Le sommet de Strasbourg : un moment décisif pour l’intégration européenne.

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« Climat tendu » (Stark, 2004), « mes sentiments en ce moment : ce n’est pas beau ! » (Schabert, 2005), telles sont les expressions utilisées par François Mitterrand d’une part et Helmut Kohl d’autre part pour caractériser l’ambiance du Conseil européen des 8 et 9 décembre 1989. La caricature de Plantu, publiée dans Le Monde en date du 9 décembre 1989 vise à illustrer ces tensions qui ont pu émerger entre les douze chefs d’État ou de gouvernement des pays-membres de la Communauté Économique Européenne (CEE) réunis à Strasbourg. Au moins une fois par semestre, ces sommets constituent le moment décisif de la politique européenne puisque les dirigeants en déterminent les grandes orientations.

Parmi, les chefs d’État représentés, on peut reconnaitre le Président François Mitterrand qui est en charge depuis le 1er juillet 1989 de la présidence de la CEE, mais aussi le Premier ministre britannique Margareth Thatcher et enfin à l’arrière-plan le Chancelier de la République fédérale d’Allemagne (RFA) Helmut Kohl. On peut d’ailleurs noter que Plantu dépeint seulement douze participants, alors qu’en réalité treize personnes y sont conviées. En effet, le Président de la Commission européenne, en l’occurrence le Français Jacques Delors, siège aussi lors de ces réunions.

Ce sommet intervient dans un contexte particulier puisqu’il s’agit de la première rencontre officielle des Douze après l’annonce surprise par Helmut Kohl, le 28 novembre, de son programme en dix points, conséquence de la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989. Préparé dans le plus grand secret, le Chancelier annonce devant le Bundestag son souhait de voir à terme « s’instaurer des structures confédératives entre les deux états en Allemagne dans le but de créer ensuite une fédération ». La mise en avant de la perspective de la réunification et l’absence totale de concertation provoquent la colère de certains dirigeants occidentaux dont au premier rang Margareth Thatcher très clairement opposée à un processus de réunification. Ainsi, lors d’un entretien privé avec la Président français, elle exhume des cartes de l’Europe de la Seconde Guerre mondiale et brandit la menace que ferait peser la « Grande Allemagne » sur le continent afin de tenter de le rallier à sa cause. Cette volonté d’établir une coalition franco-anglaise est un des éléments qui viendront jeter le trouble sur l’attitude de François Mitterrand vis-à-vis du processus de réunification allemande.

Car, comme le note Werner Weidenfeld, du côté français, « Kohl a réveillé les vieilles craintes françaises d’un retrait de l’Allemagne de la communauté occidentale ». C’est bien cette attitude, partagée par une partie de la population et des hommes politiques, que Plantu cherche à représenter en montrant un Chancelier allemand plus préoccupé par la destruction du mur et l’unification de son pays que par la construction européenne alors engagée dans un processus d’approfondissement. La France veut obtenir avant toute chose la certitude que la réunification allemande, que l’on sait de plus en plus inéluctable, se fera en parallèle de l’intégration européenne. Ainsi, au regard de l’historiographie la plus récente, la caricature doit se lire comme la volonté française d’arrimer l’unification allemande à la construction européenne et non comme une opposition à celle-ci qui reflète, en revanche, la position britannique.

En effet, François Mitterrand souhaite que ce Conseil de Strasbourg permette de lancer l’Union Économique et Monétaire (UEM). Pour cela, le Président veut obtenir l’ouverture d’une conférence intergouvernementale (CIG), avant la fin de l’année 1990, afin de déterminer les modifications nécessaires aux traités européens permettant d’aboutir in fine à l’union monétaire. Or, le Chancelier allemand refuse ce calendrier et propose, notamment pour des raisons de politiques internes  et électoralistes, que la possible ouverture d’une CIG ne soit discutée que sous la présidence italienne en décembre 1990, soit un an plus tard. Sur cette question de l’union économique, le Chancelier se heurte à l’opposition des milieux financiers très attachés à la valeur du Deutschemark et ne souhaite pas ouvrir ce débat sensible avant la tenue des élections à l’automne 1990. Délaissant l’intégration économique, Helmut Kohl propose une réforme institutionnelle avec l’ouverture d’un débat sur un élargissement des prérogatives du Parlement européen. Les priorités entre Bonn et Paris ne semblent plus être les mêmes et les tensions se font sentir. Cependant, François Mitterrand, dans une lettre adressée à H. Kohl en date du 1er décembre 1989, confirme qu’à Strasbourg il souhaite s’engager « sans équivoque sur la voie de l’Union économique et monétaire ». Ainsi, ce sont ces divergences de positions sur la politique européenne qui sont à l’origine des craintes de Paris lors de l’ouverture du sommet et qu’illustre le dessin de Plantu. En revanche, contrairement à ce que peut laisser entendre la caricature, Kohl ne tourne pas le dos à la construction européenne, bien au contraire il reste profondément convaincu des bienfaits de la Communauté. Le sommet de Strasbourg reflète, non pas des divergences sur l’utilité de l’approfondissement européen, mais sur les orientations nécessaires à prendre.

Malgré ces vifs désaccords et tensions et contre toute attente, ce sommet débouche le 9 décembre sur un accord entre les Douze portant à la fois sur la réalisation de l’UEM et le règlement de la question allemande. Conscient du lien étroit existant entre les deux dossiers, Helmut Kohl, fait savoir dès le déjeuner du 8 décembre, qu’il accepte que l’ouverture de la CIG se fasse avant la fin de l’année 1990. En échange de cette concession, le Chancelier souhaite obtenir le soutien des Douze sur la question de l’unification allemande qui constitue le nœud sur lequel les discussions achoppent face à l’opposition virulente de la Grande-Bretagne et de l’Italie, alors que François Mitterrand, du fait de son statut de président de la Communauté, ne prend pas part au débat. Finalement, après de longues tractations, les Chefs d’Etat réussissent à se mettre d’accord sur une déclaration finale reconnaissant le droit à l’autodétermination du peuple allemand, mais dans le respect des traités internationaux et de la construction européenne. Si ce sommet est « une réussite pour la diplomatie mitterrandienne » (Frédéric Bozo) se pose alors la question de savoir s’il y a eu « un troc » (Hans Stark), « un marchandage » (Daniel Vernet) entre la France et l’Allemagne concernant l’UEM et la question allemande. Frédéric Bozo se montre, quant à lui, plus nuancé, préférant reprendre l’expression allemande de Junktim, difficilement traduisible, qui correspond  à une forme d’interdépendance juridique, mais en tout état de cause la question reste posée.

Ainsi, cette caricature permet d’aborder le moment décisif qu’est le Conseil européen de Strasbourg puisqu’il engage la Communauté dans la voie irréversible de l’UEM qui la mènera au traité de Maastricht, malgré les vives divergences des Douze autour de la question allemande. Elle est aussi le reflet de la perception des craintes françaises en décembre 1989, même si les positions d’Helmut Kohl sur la construction européenne et de François Mitterrand sur la réunification doivent être nuancées.

 

Les villes de Strasbourg, lieu de tenue du Conseil européen, de Bonn, siège du pouvoir exécutif allemand, ainsi que de Paris, siège du Monde et du pouvoir exécutif français, ont été choisies comme localisations.

Bibliographie

  • Frédéric Bozo, Mitterrand, la fin de la guerre froide et l'unification allemande. De Yalta à Maastricht. (Paris: Éditions Odile Jacob, 2005).
  • Pierre Gerbet, La construction de l'Europe (Paris: Armand Colin, 2007).
  • Tilo Schabert, Mitterrand et la réunification allemande. Une histoire secrète (1981-1995) (Paris: Grasset, 2002).
  • Hans Stark, La politique d'intégration européenne de la République fédérale (1982-1998) (Paris: L'Harmattan, 2004).
  • Daniel Vernet, "Mitterrand, l'Europe et la réunification allemande," Politique étrangère n°1 (2003): p.165-179.
  • Werner Weidenfeld, Auβenpolitik für die deutsche Einheit : die Entscheidungsjahre 1989-90 (Stuttgart: Deutsche Verlags-Anstalt, 1999).