Délibération du Conseil municipal de Lyon, le 9 mai 1844, portant sur la création d'un deuxième collège royal à Lyon.

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En 1843, un projet de création d’un second collège royal est proposé à la ville de Lyon. Ce collège – établissement d’enseignement public, géré par l’Etat et qui accueille les enfants dont les familles peuvent consacrer du temps et de l’argent à leur instruction - semble être indispensable pour éviter aux enfants des classes aidées de « déchoir » dans un siècle « où le savoir tient la première place ».

Le 9 mai 1844, le Conseil municipal de la ville de Lyon s’empare de ce projet, écoute le rapport d’une commission spéciale créée pour l’évaluer et le soumet au vote. La séance est donc rythmée par la présentation du rapporteur de la Commission, un rapport du Maire ainsi que par les délibérations des membres du Conseil. Cette délibération intervient un an après la lettre du Recteur de l’académie de Lyon du 14 mars 1843 invitant le Maire à statuer sur la création d’un second collège et quelques semaines après une lettre de relance du Recteur (en date du 20 janvier 1844). Si le projet semble donc susciter l’adhésion de tous, il peine à voir le jour. En effet, le Conseil municipal avait déjà renvoyé l’examen de la question à une date ultérieure lors des séances du 30 mars 1843 et du 23 novembre 1843. Cet écart est révélateur des hésitations des classes dirigeantes à un moment où le développement de l’instruction est encouragé mais où les capacités financières des villes restent limitées.

Cet engouement pour l’instruction transparaît à de nombreuses reprises dans la délibération et Francis Démier rappelle que les années 1840 représentent un tournant dans la société française vers ce qu’il appelle la modernité. Un effort éducatif est à associer à l’émergence d’une classe de notable qui possède une culture acquise dans les lycées et les facultés. Ce sont aussi des années de critiques envers le monopole de l’Université et où se développe le débat autour de la liberté de l’enseignement. Dans ce contexte, le Conseil municipal de Lyon fait le choix du développement de l’instruction publique. Ce choix est justifié tout d’abord par l’accroissement de la population comme le rappelle le rapporteur de la Commission : « Avant 1793, deux colleges existaient à Lyon ; depuis cette époque, la population s’est accrue d’une manière considérable ; elle a débordé dans les faubourgs, dans les communes environnantes et aujourd’hui l’on compte plus de 200,000 âmes dans l’aglomération lyonnaise ». Or, la ville ne doit pas seulement considérer ces besoins en instruction, elle doit également pouvoir les satisfaire par une offre publique : « Les établissements privés offrent sans doute aux familles des ressources utiles ; mais l’Etat, comme la ville, doivent pas fonder sur eux toutes leurs espérances ; ils doivent pourvoir d’abord aux besoins publics et laisser ensuite à une sage liberté, à une noble concurrence les développements et les progrès. » Face à l’arrivée programmée de la liberté de l’enseignement, la ville développe son offre éducative et tient un discours dans lequel ne transparaissent pas les critiques qui ont pu être adressée à l’Université. L’instruction publique paraît la plus à même de satisfaire les exigences de la population, comme le montre l’essor de l’enseignement primaire. Ce dernier est présenté comme satisfaisant « pleinement » la population ouvrière de Lyon. La ville se situerait dans la première phase du développement de l’instruction primaire identifiée par Antoine Prost : la multiplication des écoles qui permet l’essor du réseau scolaire. Or, ce succès du primaire, alors que le Maire rappelle les effets jugés positifs de la loi Guizot, semble nécessaire à une émulation des classes aisées. En effet, la loi ne vise pas davantage d’égalité entre les hommes mais cherche à consolider l’ordre établi et à repousser le péril démocratique en enseignant la raison. Le maintien de cet ordre ne peut en outre passer que par une instruction supérieure donnée aux enfants des classes aisées, ce qui constitue un argument majeur en faveur de l’érection d’un second collège royal.

Le choix d’un second lycée est également révélateur de la politique de la ville de Lyon. Un collège royal est en effet un élément de prestige (contrairement à un collège communal, géré par la ville). Le développement industriel de Lyon est mentionné et rappelle que cette décision peut influer favorablement sur l’essor économique. Au-delà, cela lui permet de rivaliser avec Paris, mentionnée dans le rapport : ce serait la seule ville avec Paris à posséder plus d’un collège royal.

Toutefois, c’est à la ville de prouver qu’elle a les moyens de sa politique. La délibération fait apparaître le processus de création d’un collège royal : le ministre transmet la proposition à la ville par l’intermédiaire du Préfet, le Recteur d’académie appuie la demande. La loi du 15 novembre 1811 impose à la ville de faire face aux frais d’installation, et notamment d’acquérir un bâtiment propice si la ville n’en possède pas. Le « petit collége » que mentionne le Maire est une annexe du grand collège, où est installé, entre autres, le collège royal de Lyon, aux pieds de la colline de Fourvière. Or, la ville se développe notamment au-delà de la Saône. Le quartier de Perrache est mentionné, mais le rappel récurrent du manque des possibilités financières de Lyon rend difficile la construction presque ex nihilo d’un collège. En effet, le cahier des charges du collège parfait est considérable. La plupart des collèges royaux à cette époque occupent les locaux de collèges de l’Ancien Régime et n’ont pas demandé la mise en œuvre de travaux que nécessite ce second collège. C’est sous cet angle qu’il faut comprendre les hésitations du Conseil qui n’approuve que le principe de création : l’Etat émet une proposition dont les frais de réalisation sont entièrement à charge de la ville. Même si celle-ci espère une aide, elle semble incertaine.

D’autres hésitations se font sentir à la lecture du rapport. L’enseignement des humanités n’est pas privilégié pour ce nouvel établissement : son succès reposerait sur un enseignement plus pratique, avec des cours de commerce. La loi Guizot a instauré les écoles primaires supérieures et le Conseil semble vouloir créer un enseignement équivalent mais destiné aux classes moyennes supérieures. L’accent est également mis sur la complémentarité entre la famille et le collège pour l’instruction : au-delà d’une posture idéologique, cela semble interroger le modèle de la clôture des collèges.

La lenteur de l’examen suggère les difficultés qu’il faut surmonter au niveau pratique. Or malgré les arguments en sa faveur, le second collège de Lyon n’a pas vu le jour. Un conflit s’ouvre en 1845 sur des questions de propriété de bâtiment entre la ville de Lyon et l’Université et il est possible que cet épisode relègue au second plan le projet de création qui n’a pas ressurgi après la modification de régime politique. Un petit lycée a toutefois été ouvert à Saint Rambert en 1864 et la capacité du lycée de Lyon a été augmentée.

Bibliographie

  • Ferdinand Buisson, Nouveau dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire (1911).
  • Francis Démier, La France du XIXe siècle (1814-1914) (Paris: Seuil, 2000).
  • André Latreille, Histoire de Lyon et du lyonnais (Toulouse: Privat, 1975).
  • Françoise Mayeur, Histoire de l'enseignement et de l'éducation, III (Paris: Perrin, 2004).
  • Antoine Prost, Histoire de l'enseignement en France (1800-1967) (Paris: Armand Colin, 1968).