Lettre du 11 mai 1939, de l'ambassadeur à Rome, André François-Poncet, adressée au ministre des Affaires étrangères, M. Georges Bonnet.

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La double pression de l'opinion et du ministère.

Cette lettre est écrite à un moment où les relations franco-italiennes sont dans l'impasse. Le retour d'un ambassadeur français à Rome devait renouer les liens entre les deux voisins, rompus après l'invasion de l'Ethiopie, l'avènement du Front populaire et la guerre d'Espagne (soutien actif des italiens aux nationalistes). Le retour de la droite-radicale au pouvoir en France en avril 1938, la reconnaissance de Franco, la politique de conciliation post-Munich, devaient réchauffer ces rapports. Mais face aux revendications italiennes (Tunisie, Djibouti, Corse, Savoie) ils restent au point mort.

Poncet s’emploie d’abord à justifier son action. Il a pris l’initiative, de manière unilatérale, de demander audience auprès de Galeazzo Ciano, ministre des Affaires étrangères de Mussolini, et gendre de celui-ci, artisan du rapprochement avec l’Allemagne.

Depuis qu’il est en poste à Rome, Poncet n’a reçu de Paris aucune recommandation, le ministère se bornant à l'attentisme. «Mon silence n’avait que trop duré» : sa crédibilité est en jeu. Il est connu du grand public, ambassadeur à Berlin de 1933 à 1938. Il cristallise en France la critique de la presse de gauche visant le rapprochement avec l'Italie et son échec. Nommé à Rome à la suite de sa propre demande, il prétendait jouer un rôle central dans le maintien de la paix en Europe. Or, il se retrouve marginalisé.

Racontant l’entrevue avec le ministre, il s'en prend au Quai d’Orsay qui l’a laissé dans l’ignorance de la mission Baudouin de février 1939. Elle a nui au rapprochement : l'émissaire constitue à présent un prétexte employé par Ciano pour demander de plus grandes concessions françaises. Plusieurs raisons poussant l'ambassadeur à réprouver cette mission secrète : Paul Baudouin n'est pas diplomate, c'est un industriel proche des milieux politiques. Il a lui-même proposé sa médiation. Directeur des Salines de Djibouti, actionnaire du chemin-de-fer ethiopien, il est, selon lui, un interlocuteur privilégié pour discuter avec le gouvernement romain des revendications en Afrique. Ainsi, il remet non seulement en cause l'aptitude de Poncet à traiter avec les Italiens, mais aussi la pertinence, dans une Europe sous tension, du rôle du diplomate, n'étant lui-même qu'homme d'affaires

Si il critique Baudouin, ce n’est pas par attachement à une conception wilsonienne de la diplomatie dans un cadre démocratique, c’est plutôt parce que celui-ci remet en cause sa crédibilité, son expérience. Objectivement, Baudouin a contribué au réchauffement des relations entre Rome et Paris, ne serait-ce parce qu’il a forcé Poncet à agir.

 

Une conception idéologique de la diplomatie en Europe

Il ne lui est pas demandé d'exprimer sa vision de la politique européenne, ou de prendre, seul, l'initiative d'une rencontre diplomatique officielle. Une tel exposé atteste d'une connivence d'esprit certaine entre les deux hommes : Poncet ne prendrait pas le risque d'exposer une conception idéologique si ancrée politiquement envers un supérieur dont il ne connaitrait pas a priori l'avis.

Il expose en premier lieu les forces politiques en jeu sur le continent, persuadé que la paix se trouve à Rome : Mussolini détient un ascendant sur Hitler. Présent aux accords de Munich, il fut impressionné par la maîtrise dont a fait preuve le Duce. Dès lors, si les démocraties proposent des alternatives d'entente à Mussolini, celui-ci renforcera sa marge de manoeuvre face à Berlin.

Ce raisonnement s’inscrit dans le cadre d’une conception particulière de la diplomatie : «un art de circonstance et d’adaptation». Un violent débat a lieu en France sur la politique d’apaisement et d’attentisme soutenue par Bonnet. La gauche critique ce tropisme vers une Italie agressive, dénonce la non-intervention en Espagne. Les radicaux et la droite conservatrice n’ont de cesse de défendre une diplomatie réaliste, «raisonnable», débarrassée de toute considération idéologique. Ce parti développe dans la presse toute une terminologie dont les résonances sont similaires sous la plume de Poncet : «art de circonstance», «adaptation», refus des «systèmes rigides», des idéologies comprises comme dogmes, dénie de «réalité» de la part de «doctrinaires fanatiques» (voir l'article d'Emile Henriot, Le Temps, 13 février 1939, titre évocateur « Opportunisme ou réalisme »). La gauche est sensible au bellicisme aveugle qui aurait pu causer une conflagration générale en Espagne. Le conflit a été évité grâce aux radicaux et à la droite, véritables défenseurs de la paix.

Cette vision élastique de la diplomatie favorise à Paris la structuration d'un clan italophile, autour de Laval, Anatole de Monzie et le Comité France-Italie. Or, ces personnalités, ultra-pacifistes, ne sont pas seulement guidés par des motifs de Realpolitik.

Poncet, membre d'une droite conservatrice (député Alliance démocratique, 1924-1932) suit des motifs idéologiques. Cette diplomatie, fruit d’un réalisme neutre, est en fait soutenue par un corpus idéologique qui transparait dans la lettre : «au-dedans, le redressement, la régénération, la purgation de la nation ». Ce lexique, type Ordre moral, vise la France du Front populaire. Derrière le rapprochement avec l’Italie, se dessine un projet politique global: la reconstruction de la paix en Europe, sur la base d’une entente avec les dictatures et d’un socle idéologique commun : la patrie et l'anticommunisme. Cette pensée animerait donc des républicains, la droite de gouvernement.

Poncet est optimiste quand aux chances de renouer avec Ciano dont il remarque la cordialité. C’est à cette époque que ce dernier prend conscience du danger de l’expansionnisme allemand pour les intérêts mêmes de l’Italie (voir Journal Politique). A son apogée en mai 1939, il tente de limiter le tropisme du Palais Chigi vers Berlin : il accepte ainsi l'entrevue avec Poncet.

Les orientations de politique étrangère sont prises à Paris : l'ambassadeur informe et représente Paris. Or, ce courrier entend démontrer le contraire :Poncet se place à l'égal des concepteurs du Quai d'Orsay, il refuse son rôle d'exécutant;

C'est ce qui motive cette attaque à la fin du courrier visant l’isolement dont il a été victime pendant plusieurs mois. «A quoi bon entretenir des missions à l’étrangers et des ambassadeurs, si leur jugement, si leur travail ne pèsent rien dans les bureaux de Paris, détenteurs, par définition, de la vérité?» Il répond aux attaques dont il a été la cible en interne : «complaisance» à l’égard des Italiens. Cette attaque est infondé selon lui et n’a pas de sens : le rôle de l’ambassadeur est de renforcer les liens entre le pays qu’il représente et celui où il est en poste. Sa nomination n’a donc pas d’intérêt si il doit se borner à une totale passivité. L'Italie est un sujet clivant au Quai d’Orsay. Il attaque implicitement le Secrétaire Générale du ministère, Alexis Léger, anglophile, partisan de la fermetéenvers les dictatures. Dans cette optique, le rôle de Poncet doit s'en tenir à une fonction de représentation. Cette charge visant le Secrétaire général et le dédain qu'il feint de lui réserver, s'appuient sur la connaissance par Poncet des tensions entre Bonnet et Léger. Il renforce ainsi sa position auprès du ministre en l'assurant de son soutien.

On voit donc bien dans cette lettre que derrière un discours républicain, pacifiste et une diplomatie qui se veut avant tout réaliste, se cache un fond idéologique global, ménageant certaines affinités avec le régime italien.

 

Bibliographie

  • Ciano, Galeazzo, Journal Politique (Paris: La Baconnière, 2013), 791.
  • François-Poncet, André, Au palais Farnèse. Souvenirs d'une ambassade à Rome. 1938-1940 (Paris: Les Quarante, 1961), 196.
  • Milza, Pierre, L'Italie fasciste dans l'opinion française. 1920-1940 (Paris: Armand Colin, 1967).
  • Ostenc, Michel, Ciano. Un conservateur face à Mussolini et Hitler (Paris: Editions du Rocher, 2007), 261.