Les derniers jours de la classe ouvrière Carmausine.

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« Je voudrais vous faire comprendre que (…) produire, produire encore produire, faire du charbon c’est aujourd’hui la forme la plus élevée de votre devoir de classe, de votre devoir de Français », affirmait en 1946 Maurice Thorez, alors secrétaire général du PCF, aux mineurs de Waziers, dans le Nord. Après une série de grèves insurrectionnelles alors jugées exemplaires pendant l’Occupation, le mineur devient une figure centrale dans le récit du mythe résitancialiste forgé par Charles de Gaulle. Avec la loi de nationalisation des Houillères du 17 mai 1946, le gouvernement Félix Gouin fait du mineur le « premier ouvrier de France » dans l’effort de reconstruction et de redressement industriel du pays.

La lutte et la production sont donc les deux piliers de la mémoire collective des mineurs ayant depuis le XIXe siècle développé une haute conscience de classe. Carmaux est un bassin minier rendu célèbre par une historiographie étudiant la sociabilité politique des « gueules noires ». La thèse de Rolande Trempé a mis en lumière les relations passionnelles entre les mineurs et un certain Jean Jaurès, député de Carmaux de 1893 à 1898 puis de 1902 à 1914. Son soutien à la réintégration du maire socialiste Jean-Baptiste Calvignac à la mine, où il fut licencié au nom de son mandat, le rendit célèbre auprès des travailleurs carmausins. Son combat contre le notable local et propriétaire de l’exploitation minière, le marquis de Solages, en a rapidement fait une figure tutélaire pour les mineurs. Carmaux fut donc le tremplin politique nécessaire à Jaurès, et, réciproquement, la ville fut imprégnée de sa marque socialiste.

Berceau du socialisme municipal sans interruption depuis plus d’un siècle, laboratoire de l’Etat Providence, étape incontournable dans l’étude du mouvement social français, la teneur symbolique de Carmaux contraste avec l’improductivité de ses houillères. C’est dans un contexte de crise majeure de l’exploitation que le journal télévisé d’Antenne 2 du 12 juillet 1991 réalise un reportage sur les manifestations contre un plan social prévoyant la suppression de 370 postes. Le documentaire suit une structure chronologique exposant les différentes séquences de la récession. L’immédiateté de l’actualité a certainement disposé les journalistes à mettre en perspective la fermeture des mines dans un temps court.

La période précédant 1981 est brièvement évoquée par la figure de Jaurès qui aurait « exhorté les mineurs au courage et au combat pour la dignité ». En réalité, le recul de l’exploitation carmausine est bien plus ancien. Le Plan Jeanneney de 1961 visant à « fermer le plus vite socialement possible les exploitations les puits des mines non rentables » cible les régions minières excentrée et fragiles. Les effectifs carmausins amorcent donc une diminution dès 1962. D’autant plus qu’à la même date, les mineurs voient leur frère aveyronnais, Decazeville, arrêter toute production charbonnière, dans une lutte musclée qui servira de leçon aux Carmausins.

La temporalité du reportage suit une cohérence politique. On peut en effet voir en premier lieu François Mitterrand, dix ans plus tôt, inaugurant la campagne présidentielle de 1981 à Carmaux, dans un discours où il reconnait « le droit de vivre » des mineurs. Le reportage fait ainsi allusion à la trente-huitième proposition du candidat sur la relance charbonnière.

Une ellipse temporelle conduit le journaliste à évoquer la fermeture du fond, en 1986, et le projet de mine en découverte, censé reconvertir l’ensemble du personnel dans le plus grand chantier d’Europe après celui d’Eurotunnel. Le charbon étant définitivement abandonné de la politique énergétique européenne et le déblaiement devant durer plusieurs années, l’affaire s’est avérée rapidement extrêmement coûteuse. Les différents plans alternent sur les gigantesques machines de déblaiement et l’ampleur du chantier, et renforce l’ « impression de gâchis », exprimé par une personnalité locale traditionnelle, Jean Coutouly, ancien maire PCF de la commune de Blayes-les-Mines, limitrophe à Carmaux.

Le premier plan social de 1983, absent du documentaire, constitue un tournant de la fureur et un affrontement fratricide entre le maire socialiste, Jacques Goulesque et le ministre de l’Industrie, Dominique Strauss-Kahn. Les mineurs avaient remporté le bras de fer, mais il s’agissait d’une « victoire à la Pyrrhus », que le plan social de juin 1991 a démentie. L’échec de la mine en découverte coûtera deux milliards de francs aux collectivités territoriales et à l’Etat. La paix sociale est onéreuse.

La mise en scène du journal télévisé est saturée de symboles qui convergent vers l’assimilation de Carmaux à un territoire « sinistré ». L’expression du présentateur, Bruno Mazure, est grave, soulignant le recours au registre pathétique dans le traitement des sujets liés à la crise de l’emploi. Dès les premières secondes, une image illustrant le thème du reportage s’affiche. Le téléspectateur découvre la tête d’un mineur de fond, grimée de noir, portant un casque d’about. Cette première image s’appuie sur une représentation traditionnelle du mineur, afin de mieux marquer la distinction avec la tertiarisation du métier et son déclin.

Cette stratégie visuelle se résume au qualificatif que prend le temps de souligner Bruno Mazure. Le « spectaculaire », s’impose en effet dans le format réservé à l’enquête, quatre minutes sur un journal d’une heure. Une longue partie de la vidéo est consacrée aux deux jours d’émeutes du 6 au 8 juillet, qui ont abouti au blocage d’Albi par les gigantesques camions utilisés par les travailleurs de la Découverte. Contrairement au traitement médiatique de la guérilla urbaine des sidérurgistes de Longwy en mai 1979, l’action des mineurs est clairement présentée comme une lutte typique d’un « sursaut devant la mort »[1]. Le bilan statistique établi dans l’enquête s’appuie sur les seuls effectifs entre 1987 et 1991, à savoir un effondrement de 70%, si l’on recoupe les données exposées. La question du devenir économique de la région est soulevée par une série de plans montrant des vitrines de magasins fermés. Le choix des interrogés est également révélateur de l’impact souhaité sur le téléspectateur. Bernard Fraysse est représentant du syndicat Force Ouvrière, le plus modéré, d’une génération militante plus jeune. José Sanchez, responsable CGT et fortement radicalisé, impliqué dans les affrontements, n’est pas interrogé. Le document sonne donc le glas d’une conception de l’insubordination ouvrière, au profit d’une lutte de la dernière chance, teintée de passéisme.

Au lendemain de la défaite des mineurs de Carmaux, ce qu’il faut désormais nommer l’ancien bassin industriel va apporter son lot de chômage, et sa contribution à la « fracture sociale », leitmotiv de Jacques Chirac lors de la présidentielle de 1995. Moment électoral clé où le Front National double le Parti Communiste à Carmaux. La grève de 1991 traduit non seulement l’agonie d’une industrie traditionnelle, moteur de la formation de la classe ouvrière, mais elle atteste en outre d’un passage définitif d’une centralité du travail à une centralité de l’emploi. Cette dernière est étayée par une « conscience de crise »[2] à laquelle se sont résolus les différents acteurs du mouvement social, et dont l’empreinte dans la couverture médiatique des événements ne fait aucun doute.

 

[1] Xavier Vigna, Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, Paris, Perrin, 2012, p. 288.

[2] Robert Franck, « Les années grises de la fin de siècle », in Vingtième Siècle, n°84, 2004, pp. 75-82.

Bibliographie

  • Rolande Trempé, "Les mineurs de Carmaux (1848-1914)" (Thèse de troisième cycle, Histoire contemporaine, Toulouse-Le Mirail, 1968), 596-789.
  • Gérard Gorgues, Une histoire des mines de Carmaux (Carmaux: Mairie de Carmaux, 1992), 198.
  • Pierre Besses, "La reconversion du bassin minier de Carmaux (1984-1996)," in Pouvoir et société en pays Albigeois, ed. Presses de l’université des sciences sociales de Toulouse (Toulouse, 1997), 477-492.
  • Romain Castellesi, "Le mouvement social à l'épreuve de la désindustrialisation" (Mémoire de recherche, Histoire contemporaine, Ecole Normale Supérieure de Lyon, 2013), 86-176.