1966: un châtelain parle aux châtelains dans le premier numéro de la revue La Demeure Historique

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La contribution du Duc d’Harcourt, sorte de bilan d’une réunion régionale de la Demeure Historique tenue au château du Champ-de-Bataille en 1965, prend place dans le numéro inaugural de la revue de l’Association, paru au premier trimestre 1966. Au fil des pages de la publication, conseils pratiques (le plus souvent tournés vers la fiscalité) et rubriques sur la vie de l’association s’y succèdent, et dessinent l’état d’esprit général des propriétaires adhérents. En principe ouverte à tous, la Demeure Historique, fondée en 1923 par le docteur Carvallo pour regrouper les propriétaires de demeures historiques privées, s’adresse en effet plus particulièrement à ces derniers. Or en 1966, les châteaux ne semblent pas encore sortis des rangs de l’aristocratie : il n’est qu’à voir la succession de titres de noblesse au sein du comité directeur pour se rendre compte de l’ancrage de ces demeures au cœur des vieilles familles françaises. La publication perpétue un entre soi (que l’on retrouve dans bien d’autres cercles et réceptions), et couche sur le papier les frontières d’un monde dont l’identité est encore accrochée aux noms à particules.

Toutefois ce monde fermé s’affiche de plus en plus, et l’édition de la revue en 1966 n’est que l’aboutissement éditorial d’une visibilité et d’une activité accrue des châtelains sur la scène publique. En effet, en 1965, l’association est reconnue d’utilité publique par l’Etat, officialisant le rôle que s’est donné l’association  « de rechercher, d’étudier, et de faire connaitre tous les immeubles, châteaux, maisons avec leurs parcs et leurs jardins, offrant un caractère historique ou esthétique ; de faciliter tout ce qui peut être de nature à en assurer la défense, la conservation et la mise en valeurs conformément aux traditions de l’Architecture française. »

Or aux yeux de l’association, cela passe avant tout par la conservation des demeures au sein des familles de leurs propriétaires. Le Duc d’Harcourt, directeur de la publication de la revue, et vice-président de l’association, se fait le portevoix de cette revendication, et souligne l’importance de l’action de la Demeure Historique. Cette dernière doit, d'après le Duc, regrouper un maximum de membres, donnant ainsi du poids au lobby de cette « association efficace ». Sans qu’il en précise le contenu, il est entendu que les avancées sont avant tout fiscales : il s’agit d’alléger un maximum les charges, et de faciliter les déductions de frais d’entretien de la demeure. 1966 marque en cela une victoire, avec l’adoption du décret du 23 février portant sur la prise en charge des travaux d’entretien, même si « les dispositions du décret ne sont pas le maximum de ce que nous aurions pu souhaiter ». Ces mesures sont promues par Harcourt comme étant un moyen de « décharger l’Etat d’une dépense supplémentaire » (ce qui demande à être relativisé, comme l’a souligné Françoise Benhamou) : le maintien du propriétaire dans les murs permet de garder la demeure en vie. L’arbre mort, coupé de ses racines, est plus coûteux à maintenir debout.

Le Duc, et avec lui la Demeure Historique, se situe dans un entre-deux : le refus de la muséification ; mais en même temps la volonté de se démarquer fiscalement des demeures « banales » et le besoin d’un soutien financier de la part de l’Etat. D’où la volonté de l’association de rendre les mesures de protections (classement, inscription) plus souples, et plus vastes. Harcourt, quand il évoque la nécessaire complémentarité de la nature et de l’architecture, soulève la délicate question des abords des demeures classées. Depuis la loi de du février 1943, le champ de visibilité depuis un édifice classé est protégé. Pour le Duc, le château s’adresse aussi bien aux sens, au goût esthétique, qu’à l’esprit : il doit refléter la beauté façonnée par les seigneurs d’antan. En somme, l’écrin doit être protégé, tout en laissant une marge de manœuvre aux propriétaires, pour laisser s’épanouir « l’âme de la maison » au gré des évolutions des besoins familiaux.

Car les demeures sont vivantes, et doivent le rester, de l’avis d’Harcourt. Les châteaux ne sont pas des monuments, qu’il associe à des bâtiments « dont l’âme s’est envolée pour ne laisser subsister que des pierres inertes. ». Lieu de mémoire, la maison ne se limite pas à l’architecture, au simple « topos » géographique : elle est l’incarnation de l’héritage familial, dont les souvenirs se distillent dans les murs. C’est bien de lignée dont il est question, c'est-à-dire une vision linéaire de l’histoire qui relie le passé glorieux, le présent de la lutte pour la défense d’un futur à pérenniser. D’où l’importance de la filiation, et des réunions de famille. Les d’Harcourt s’apprêtent d’ailleurs à célébrer la leur au château de Champ-de-Bataille, le 2 juillet 1966.

C’est finalement la notion même de patrimoine qui est énoncée, la nécessité de transmission aux générations futures. Seulement, dans la bouche du Duc, la frontière est poreuse entre le patrimoine privé, et celui qui relève de tous les français. L’ambiguïté est condensée dans l’évocation de « notre patrimoine national » : que recouvre ce possessif, est-ce l’ensemble de la nation, ou simplement « nos familles », « nos maisons » ? Il y a derrière ce flou l’idée que ces familles, par leur histoire privée, ont fait l’histoire de France. Pour Harcourt, les « grands seigneurs » ont construit le pays, et les châtelains sont désormais les garants de l’histoire, mais aussi de la beauté, face aux périls de la modernité. Le rôle symbolique de ces seigneurs a été transmis, à leurs yeux, en même temps que les biens mobiliers. Les sacrifices endurés témoignent de la « noblesse des sentiments » : si le deuxième ordre n’existe plus de fait, ses valeurs se perpétuent. Ces familles se sentent toujours un rôle de patronage. Toutefois, si cette vision semble anachronique, elle n’est pas figée dans le passé. Quand le Duc parle d’ « influence locale, d’un rayonnement de quelque sorte que ce soit », il met en avant la présence des châtelains dans les cercles de pouvoir (lui qui est un ancien député), mais il entrebâille aussi la porte du tourisme. Les années 1960 marquent le début de l’ouverture massive des châteaux au public. Si celle-ci relève bien souvent de la nécessité économique, elle est aussi un moyen de rehausser le prestige du châtelain.

Ainsi cet article du Duc d’Harcourt montre-t-il bien l’intrication de la publicité et de la préservation de l’entre soi : la revue est ouverte à tous les lecteurs, mais le Duc s’adresse avant tout à ses semblables ; l’ouverture au public représente une intrusion dans l’intimité, mais aussi le renforcement de l’image du châtelain. Loin de se diluer, le monde, dont la Demeure Historique se fait le héraut, se voit confirmé dans son identité : par le militantisme, et l’action politique, mais aussi par une appropriation de l’histoire de France, devenue une histoire de famille. Par cette assimilation, la préservation du patrimoine privé devient un souci national. Mais d’Harcourt parle autant depuis son statut de châtelain que de son titre de Duc, avec le mode de vie afférant. Or les années 60, si elles marquent l’ouverture des châteaux au public, marquent également l’apparition de nouveaux châtelains, dont on ne trouve pas le nom dans le bottin mondain. La revue ne reflète pas encore cette réalité, et le Duc n’a pas encore pris acte, perpétuant dans sa contribution l’image traditionnelle du grand seigneur patronnant son fief de toute l’autorité de ses ancêtres.

Bibliographie

  • Leniaud Jean-Michel, Melot Michel, Lecoq Anne Marie et Catherine Bertho-Lavenir, "De l’abus monumental," Les cahiers de médiologie N° 7 (1 juin 1999): 103‑114.
  • Melot Michel, "Le monument à l’épreuve du patrimoine," Les cahiers de médiologie N° 7 (1 juin 1999): 7‑19.
  • Benhamou Françoise, "L'économie du monument," Les cahiers de médiologie N° 7 (1 juin 1999): 71-86.
  • Mension-Rigau Eric, La vie des châteaux: mise en valeur et exploitation des châteaux privés dans la France contemporaine, 1 (Paris: Perrin, 1999), 359.
  • Pinçon Michel et Pinçon-Charlot Monique, Les ghettos du gotha: au coeur de la grande bourgeoisie (Paris: Points, 2010), 337.
  • sous la direction de Bernard Schiele, Patrimoines et identités (Québec: MultiMondes : Musée de la civilisation (coll. « Collection Muséo »), 2002), 41-63.