L'insurrection communaliste de la Guillotière le 30 avril 1871

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Le 30 avril 1871, une ultime tentative pour sauver la Commune a lieu à la mairie de la Guillotière. Au petit matin, vers 5 ou 6 heures, une bande armée de 25 à 30 individus, parcourt les rues de ce faubourg lyonnais très populaire, tambour et drapeau rouge en tête, après avoir sonné le tocsin à l’église Saint-André. Faute de munitions, le piquet de gardes nationaux en poste à la mairie ne peut contenir l’émeute naissante et se replie, laissant les insurgés prendre facilement le contrôle du bâtiment municipal. Le but des insurgés est d’empêcher la tenue du vote organisé le jour même dans le cadre d’élections municipales voulues par le gouvernement Thiers, afin d’affaiblir la Commune de Paris. Les émeutiers occupent pendant toute la journée la mairie et bénéficient de l’appui de la population qui, de plus en plus nombreuse, bloque les mouvements de troupes chargés d’intervenir. Néanmoins, venue de Perrache par le pont de la Guillotière, la troupe forte de régiments de cavalerie et d'artillerie, investit la place à partir de 19 heures. Une autre colonne (absente de la gravure), commandée par Louis Andrieux[1], procureur de la République, arrive par la rue de Marseille afin de prendre les insurgés à revers. Après un court moment pendant lequel les militaires tentent, sans succès, de négocier avec les insurgés, l’affrontement armé a lieu à partir de 19h45.

C’est cette scène que représente la gravure, dont la date et l’auteur sont malheureusement inconnus. Jeanne Gaillard qui utilise cette gravure comme page de couverture de son ouvrage sur les communes de province la présente comme une simple « gravure populaire ». Ne pas savoir la date et l’auteur de cette gravure diminue nécessairement l’intérêt de celle-ci. Néanmoins, elle n'en demeure pas moins un document remarquable, car elle est l’une des seules représentations des troubles communalistes qui se sont déroulés en province au printemps 1871. Cette gravure comble donc le vide iconographique autour de la question des communes de provinces, vide qui explique du même coup la large diffusion de cette gravure, de la fin du XIXe siècle à aujourd’hui.

La représentation de la place du Pont, actuelle place Gabriel Péri, est fidèle à sa configuration au moment des faits[2]. Au premier plan, le cour des Brosses traverse la place de part en part et est ensuite prolongé en hors champs à droite de l'image par le pont de la Guillotière qui enjambe le Rhône en direction de la Presqu’île. L'orientation de la gravure est donc plein sud, le Rhône coulant parallèlement à la rue de Marseille représentée ici de face. Présente au centre de la gravure, la mairie avec le bien nommé Café de la Mairie au rez-de-chaussée du bâtiment, fait l’angle entre la Grande rue de la Guillotière et la rue de Marseille.

L’auteur de la gravure a fait le choix de saisir le moment où l’intensité des combats est à son comble. La troupe donne l’assaut aux insurgés réfugiés dans la mairie et derrière les barricades. Les morts et les blessés sont déjà nombreux et abondamment représentés.

La présence de barricades est confirmée par les archives et les témoignages de témoins. Celles-ci, situées « à l’entrée de la rue de la Guillotière et à l’entrée du cours de Brosses[3] », sont visible sur la gravure. Néanmoins, la représentation de la barricade du cour des Brosses est tronquée par la perspective, cette dernière aurait dû être représentée de côté et non de trois quart face, la place du Pont étant perpendiculaire au cours des Brosses. A travers ce détail, il est ainsi possible de voir que l’auteur de la gravure a pris quelques libertés en modifiant la réalité dans le souci de représenter le plus de choses possibles. Cela est confirmé par d’autres éléments. Ainsi la description de la scène à ce moment précis diffère des faits relatés. L’heure exacte de la scène peut en effet être donnée : il est entre « onze heure et minuit[4] », au moment où le préfet du Rhône Edmond Valentin[5], représenté sur son cheval au centre la gravure, est blessé au mollet. Or à cette heure, les barricades ont déjà été enlevées par un régiment de chasseur à pied et la mairie a été prise par la troupe. De plus, le préfet Valentin a été blessé par le feu d’un tireur embusqué dans la rue de Chartres, dont l’entrée se trouve hors champ dans l’angle de la gravure en bas à gauche, et non par un coup de feu provenant de l'une des barricades, comme le laisse supposer la gravure.

D’ailleurs, au moment de la blessure de Valentin, le gros des affrontements a cessé sur la place du Pont, qui n'est occupée plus que par la troupe. L'artillerie est effectivement entrée en action et a bombardé a plusieurs reprises la mairie, mais cela a eu lieu plus tôt dans la soirée. De même, des coups de feu ont bien été tirés sur la troupe depuis des immeubles voisins de la place -comme celui représenté à l'entrée de la rue de Marseille-, et dans les rues attenantes, mais une nouvelle fois, plus tôt dans la soirée. A partir de minuit, les tireurs se font plus discrets et préfèrent "raser les murailles, s’embusquer dans le coin des murs, derrière une borne le plus souvent" puis tirer avant de se retirer rapidement, comme le décrit Jules Valentin[6].

Ainsi, l'auteur de la gravure a cherché avant tout à représenter les éléments marquants de l'affrontement entre la troupe et les insurgés (les barricades, l'artillerie, la blessure de Valentin) sans respecter scrupuleusement la chronologie de ces événements.

Enfin, un détail important manque à la gravure. Le dessin assez naïf et l’absence de couleurs ne permettent pas de distinguer les tenues des insurgés, ce qui est assez dommage. En effet, un dessin plus précis aurait permis de distinguer parmi les insurgés un nombre important de gardes nationaux. Mais ce détail, remettant en cause la légitimité de la garde nationale dans les fonctions de maintien de l’ordre, a peut être été volontairement omis par l’auteur de la gravure. En effet, cette gravure a probablement été réalisée quelques mois après les événements représentés, c'est-à-dire une fois l’ordre rétabli et la République conservatrice voulue par Thiers installée. A ce moment là, représenter aux côtés des insurgés des gardes nationaux, détenteurs de la force légale mais aussi expression de la volonté populaire, risque de fragiliser le pouvoir en place, et surtout, de rouvrir les plaies de la guerre civile. Car il est vrai que la garde nationale lyonnaise, et en particulier celle de la Guillotière, a eu une attitude très ambiguë au cours de la journée du 30 avril. Certains gardes ont rejoint en uniforme les insurgés, la plupart ont simplement refusé de se rassembler soit par peur, soit en soutien des insurgés. L’auteur de la gravure a donc probablement préféré rester vague sur l’identité des insurgés afin de ne pas souligner l’ambiguïté de la garde nationale et de ne pas contester, éventuellement, la légitimité de l’intervention de l’armée.

 

 

 

[1] Pour plus d’informations sur Louis Andrieux, voir le site de l’Assemblée Nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=139

[2] Voir ce plan de Lyon en 1871 présent sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b84453490.r=plan+de+lyon+1872.langFR

[3] Témoignage de Jules Valentin, frère d’Edmond Valentin, préfet du Rhône. Archives départementales du Rhône, R 926, dossier Bourras.

[4] L’heure nous ai donnée par son frère Jules Valentin, présent au moment des faits. Ibid

[5] Pour plus d’informations sur Edmond Valentin, voir le site de l’Assemblée Nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche.asp?num_dept=8790

[6] Archives départementales du Rhône, R 926, dossier Bourras.

 

Bibliographie

  • Maurice Moissonnier, La Première Internationale et la Commune à Lyon (Paris: Editions sociales, 1972), 394.
  • Jean-François Martin, Marc de Pouget, Les élections législatives dans le département du Rhône sous la Troisième République (Lyon: Archives départementales, 1991), 146.
  • Jean-Pol Donné, "Une société en crise : la Commune à Lyon, 1870-1871" (Université de Lyon, 1966), 214.
  • Jeanne Gaillard, Communes de province, Commune de Paris, 1870-1871 (Paris: Flammarion, 1971), 183.