Un entretien avec M. Jivkov, secrétaire général du Parti communiste et chef de l'État bulgares.
Lorsqu’il s’agit de préparer la visite de François Mitterrand à Sofia des 18 et 19 janvier 1989, « le principal risque du voyage paraît être [au début du mois de décembre 1988] la grisaille protocolaire » pour son conseiller diplomatique, Jean Musitelli [1]. Le tableau qu’il dresse est sombre et reflète la perception par la diplomatie française de la Bulgarie, le plus fidèle allié de Moscou. Alors que le bloc soviétique est en pleine libéralisation et que les mouvements contestataires se développent, en Pologne ou en Hongrie notamment, il n’y aurait ainsi en Bulgarie pour l’Elysée « pas de dissidence organisée sur laquelle étayer une opération droits de l'homme; pas d'attente politique particulière à notre endroit à la manière hongroise […] ; pas même un minimum de dialectique politique interne, M. Jivkov ayant éliminé tous les gorbatchéviens en vue. » Si Jean Musitelli grossit volontairement les traits, le portrait ainsi dressé reflète dans une certaine mesure la situation bulgare sans toutefois en révéler les dynamiques : au début de l’année 1989, la Bulgarie connaît de profondes mutations.
C’est l’image d’une Bulgarie figée que l’on entrevoit tout d’abord en découvrant les propos tenus par le chef d’Etat bulgare Todor Jivkov dans l’interview qu’il donne au journal Le Monde le 17 février 1989 . Publiée dans l’édition datée du 18 février, elle commence en Une et se poursuit sur la page trois, accompagnée d’un portrait au crayon de Jivkov sous lequel on peut lire « le doyen ». Doyen, il l’est en effet. A 78 ans, président du Conseil d’Etat Bulgare depuis 1971, Jivkov est également à la tête du Parti communiste bulgare depuis 1954, ce qui fait de lui le « numéro un » affichant la plus grande ancienneté dans l’ensemble du bloc soviétique. La dernière question de l’interview évoque cette confiscation du pouvoir qu’il évacue dans une ultime démonstration de sa maîtrise rhétorique. Cette résistance au temps, il la doit à sa rondeur et son adaptabilité : il a su, alors que les maîtres du Kremlin se succédaient, conserver le pouvoir en se calquant en permanence sur Moscou. Ainsi, alors que Gorbatchev impose en URSS à partir de 1985 la transparence et la réorganisation (ou rénovation), la Glasnost et la Perestroïka, Jivkov tente de l’imiter — fortement incité en ce sens par Moscou — mais la prudence qui le caractérise limite grandement la portée du mouvement réformateur. Cet alignement sur Moscou, il l’affiche lorsqu’il est question du principe de la Glasnost (qui s’accompagne théoriquement d’une liberté de la presse) ou des accords d’Helsinki, tout en le nuançant aussitôt en révélant la persistance d’une censure : « nous n’éprouvons pas le besoin de publier tout ce qui s’écrit en URSS ». C’est néanmoins une diffusion plus importante de la presse russophone, bien plus critique et téméraire que la presse bulgare — qui se caractérise, elle, par un contrôle toujours très important du pouvoir et l’autocensure des journalistes — qui permet le réveil des consciences, notamment chez les intellectuels, les groupes de dissidents de création récente évoqués dans l’entretien en témoignent.
C’est pour l’inciter à poursuivre dans la libéralisation du régime — qui accepte désormais la diffusion de la presse soviétique sans censure préalable — que s’est ainsi constitué le 3 novembre 1988 le Comité de soutien à la Glasnost et à la Perestroika que les journalistes évoquent dès les premières lignes de l’entretien. L’arrivée à Sofia de journalistes étrangers à l’occasion de la visite présidentielle est une aubaine pour ceux que l’on peut considérer comme les « dissidents » Bulgares, en raison de l’attitude particulièrement hostile dont fait preuve le régime à leur égard et qui transparaît dans cette interview. Les journalistes, conscients de la situation particulière de la Bulgarie qui semble en retard dans le mouvement d’ouverture, souhaitent mettre le dirigeant face à ses propres contradictions et donner à voir cette dissidence embryonnaire.
Le lectorat français, auquel s’adresse Jivkov, ignore presque tout de la Bulgarie. Les rares tribunes accordées par Jivkov à la presse française le sont dans l’Humanité (en février 1987 par exemple). L’AFP n’a plus de correspondant permanent sur place (elle est simplement représentée par une journaliste bulgare), en raison du manque d’intérêt apparent des affaires bulgares ainsi que des restrictions opposées par le régime aux visites de journalistes. En 1986, M. Fauqueux, chef de bureau de l’AFP de Vienne ou M. Krauze, journaliste au Monde ont ainsi rencontré des difficultés pour s’y rendre. La situation s’est normalisée à partir de 1987, avec l’envoi occasionnel des journalistes (du Monde, de Libération ou encore de TF1) mais c’est surtout à l’occasion de la visite présidentielle que les journaux ainsi que TF1 envoient en amont des journalistes en Bulgarie, à l’instar du Monde qui dépêche pour l’occasion historique de la première visite d’un président français Sylvie Kauffman, Alain Jacob et Jacques Amalric.
Le Monde est le journal français qui dépeint avec le plus de précision la situation bulgare et notamment la question de la dissidence. L’ambassadeur en poste confirme ainsi les révélations du journal dans l’édition du 25 décembre 1988 sur la création du Club de soutien à la Glasnost et la Perestroïka évoqué au début de l’entretien — mais il n’est pas plus informé — ou encore celles de l’édition du 13 janvier relatives à l’arrestation de dissidents membres de l’Association indépendante des droits de l’homme, association fondée le 16 février 1988 et plus vindicative que le Club qui est lui fondé par des intellectuels qui n’entendent pas remettre en cause la constitution bulgare. Jivkov — sans qu’il soit possible de dire s’il s’agit d’une attitude feinte — prétexte une période de congés pour évacuer toute implication de sa part dans les arrestations, tout en accusant les membres de l’Association d’être des criminels de droit commun.
La diffusion de la presse française en Bulgarie est minime : le seul journal autorisé est l’Humanité. Jivkov n’ignore néanmoins pas que chaque signe de faiblesse dans cet entretien peut être interprété par ses plus proches collaborateurs. Il n’a cependant pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour afficher sa décontraction face aux questions pourtant parfois incisives, étant d’un naturel jovial — il fait de ses « éclats de rire homériques » une marque de fabrique — et maniant la langue de bois à la perfection.
La liberté de ton des journalistes, l’évocation de la multiplication des actes de dissidence et la crispation des autorités sur ce point, que l’apparente nonchalance de Jivkov ne parvient pas à dissimuler révèle à elle seule que, si le discours du régime n’évolue pas, les fissures sont là. La visite d’Etat qui démarre le lendemain les souligne également, même si le président de la République française ne rencontre pas ceux que Jivkov qualifie ici comme des criminels et qui font alors partie de ses contradicteurs les plus vindicatifs, mais seulement la branche modérée de la dissidence qu’est le Club de soutien à la Glasnost et la Perestroïka.
[1] Note pour le Président de Jean Musitelli date du 13 décembre 1988, Archives nationales, 5AG4 / 4167, Dossier 4 Bulgarie, « Voyage du Président de la République à Sofia du 18 au 19 janvier 1989»
Source :
« Un entretien avec M. Jivkov », propos recueillis par Sylvie Kaufmann et Alain Jacob, Le Monde du 18 janvier 1989
Bibliographie
- Joubert, Nathalie, "La Bulgarie à travers le quotidien Le Monde" (Maîtrise d'histoire (dir. J. F. Souflet), Université Toulouse Le Mirail, 1994), 258.
- « Situation Report: Bulgaria, 3 February 1989 », 3 février 1989, in Situation Report, ed. Radio Free Europe (Consultable en ligne sur http://hdl.handle.net/10891/osa:b01b6dda-cce0-455a-8a92-bf7366bcb262).
- Zaïmova Raïa, "« Le français en Bulgarie dans le contexte de la politique culturelle de la France aux XIXe et XXe siècles »," , Documents pour l’histoire du français langue étrangère ou seconde 38-39 (1er janvier 2007): 149-156.
- Moussakova Svetla, Le miroir identitaire: histoire de la construction culturelle de l’Europe transferts et politiques culturels en Bulgarie (Paris: Presses Sorbonne nouvelle, 2007), 248.
- Kalinova Evguenia et Baeva Iskra,, La Bulgarie contemporaine: entre l’Est et l’Ouest (Paris: L'Harmattan, coll. Le Monde en transition, 2001), 244.


