Une Cité Industrielle de Tony Garnier : Lyon et les premiers pas de l'urbanisme progressiste.

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« C’est, avant la Charte d’Athènes, le premier manifeste de l’urbanisme progressiste » : tels sont les mots de Françoise Choay pour qualifier l’introduction d’Une Cité industrielle1. Publié en 1917, mais connu dès 1904, l’ouvrage de Tony Garnier présente, dans son introduction, une utopie urbaine et architecturale qui trace la voie au futur « style international ». Le document jette en quelques lignes les bases d’une cité nouvelle dans un premier vingtième siècle où, en France, le progressisme dame le pion aux quelques défenseurs de l’urbanisme culturaliste. A mi-chemin entre la construction a priori et l’ancrage dans la région lyonnaise, l’introduction de l’ouvrage définit l’organisation d’une cité-type, idéale et auto-suffisante, d’après les préceptes hérités de l’hygiénisme, des premiers débats sur le fonctionnalisme et des utopies socialistes ; car, si elle prétend dans une certaine mesure à l’universel, la Cité industrielle reste par essence liée à l’histoire de l’industrialisation, tout particulièrement dans la vallée du Rhône et autour des soieries lyonnaises –et l’enjeu est d’autant plus important que l’ouvrage a connu, à grands traits, une application pratique. S’il fait partie de la Société des Urbanistes et de l’Union des Architectes Modernes, à l’échelle locale, Tony Garnier est aussi à partir de 1905, l’architecte en chef de la ville de Lyon.

 

La Cité de Tony Garnier est une Cité industrieuse. L’architecte fait de l’industrialisation un facteur indissociable de la fondation de villes nouvelles, ancrant un peu plus ses perspectives dans la région lyonnaise. Puisque les projections de l’urbanisme progressiste doivent être motivées par « la proximité des matières premières à ouvrer » et « l’existence d’une force naturelle susceptible d’être utilisée pour le travail », la Cité industrielle est clairement recontextualisée dans la vallée du Rhône et dans l’industrie de la soie –aussi l’école professionnelle industrielle s’occupe-t-elle de métallurgie et de soierie. Le Sud-Est de la France, les villes Saint-Etienne, Givors, Chasse, sont explicitement citées, et Etienne Poupée revient longuement, dans son introduction à l’édition de 1988, sur l’utilisation du « pisé banché à la lyonnaise », une vieille technique locale à laquelle l’architecte reste attaché.

Il invite aussi à mesurer l’influence de l’histoire de l’industrie locale sur l'œuvre de Tony Garnier ; alors que Lyon s’affirme comme métropole d’une région industrielle à la fin du XIXe siècle et que les Canuts se révoltent, alors que le gouvernement impose, à travers une gestion directe, préfectorale, le rattachement de plusieurs faubourgs à la ville, les maires successifs, confrontés aux déséquilibres d’une extension incontrôlée, dirigent leur lutte contre l’alcoolisme, la prostitution, et se soucient d’améliorer la salubrité de la ville. Les directives amorcées par Augagneur et Gailleton, tous deux chirurgiens avant d’être maires, sont ici traduites dans les propositions de Garnier. Son modernisme, empreint des leçons de l’hygiénisme et des préceptes de la Cité-jardin à la Benoît-Lévy dans la façon dont il pense l’habitat, est aussi porteur d’un certain nombre d’innovations techniques, comme le chauffage collectif électrique. Attentif aux dispositifs d’évacuation des eaux usées, de ventilation, de nettoyage par le vide etc., il fait enfin jouer aux espaces verts le rôle de cloisons isolantes, entre les différentes unités de sa Cité comme entre les habitations du quartier résidentiel.

 

Mais La Cité Industrielle, composée à Rome, est une projection théorique qui dépasse par bien des points le cadre strict de la ville de Lyon. Par plusieurs de ses propositions, Tony Garnier se range catégoriquement du côté de l’urbanisme progressiste. A l’instar de Walter Gropius, il organise sa Cité à partir de la fonction de chaque bâtiment. La répartition est stricte, entre le quartier d’habitations, celui des établissements privés, les établissements sanitaires et les lieux du travail industriel. A échelle plus fine, la catégorisation est toujours rationnelle –ainsi des lieux de l’administration, fermement délimités en trois « groupes », eux-mêmes subdivisés en plusieurs bâtiments à fonction unique.

A cette spécialisation fonctionnelle s’ajoute une standardisation des édifices. En préférant l’individuel au collectif, en voulant débarrasser la ville de ses constructions hautes, Garnier s’éloigne quelque peu du progressisme fouriériste et des préceptes de Gropius. Mais il retrouve ce dernier dans la recherche de l’essence des bâtiments. Aussi les édifices idéaux de Tony Garnier rivalisent-ils de sobriété. Les formes sont pures et la structure prime sur le décor. S’il convoque les « lignes de la nature » pour définir par analogie le calme et l’équilibre de ses constructions, Garnier prend le contre-pied des entrelacements végétaux de l’Art Nouveau. De la nature, il garde l’essentiel ; ses habitations, ses édifices administratifs, se disent en terme de surface. Contre les fantaisies du culturalisme, il convoque les préceptes de la standardisation industrielle et les transpose dans une pensée architecturale où la géométrie devient le point de rencontre entre le beau et le vrai.

 

L’architecte se fait alors démiurge. Au-delà de la mise en ordre physique, Tony Garnier tâche ici de créer moins une ville qu’un climat urbain bien particulier. Ce que Françoise Choay définit comme l’une des caractéristiques principales de l’urbanisme progressiste se retrouve ici : la valeur du groupe s’efface devant celle de l’individu-type, à partir duquel est définie une urbanité rationnelle et universelle. La ville que Garnier construit n’est pas un simple cadre : elle est un mode de vie, une ontologie propre au modernisme, qui se décline en trois termes : Travail, Beauté, Bienveillance. Aussi l’architecte pose-t-il comme point de départ une série de règlements –règlement de voirie, règlement sanitaire, libre disposition du sol : la construction est totale et s’occupe aussi bien des besoins physiques que moraux d’un individu dont les caractéristiques sont définies, en amont, par la puissance de la rationalité créatrice.

Certes, la Cité que propose Garnier n’est pas irrémédiablement statique ; l’urbaniste prévoit les agrandissements futurs de l’hôpital comme de l’usine, offrant à la ville une marge d’évolution. Certes, il prend soin de nuancer l’universalisme de son propos en faisant du Sud-Est de la France le cadre idéal de sa réflexion. Malgré tout, sa projection se veut œuvre de vérité ; radicale et rigide, elle enferme les comportements humains dans une schéma rationnel a priori, dont on peut, avec Françoise Choay, souligner l’aridité.

 

Quelles qu’aient pu être les transpositions concrètes de la pensée de Tony Garnier dans la ville de Lyon, La Cité industrielle reste néanmoins un ouvrage précurseur qui, dès la première décennie du vingtième siècle, jalonne le parcours de l’urbanisme progressiste. L’ouvrage est salué par Le Corbusier, qui contribue fortement à sa publicité et verra dans Tony Garnier un pionnier, « le premier qui ait réalisé l’entente de l’art avec notre magnifique époque » et dont l’ouvrage « ouvre tous les espoirs possibles ».

 

1Le document étant une source imprimée, elle est localisée, sur le site, au niveau du Musée Urbain Tony Garnier, dans le 7e arrondissement de Lyon.

Bibliographie

  • Tony Garnier, Une cité industrielle : étude pour la construction des villes (Paris: P.Sers, 1988), 195 pages.
  • Françoise Choay, L'urbanisme. Utopies et réalités : une anthologie (Paris: Editions du Seuil, 1979), 445 pages.
  • Jean-Michel Leniaud, Les bâtisseurs d'avenir. Portraits d'architectes : XIXe-XXe siècles. (Paris: Fayard, 1998), 503 pages.