Les enjeux de présentation d’un notable lyonnais : le cas Rambaud.

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Dès les premiers mois de l’Empire, Napoléon exigea de ses préfets, nouveaux agents de la centralisation à l’échelon local, qu’ils constituent des listes identifiant les individus les plus recommandables de leur département. Ainsi, en 1806, le pouvoir central demanda que soient nommément recensés les « 30 contribuables les plus imposés » de chaque département. De même, en 1807, dans une logique assez similaire, le ministre de l’Intérieur, Jean-Pierre Bachasson, comte de Montalivet, intima aux préfets l’ordre de dresser une « statistique personnelle et morale », qui préfigurait celle, plus ambitieuse, de 1810. La statistique, véritable «  «machine à explorer la société », apparaissait en effet aux yeux du régime impérial autant comme un moyen de contrôler ses fonctionnaires que comme un outil apte à préciser les contours de l’élite naissante et à favoriser ultérieurement la fusion entre notables issus de l’Ancien Régime et ceux liés à la Révolution et à l’Empire. De fait, c’est dans ce contexte de « mise en fiches » des personnels administratifs et judiciaires, que s’insère précisément le document retenu. Rédigée le 19 aout 1807 par Pierre-Thomas Rambaud, grand notable lyonnais et futur maire de la ville sous la Seconde Restauration, cette lettre répond aux requêtes informatives émanant du préfet du Rhône, Charles-Marie Fortuné, marquis d’Herbouville.

La susdite lettre s’articule en trois temps principaux. En premier lieu, Rambaud fournit quelques informations relatives à son état-civil et à sa situation familiale. Né en 1754, il a donc 53 ans en 1807, ce qui est finalement un âge assez avancé, au regard de l’âge moyen, situé entre 40 et 46 ans, des fonctionnaires lyonnais. Sans surprise, sa résidence principale est sise à Lyon, très précisément au 70, rue Saint-Dominique, à l’instar de celle d’autres notabilités comme Leclerc, Monicault ou encore Morand de Jouffrey. Rambaud est sans nul doute bien intégré au sein des réseaux de sociabilité lyonnais, puisque à proximité immédiate de son domicile, réside une quinzaine d’autres notables, principalement place Bonaparte – l’actuelle place Bellecour –, place de la Charité, ou encore rue du Pérat. En quelques mots, il évoque également sa situation familiale. Marié depuis 1789 à Marguerite Fabre, la fille, richement dotée, d’un administrateur des Hospices civils de Lyon, il est en outre père de deux garçons, l’un étant décédé en bas âge.

Par ailleurs, Rambaud présente dans un second temps – au demeurant, le plus développé de sa réponse – sa carrière administrative et politique depuis 1782, date à laquelle ses parents, moyennant 20 000 livres, lui achetèrent une charge de premier avocat du Roi en la sénéchaussée et siège présidial de Lyon. La Révolution n’interrompt pas sa carrière et contribue, bien au contraire, à révéler sa capacité d’adaptation tant aux événements qu’aux transformations politiques incessantes qui caractérisèrent les premières années de la décennie révolutionnaire. Comme il l’indique dans sa lettre, il est en effet, en 1791, consécutivement désigné président des tribunaux de Lyon et commissaire du Roi auprès du tribunal de district, et ce, « jusqu’au 10 août 1792 », fin effective de la royauté.  De même, il précise que ce n’est qu’après la chute des « Montagnards » survenue au début du mois de thermidor an 2 (juillet 1794), qu’il accéda de nouveau à des charges administratives. En effet, au cours de l’année suivante, il est successivement nommé accusateur public à Lyon puis élu député de département du Rhône au Conseil des Cinq-Cents, aux côtés d’Etienne Mayeuvre-Champvieux ou de Paul-Emilien Béraud notamment. Il veille d’ailleurs à souligner qu’il ne siégea au sein de cette assemblée que jusqu’en l’an 7 (1798), et ne fait pas mystère de son ralliement à Bonaparte à la suite du coup d’Etat survenu les 18 et 19 Brumaire an 8. Sans doute Rambaud entrevoit-il alors les perspectives d’avenir pour les ambitieux compétents. De fait, c’est précisément sous le Consulat et plus encore sous l’Empire, qu’il devint un notable influent et reconnu, comme en témoignent les honneurs et distinctions reçus : une nomination comme procureur à la cour d’appel, mais aussi l’obtention de la « croix » de la Légion d’honneur.

Enfin, Rambaud achève sa lettre à d’Herbouville par quelques lignes relatives à sa fortune et à ses biens. Alors même qu’un document établi par les services préfectoraux indique qu’il détient près de 25 000 francs de rentes, Rambaud, plus allusif, fait état d’une « fortune assez considérable ». Les « quelques maisons » mentionnées sont probablement celles qu’il possède à Lyon, rue Saint-Louis et rue Saint-Amboise, et qu’il légua en dernier ressort à son fils. On note également sa précision quant à la détention d’un « domaine national »[1], signe s’il en est que cette question reste source de tensions vivaces, même sous le régime impérial.

La réponse de Rambaud, quoique empreinte d’un certain laconisme, révèle cependant en filigrane une volonté bien réelle de se dépeindre comme un serviteur loyal et dévoué au pouvoir en place, autrement dit le régime napoléonien. A ce titre, ce grand notable s’attache soigneusement à retracer un parcours intègre et sans taches, toujours au service de l’Etat – quel que soit le régime alors en place –. Comme en témoigne sa lettre, cette posture, proche de l’opportunisme, voire du « girouettisme », l’incite de fait à un certain nombre de raccourcis et d’omissions. On remarque ainsi la grande réserve avec laquelle il rend compte de son action sous la monarchie constitutionnelle. Il se garde bien évidemment d’évoquer sa participation active dans la mise en liberté de quatre prêtres réfractaires arrêtés à Lyon en 1791. De même, sont totalement occultés les hautes responsabilités qu’il exerça lors du soulèvement fédéraliste lyonnais de 1793, ainsi que l’exil forcé en Suisse qui s’ensuivit. On peut s’en étonner, d’autant que d’autres notables lyonnais, à l’instar du maire Fay de Satonay, allèrent, quant à eux, jusqu’à revendiquer ouvertement leur engagement en 1793. Enfin, seuls quelques mots laissent transparaître sa fonction de député au Conseil des Cinq-Cents, alors même que sa participation aux débats fut tout à la fois éclectique, active et assidue. Probablement faut-il y lire la volonté de ne pas être irrémédiablement associé à un régime discrédité dès l’époque consulaire.

En conséquence, cette lettre de Rambaud est donc intéressante plus pour ses nombreux non-dits que pour son contenu proprement dit. Elle met en exergue l’échec de la politique de « mise en fiches » voulue et organisée par Napoléon, les informations fournies par l’intéressé n’étant guère soumises au contrôle des scribes de la préfecture. En contrepoint, on comprend aisément comment les enquêtes de notabilité ont pu constituer un réel enjeu de présentation de soi pour le personnel administratif et politique servant le régime napoléonien. Perce en effet dans cette réponse de Rambaud au préfet d’Herbouville la volonté de s’affirmer comme le modèle même du notable-propriétaire vivant de ses rentes et mettant ses compétences au service de la chose publique et de l’Etat en tant que haut fonctionnaire. De fait, à l’exemple de bien des magistrats présidiaux de la fin de l’Ancien Régime, Rambaud intégra la notabilité impériale, marquant ainsi « le triomphe des positions acquises ».

[1] En réalité, Rambaud possédait pas moins de trois biens nationaux, dont deux furent acquis aux mois de mars et avril 1791.

Bibliographie

  • Rey, Jean-Philippe, Administrer Lyon sous Napoléon (Villefranche: Editions du Poutan, 2013), 347.
  • Durieu, Fleury, Notice sur le baron Rambaud, ancien procureur général, ancien maire de Lyon (Lyon: F. Dumoulin Libraire, 1855), 24.
  • Rey, Jean-Philippe, Grands Notables du 1er Empire - Le Rhône, 30 (Paris: Guénégaud, 2011), 205.