien l’affection maternelle que portait cette abbesse à ses novices. Cette affection n’est pas si exceptionnelle, compte tenu du fait que les religieuses de Port-Royal voulaient véritablement éduquer les filles, non pas seulement les instruire. Ainsi, il est écrit au Chapitre XVI des Constitutions de Port-Royal du Saint Sacrement «  l’on pourra recevoir au monastère des petites filles pour les instruire en la crainte de Dieu durant plusieurs années et non pour un an seulement ». Cette lettre illustre bien les principes éducatifs prônés par Port-Royal et que Jacqueline Pascal a mis par écrit dans son Règlement pour les enfants de Port-Royal publié dans les Constitutions du Monastère en 1665. Ainsi, elle affirme dans son règlement : « Nous devons avoir beaucoup de charité et de tendresse pour elles » et « pour servir utilement les enfants, nous ne devons jamais leur parler ni agir pour leur bien sans regarder Dieu ».

 

Il est intéressant de voir que sœur Angélique de Saint-Jean appelle les autres sœurs de la communauté les « mères », ce qui semble indiquer que les enfants élevés par les religieuses, ainsi que les novices, les appelaient ainsi. Non seulement elles étaient leurs mères spirituelles, mais elles leur enseignaient aussi tout ce qu’une fille devait alors savoir pour élever convenablement une famille. Et Racine écrivit en effet : « On pourrait citer un grand nombre de filles élevées dans ce monastère, qui ont, depuis, édifié le monde par leur sagesse et par leur vertu. On sait avec quels sentiments d’admiration et de reconnaissance elles ont toujours parlé de l’éducation qu’elles y avaient reçu ».  Certes, Racine n’est pas très objectif, mais cependant il est vrai que Port-Royal et plus généralement son enseignement influencèrent beaucoup de jeunes filles.

 

La maitresse des novices qu’est sœur Angélique de Saint-Jean se charge ainsi de leur éducation théologique et elle fait vraiment œuvre ici de guide spirituel comme pourrait le faire un confesseur. Elle s’appuie sur des extraits des textes saints mais aussi sur la dévotion particulière de sa protégée, sur sa devise tirée du psaume 17. Elle tente, au travers de cette lettre, d’affermir la foi de celles qui ont du quitter l’abbaye et de leur redonner courage. Le ton de la mère Angélique de Saint Jean est celui d’une éducatrice qui dit-elle se « réjouit de vous [Gabrielle du Gué de Bagnols] voir croître », elle ne cesse d’utiliser des impératifs et le devoir est un thème omniprésent dans cette lettre.

 

Le plus intéressant, et le plus novateur peut être, est le dernier paragraphe de la lettre. La Mère Angélique de Saint-Jean s’y laisse emporter par son affection et développe une comparaison très significative. Elle se compare à une nourrice, ce qui souligne bien qu’elle se considère comme une mère et non simplement comme une éducatrice, qui nourrit ainsi sa protégée par ses enseignements. Elle affirme ainsi « il n’y a de différence entr’elles [les nourrices] et moi sinon que je vous ai nourrie douze ans, et qu’elles ne les [les enfants] nourrissent que deux ». Puis la comparaison s’étend à la nourriture que la sœur donne à ses novices. Mais le fait qu’elle la désigne comme du lait montre bien la volonté protectrice des sœurs. Ainsi elles souhaitaient faire de leur pensionnat et de leur noviciat une sorte d’îlot préservé du péché du monde.

 

Cette lettre montre donc que l’éducation dans un couvent n’est pas du tout incompatible avec l’affection et l’amitié. Une amitié en Dieu, comme auraient dit les religieuses de Port-Royal. Mademoiselle de Bagnols n’est pas la seule avec qui sœur Angélique de Saint-Jean entretient ce genre de correspondance. Elle fit de même plus tard avec Mademoiselle de Séricourt ou Mademoiselle de Courcelles. Toutefois, la lettre que nous présentons ici n’est que le début d’une longue correspondance puisque, en 1682, deux ans avant sa mort, la mère Angélique de Saint-Jean adresse encore une lettre à Mademoiselle de Bagnols.

 

[1] Voir sa biographie abrégée dans la lettre de la même religieuse adressée en 1659 à son frère Monsieur de Luzancy et publiée sur l’Atelier numérique de l’histoire.

Bibliographie

  • Cadet Félix,, L'éducation à Port-Royal (Paris: Hachette, 1887).
  • Cognet, Louis, Le Jansénisme (Paris: PUF, 1995).
  • Arnauld Jacqueline et Pascal, Jacqueline, Constitutions du Monastère de Port-Royal du Saint Sacrement (Paris: Nolin, 2004).
  • Hildesheimer, Françoise, Le Jansénisme en France aux XVIIème et XVIIIème siècles (Paris: Publisud, 1991).
  • Préclin, Edmond, "Les conséquences sociales du Jansénisme," Revue d'Histoire de l'Eglise de France numéro 92 (1935).
  • Racine, Jean, Abrégé de l'Histoire de Port-Royal (Vienne, 1740).
  • Taveneaux, René, "Jansénisme et vie sociale en France au XVIIème siècle," Revue d'Histoire de l'Eglise de France numéro 152 (1968): 27-46.