L’affaire Maurice Audin : lettre de Jean R. Gillet à Hubert Beuve-Méry

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Le texte que nous présentons est une lettre de Jean R. Gillet, jeune assistant à la Sorbonne, à Hubert Beuve-Méry, fondateur et directeur du journal Le Monde de 1944 à 1969. Beuve-Méry a publié cette lettre dans l’édition du 16 août 1957. La France est alors plongée depuis bientôt trois ans dans ce que l’on n’appelle pas encore la guerre d’Algérie.

Il est difficile d'avoir des renseignements certains au sujet de Jean R. Gillet; il s'agit peut-être d'un professeur de littérature né en 1924. Il fait partie des nombreux universitaires qui réagissent à la disparition de Maurice Audin, jeune mathématicien d’Alger arrêté le 11 juin 1957 par les militaires de la 10e Division Parachutiste. Cette arrestation s’inscrit dans le cadre de la « bataille d’Alger », c’est-à-dire l’ensemble des mesures mises en place pour lutter contre les indépendantistes algériens à Alger. Le général Massu, qui a reçu les pleins pouvoirs depuis le 7 janvier 1957, est chargé d’organiser cette lutte. La « bataille d’Alger » dure jusqu’au mois d’octobre de la même année. Les craintes de l’armée française se focalisent notamment sur le Parti communiste algérien, qui, dans le contexte de la Guerre froide, est soupçonné, avec le FLN, d’être le fer de lance de l’indépendantisme. Maurice Audin, adhérent au PCA, est soupçonné d’être en contact avec André Moine, membre dirigeant du parti.

Après son arrestation, Josette Audin, sa femme, est assignée à résidence durant trois jours. Sans nouvelles de son mari les jours suivants, elle cherche à alerter plusieurs autorités civiles et militaires. Le 22 juin, une lettre de Pierre Maisonneuve, directeur du cabinet de Robert Lacoste (le ministre résident et gouverneur général de l'Algérie), l’informe que son mari est assigné à résidence à la disposition du commandant militaire. Le 1er juillet, dans les bureaux du colonel Godard, on l’informe de vive voix que son mari s’est évadé au cours d'un transport du centre de triage d'El-Biar vers une villa de la rue Faidherbe. Convaincue que cette version officielle est peu crédible compte tenu du fait que son mari aurait tenté de la contacter, ayant en outre connaissance des pratiques de torture infligées par les parachutistes à de nombreux prisonniers, Josette Audin continue d’envoyer des lettres, notamment à des intellectuels susceptibles de la soutenir dans sa démarche.

Au moment où est publiée la lettre de Jean R. Gillet, J. Audin a déjà envoyé deux lettres au Monde, lettres dans lesquelles elle fait part de son inquiétude concernant ce qu’est devenu son mari et ce que les parachutistes ont pu lui faire subir. La première date du 8 juillet, la seconde du 13 août. Le Monde est, durant la guerre d’Algérie, très actif dans sa dénonciation des exactions de l’armée française. Il est en outre un des journaux métropolitains qui parviennent à Alger. La phrase que relève Jean R. Gillet (« J'ai la certitude absolue, écrit-elle, que mon mari a été torturé ») se trouve dans la seconde lettre. On peut noter que, dans sa lettre, J. Audin n’emploie pas l’expression « certitude absolue » mais « preuve absolue ». Jean R. Gillet édulcore son propos, sans doute par prudence, et dans l’impossibilité où il se trouve d’administrer une quelconque preuve.

Dans la typologie des résistants à la guerre d’Algérie qu’il a établie (Une fidélité têtue. La résistance française à la guerre d’Algérie), Pierre Vidal-Naquet distingue ce qu’il appelle les dreyfusards, les bolcheviks et les tiers-mondistes. Sans présumer de l’appartenance politique de J.R Gillet (Vidal-Naquet précisait que certains opposants étaient un mélange de ces trois « types idéaux »), cette lettre le montre clairement comme un dreyfusard, c’est-à-dire attaché à certains impératifs moraux catégoriques (« Rien, aucun argument, aucune finasserie, ne peut être mis en balance avec la souffrance d'un homme supplicié (…) notre devoir est de ne pas laisser sans écho ce cri de détresse »), ainsi qu’à une certaine image idéale de la France comme patrie des Droits de l’homme.

La lettre de J.R. Gillet n’est pas un cas isolé, et les appels d’universitaires se multiplient. Mais il a raison de souligner que les vacances d’été affaiblissent l’écho de cette disparition. Ainsi le mathématicien Laurent Schwartz, futur membre du comité Maurice Audin, reçoit une lettre de Josette Audin en juillet mais, alors en voyage à Bombay, il ne la lit et n’y répond qu’à la fin du mois d’août. De même les protestations d’universitaires se multiplient à partir de la fin août : Le Monde dans son édition du 28 août fait état d’un certain nombre de lettres, notamment celle de Pierre Vidal-Naquet, futur auteur de L’Affaire Audin. Tous demandent un éclaircissement de la part de l’armée sur la situation du jeune mathématicien et sur les conditions dans lesquelles il a été assigné à résidence. Le 10 septembre, Le Monde signale une lettre signée par trente universitaires et adressée au ministre de l’Education nationale, dans laquelle ils réclament une enquête. Le 22 octobre, une nouvelle lettre du même type est adressée au ministre, signée par cinquante-cinq professeurs de lycée.

Cette forte mobilisation du monde professoral aboutit à la formation du comité Maurice Audin, en décembre, dont la lettre de J.R. Gillet constitue donc un jalon. Le comité est composé majoritairement d’universitaires. Il est clair que la solidarité de métier a joué un rôle non négligeable dans cette mobilisation. Le fait que Maurice Audin soit un Français d’Algérie, jeune mathématicien en train d’achever sa thèse, a favorisé un processus d’identification et de sympathie, tout à fait palpable dans la lettre de J.R. Gillet (qui, en tant que jeune assistant, occupe un rang académique proche de celui d’Audin). M.Audin devient rapidement un symbole des crimes de l’armée française en Algérie, mais un symbole non représentatif, car la grande majorité des victimes de la torture sont des musulmans. J.R. Gillet fait partie des universitaires qui, s’étant inquiétés de son sort, n’adhèrent pourtant pas au comité Audin, ce qui pose la question du passage de l’indignation à l’action militante.

Bibliographie

  • Pierre Vidal-Naquet, L'Affaire Audin (Paris: Les Editions de Minuit, 1958).
  • Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, Tome 2 (Paris: Editions du Seuil, 1998).
  • Sylvie Thénault, Histoire de l'indépendance algérienne (Paris: Flammarion, 2005).
  • Laurent Schwartz, Un mathématicien aux prises avec le siècle (Paris: Editions Odile Jacob, 1997).
  • "Le Monde," 16 août 1957 Paris, .
  • Pierre Vidal-Naquet, "Une fidélité têtue. La résistance française à la guerre d'Algérie," Vingtième siècle. Revue d'histoire N 10 (avril-juin 1986): pp.3-18.
  • "fiche de Jean Gillet, professeur de littérature", http://www.idref.fr/026891492.