Lettre du Père François Xavier Maresca aux membres du conseil central de la propagation de la foi.

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Cette lettre fait partie de la correspondance envoyée par les missionnaires comme le R. P. Claude Gotteland et le R. P. Auguste Poissemeux dans les premières années de la mission de Kiang-nan. Certaines ont été publiées dans la revue Annales de la propagation de Foi par la compagnie des Jésuites à Rome. Selon les dates d’envoi et de réception, chaque lettre prend entre 2 et 6 mois par la voie maritime Shanghai-Marseille pour gagner les confréries de Paris ou de Lyon.

Avant la fondation du vicariat apostolique de Kiang-nan, les affaires catholiques des deux provinces du Jiangsu et de l’Anhui sont placées sous l’administration du diocèse de Nankin (1844-1856), selon l’édit du pape Grégoire XVI, où la compagnie des jésuites est envoyée pour mener l’évangélisation. François Xavier Maresca, franciscain italien, administrateur du vicariat apostolique d’alors, entretient une relation amicale avec les pères jésuites. Il laissera sa place au jésuite Adrien Languillat en 1864.

La lettre aborde différents sujets relatifs à la remise en ordre religieuse dans un pays traditionnellement païen. Elle se rapproche d’autres lettres des missionnaires de la même région sur l’état de la mission qui s’accordent à constater que « les chrétiens sont bien déchus » de la splendeur du passé. Dans ces lettres, dont la moitié sont envoyées depuis Shanghai, on trouve des débats relatifs à la construction des églises à Shanghai et à la reprise de l’héritage légué par les plus anciens catholiques chinois. Sachant que l’introduction du catholicisme à Shanghai remonte à la fin du XVIIe siècle, cette influence a subsisté de la persécution des chrétiens, à partir de 1724, jusqu’au retour des jésuites. « Il y a dans ce vicariat 70 000 catholiques perdus au milieu de 50 millions d’infidèles », écrit Maresca. « Les chrétiens sont pauvres, ils sont peu instruits, mais pratiquent les devoirs essentiels ». Dans une lettre du P. Clavelin envoyée un peu plus tôt, en 1846, on constate également la difficulté de la situation: « ces missions depuis la destruction de la Compagnie, ont été bien abandonnées et maintenant encore elles réclament les plus pressants secours. Les chrétiens ont gardé la foi mais ils sont peu instruits. »[1]

La lettre retrace la tradition catholique dans la région où Paul Xu, premier ministre chinois à la fin du XVIIe siècle et un des premiers catholiques du pays sous l’influence du jésuite Matteo Ricci, est une figure emblématique de la communication sino-étrangère. Les œuvres catholiques nouvellement bâties prennent forme et deviendront le futur pôle religieux de Zi-ka-wei, situation décrite dans cette lettre : « Ces messieurs [les ambassadeurs, consuls, commandants ou officiers français] veulent bien louer la simplicité et le bon goût quasi champêtre de notre cher Zi-ka-wei. Les représentants ou résidents des autres puissances y font aussi le pèlerinage ». Dès lors, Shanghai est redevenue une ville d’intérêt, la ville qui a « un peuple considérable, difficile à évaluer et une incroyable animation, due à sa position et son commerce ». Le père Maresca rend hommage à tous les représentants étrangers, notamment celui de la France. Le rôle des forces d’occupation étrangères est décisif pendant la révolte des Taïping (1851-1864). Avec les milices locales et l’armée manchoue, ils résistent pendant le siège sanglant de Shanghai (1862) et protègent la ville des menaces militaires de l’armée de Taïping. Les missionnaires collaborent et aident attentivement les blessés et les sinistrés pour que Shanghai devienne le seul endroit épargné de la mise à sac total dans le Kiang-nan.

Deux figures de la puissance française sont mentionnées : le premier consul français de Shanghai, Charles de Montigny, et son interprète Michel Alexandre Kleczkowski. Le premier est un diplomate en poste en Asie orientale entre 1844 et 1868, et le second, après avoir longtemps servi la puissance coloniale et avoir été anobli, est devenu premier secrétaire de la légation de France en Chine et professeur de chinois à l’Ecole Française d’Extrême Orient dès son retour en France. En 1850, avec l’aide du père Maresca, il a réussi à établir la concession française, dont la paroisse profite du protectorat religieux dans la région pour mieux évangéliser.

Maresca mentionne les problèmes concernant la « superstition chinoise » et évoque un désastre naturel. En l’année 1850-1851, la région a été ravagée par les inondations. Les missionnaires ont dû prendre des mesures pour sauver les sinistrés. C’est à ce moment-là que se sont multipliés les établissements pour le bien-être des orphelins abandonnés par leurs familles ou qui ont échappé à l’infanticide, comme dans le cas raconté par Maresca où des mauvais parents voulaient noyer leur enfant. Charles de Montigny rend hommage à l’œuvre des missionnaires un an après pour cette floraison. «Messieurs les révérends pères de Zi-ka-wei ont depuis longtemps compris ce besoin, et ils viennent de créer, dans le Siège même de leur Société, une admirable école, qui, si la sollicitude et les sympathies de l'Europe lui viennent en aide, fera tout un avenir pour les missions catholiques en Chine. »[2]Du côté des missionnaires, le problème fondamental est la pénurie de prêtres. Cette année-là, il n’y a que deux missionnaires disponibles pour le service de dimanche, Simon Xu, un descendant de Paul Xu, et le R.P. Brouillon, futur auteur d’un Mémoire sur l’état actuel de la mission du Kiangnan, 1842-1855. Les mauvais traitements envers les pratiquants sont fréquentes, souvent provoquées par les « libertins » et les xénophobes. Pourtant, les traités de Huangpu (1844), de Tien-tsin (1858) et de Pékin (1860) assurent et réaffirment la sécurité des missionnaires et des pratiquants. Malgré cela, la violence et la persécution éparses persistent dans tout le pays. Les diplomates de l’Eglise et de la France réclament à plusieurs reprises auprès du Tsong-li Ya-men (ministère des affaires étrangères) contre ces violations des traités. Dans le pire des cas, les conflits prennent tellement d’ampleur qu’ils débouchent sur des procès religieux. Les missionnaires les attribuent à l’incapacité du gouvernement chinois : « il est aisé de comprendre en effet que, dans un empire aussi étendu que la Chine, où la faiblesse de l'administration centrale laisse prendre aux gouverneurs des provinces une autorité discrétionnaire, l'exécution des traités soit chose difficile à obtenir, quand elle gêne les intérêts des mandarins ou les passions de la multitude. On comprend encore que cette difficulté devienne plus grande dans un Etat sans cesse troublé par des révoltes armées et depuis longtemps rongé par tous les vices d'une irrémédiable décadence»[3].

Maresca évoque aussi la présence des protestants, qualifiés d’« hérétiques », qui sont les concurrents des catholiques dans la région et propose aux missionnaires une façon d’évangélisation à la norme catholique et adaptée aux circonstances de la Chine. Dans une autre lettre de Maresca en 1851, il est écrit : « nous sommes en face du protestantisme pour faire le bien, il nous faut, sinon prodiguer l'argent comme il le fait, du moins montrer le culte catholique avec une certaine dignité »[4] La demande d’ériger les écoles pour éduquer les plus jeunes pratiquants fut l’une des préoccupations les plus urgentes face au protestantisme afin de « contrebalancer » les efforts de ce dernier. Dans cette concurrence, les deux cultes chrétiens développeront chacun son propre système et connaîtront leur âge d’or de la fin du 19e siècle jusqu’aux années 1930.

 

Bibliographie

  • Lettre du P. Stanislas Clavelin, S. J, Annales de la Propagation de la Foi, XVIII (1846), p.268.
  • Lettre de Charles de Montigny au supérieur général de la Compagnie de Jésus, 28 janvier 1851, in Histoire de la mission du Kiang-nan, ed. Joseph de la Servière (Imprimerie de l’orphelinat de T’où-Sè-Wè, 1914), p.249-251.
  • Annales de la Propagande de la Foi, XXXIX (1867), p.32.
  • Extrait d’une lettre de Xavier Maresca du 1er octobre 1851, Annales de la Propagation de la Foi, XXIV (1852), p.38.