Le passage à Lyon de Napoléon III, le 19 et le 20 septembre 1852.

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Ce document est une affiche imprimée par Chanoine, le futur imprimeur du Progrès, recueillie aux Archives municipales de Lyon. Elle a dû être placardée dans Lyon quelques jours avant la venue de Louis-Napoléon Bonaparte, le 19 et le 20 septembre 1852. Elle a pour titre complet « Itinéraire du voyage de Monseigneur le Prince-Président et Programme des fêtes données par la Ville de Lyon. ». Sa mise en perspective externe et l'étude de son contenu permet de comprendre la représentation du Prince-Président, en pleine conquête de pouvoir, dans une grande ville ouvrière.

Le contexte historique est extrêmement intéressant puisqu'il s'agit de l'année 1852, entre le coup d'état de 2 décembre 1851 et la proclamation de l'empire le 2 décembre 1852. Le futur Napoléon III n'est donc pour l'instant que le Prince-Président. Il doit pendant cette année charnière affirmer son pouvoir politique, ce qui est fait avec la nouvelle constitution promulguée le 14 janvier, mais aussi gagner la confiance du peuple. Pour cela, il entreprend sous le conseil de Persigny, son ministre de l'Intérieur particulièrement favorable au rétablissement de l'Empire, un voyage à travers la France pour obtenir l’adhésion populaire à ce projet. Ces déplacements s'inscrivent directement dans la tradition bonapartiste d'appel au peuple. Les régions visées sont, avant tout, celles du Midi, les moins acquises à sa cause, mais il cherche aussi à rencontrer le peuple des grandes villes en se rendant par exemple à Bordeaux et Marseille.

Lyon n'en est pas à sa première visite impériale. Une autre affiche du 13 mars 1815  montre le succès de Napoléon Ier ayant séjourné quelques jours dans la ville. On peut y lire « Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Lyonnais, je vous aime ». Le Prince-Président est aussi déjà venu deux fois brièvement à Lyon, en septembre 1849 et août 1850, mais les sources manquent pour étudier la qualité de l'accueil des Lyonnais. On peut, en tout cas, voir les résultats du plébiscite de décembre 1851, pour valider ou non le coup d'état. Les Lyonnais pouvant voter le ratifient à 32293 oui contre 17669 non. La proportion de non est considérable. La ville n'est pas bien acquise à la cause napoléonienne et le résultat s'explique par les pressions subies. Lors du coup d'état, l'action préventive des pouvoirs publics cause l'arrestation d'un millier de suspects. Les dispositions militaires prises permettent le maintien du calme : Lyon ne bouge pas malgré sa tradition de lutte contre le pouvoir parisien. Des troubles sont néanmoins constatés dans les faubourgs, suffisamment importants pour que le ministre de l'Intérieur concentre, entre les mains du préfet du Rhône, la police des communes avoisinantes. Cela amène rapidement à l'annexion par la municipalité Lyonnaise des trois communes de la Guillotière, de la Croix-Rousse et de Vaise.

Il faut maintenant comprendre la réception qui est faite au Prince-Président le 19 et 20 septembre 1852. Le voyage a commencé dès le début du mois et ne s'achève que le 16 octobre. Des moyens colossaux sont donc mis en œuvre et c'est ce qui se reflète à Lyon. On note deux dîners, un bal et un spectacle aux Grand-Théâtre, un défilé militaire et une visite du fort de la Vitriolerie, tout cela en l'espace d’à peine un jour et demi. Le parcours semble permettre de sillonner l'ensemble de la ville. C’est Lyon qui reçoit le Prince et non seulement le Prince qui passe par Lyon. Cela est visible par les deux Illuminations : illuminations des principaux monuments le soir du 19 et illumination générale le soir du 20.  Il faut rappeler que la première fête des Lumières n'a eu lieu que onze jours auparavant, le 8 septembre, et les autorités semblent profiter de ce savoir-faire pour les reproduire pour l'occasion. Le point fort de la visite est l'inauguration de la Statue de l'Empereur, le matin du 20 septembre. Cette statue de Napoléon Ier, haute de près de cinq mètres, prenait place jusqu'à sa destruction en 1870 au centre de l'actuelle place Carnot[1]. Cela s'inscrit parfaitement dans le projet politique du Louis-Napoléon Bonaparte de s'affirmer comme digne successeur de l'Empereur pour profiter de son prestige et étendre son influence chez tous les nostalgiques de l'Empire.

En contrepoint de ce grand dessein impérial, l'affiche indique aussi en capitales « Distribution de secours aux indigents ». Le Prince-Président montre ses préoccupations sociales, en saint-simonien éclairé et auteur de L'extinction du paupérisme en 1844. La réception des autorités l'après-midi du 19 et le dîner au soir permettent d'assoir son influence sur l'élite politique et économique. Son arrivée à cheval à la Préfecture, alors qu'il est arrivé en train de St-Etienne, rappelle aussi la grandeur militaire impériale et fait écho à la statue équestre de Napoléon Ier qui sera inaugurée le lendemain. L'affiche indique aussi que « la troupe forme une haie sur son passage ». En somme, la visite parvient de façon très habile à cumuler les légitimités politiques, militaires et sociales.

Enfin, il faut essayer de comprendre la réaction du peuple lyonnais pour savoir si le Prince parvient ou non à obtenir l'adhésion. Les sources manquent et les ouvrages biographiques de Napoléon III ne s'attardent pas sur le sujet. On lit seulement chez Louis Girard que « à Lyon, on avait peu crié « Vive l'empereur ! », alors que les autres biographes concluent tous sur la grande réussite du voyage à travers la France du Prince sans s'intéresser aux particularités locales. La source qui nous semble la mieux informée est celle d'Albert Mansfeld qui rédige une biographie de l'empereur en 1860. L'ouvrage est acquis de manière tout à fait partiale à sa cause, dans un but évident de glorification.  « La grande ville, siège de l'industrie française, se montre animée de sentiments pareils à ceux qui viennent d'éclater sur toute la route qu'a parcourue le Prince » écrit-il.

Néanmoins, Mansfeld restitue le discours qu'effectue Louis-Napoléon Bonaparte lors de l'inauguration de la Statue de l'Empereur, dans des mots qui semblent crédibles : « Lyonnais, votre ville s'est toujours associée par des incidents remarquables aux phases différentes de la vie de l'Empereur. Vous l'avez salué consul lorsqu'il allait par delà les monts cueillir de nouveaux lauriers ; vous l'avez salué Empereur tout puissant ;  et lorsque l'Europe l'avait relégué dans une île, vous l'avez encore, les premiers, en 1815, salué Empereur (...) Déposons donc sur cette pierre notre hommage à un grand homme ; c'est honorer à la fois la gloire de la France et la généreuse reconnaissance du peuple ; c'est constater aussi la fidélité des Lyonnais à d'immortels souvenirs ».

Le Prince est habile en s'inscrivant dans la nostalgie impériale qu'il semble constater chez les Lyonnais. Nous ne connaissons pas la qualité des applaudissements ayant salué ce discours, mais une source peut permettre d'évaluer le succès qu'a eu le Prince. Un deuxième plébiscite est effectué le 21 novembre, un mois seulement après le passage du Prince dans la ville. Les chiffres sont cette fois de 96 513 oui contre 9789 non, avec beaucoup moins d'abstentions. L'on peut donc avancer que le Prince a atteint son objectif en ramenant les Lyonnais à sa cause, alors que la ville n'avait au départ aucune raison de se soumettre.

 

 

 

[1] Cette place s’est appelée Louis XVI, Louis XVIII, de la Liberté, de la République, et depuis 1849, Napoléon.

Bibliographie

  • Pierre Milza, Napoléon III (Paris: Tempus, 2007).
  • Louis Girard, Napoléon III (Paris: Fayard, 1986).
  • Albert Mansfled, Napoléon III (Paris (traduit de l'allemand), 1860).