La création de la bibliothèque des officiers de Lyon en 1874 : la revanche par la lecture

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En 1874, la ville de Lyon comptait déjà plusieurs dizaines d’institutions de lecture publique, dont l’emprise sur la population ne cessait de croître; pourtant, si l'on en croit une lettre -non signée, mais provenant probablement des officiers de garnison de Lyon- adressée aux "messieurs du conseil municipal" pour les inciter à soutenir financièrement la bibliothèque de garnison en cours de création, cette institution nouvelle est d'une absolue nécessité, étant la seule à même de « développer l'intelligence et [d’]élever le cœur », de « faire comprendre la vérité et la grandeur du régime républicain ». Cette création est en effet le fruit immédiat d’une période qui a mis l’armée au centre de toutes les attentions : la défaite de 1871 était encore fraîche dans les esprits lorsqu’en 1873 Mac-Mahon, accédant à la présidence, instaura ce que l’on ne tardera à appeler  l’Ordre Moral[1], dans l’établissement duquel l’armée devait jouer le premier rôle. L’armée –et tout spécialement les officiers- étant tenus pour responsables de l’échec, ils furent au centre du vaste projet de réorganisation militaire que l’Assemblée nationale vota en 1872 sous l’impulsion de Thiers, projet qui –entre autres mesures- suggérait la création de bibliothèques spécifiques, tout en laissant une large part de responsabilité aux municipalités.
Le sol lyonnais était alors particulièrement favorable pour cette installation : une importante présence militaire, notamment avec le camp de Sathonay fort de 8000 hommes, se conjuguait à un dynamisme culturel certain dans une période d’essor massif de l’instruction publique.

Apprendre la revanche

L’idée de créer des bibliothèques militaires n’est pas tout à fait neuve –elle est évoquée dans les cercles officiels depuis 1860- et c’est un projet comme il en existait de nombreux pour les écoles ou les quartiers populaires[2], commun dans ses formes comme dans ses buts, qui fut transfiguré par l’imminence de la revanche. Celle-ci causa d’abord une urgence nouvelle : si dans les années 1860, où le réseau de lecture publique commençait à peine à s’organiser, une création nouvelle aurait été -selon les mots même des bibliothécaires en place- une « coûteuse redondance », « rendre [les officiers] supérieurs par la connaissance » est en 1874 devenu un but justifiant tous les sacrifices. Elle fut également cause d’un changement dans la destination des savoirs dispensés : alors que le projet initial privilégiait des ouvrages à la portée technique immédiate, la réalisation finale s’approchait de la bibliothèque idéale telle qu’elle était alors conçue. Elle se composait « non seulement d’ouvrages spéciaux sur l’art militaire, mais encore de livres sur l’histoire ancienne et moderne, de littérature de tous pays, de mémoires, de philosophie (…) », et les seuls ouvrages écartés l’étaient pour « raisons morales ».  Il ne s’agissait donc pas d’apprendre les matières strictement militaires nécessaires à des stratégies nouvelles, mais de « régénérer son esprit en le retrempant dans les sources vives et fécondes de l’instruction », et l’histoire de cette création nous renseigne donc, plus largement, sur les attentes placées en la lecture publique alors chargée d’un rôle de salut quasi-universel, devant aussi bien éduquer le peuple qu’apprendre la revanche.

Les officiers contre le peuple

« Avides d’apprendre », « prompts à saisir les bons enseignements » : si le portrait réservé aux officiers est flatteur; la rhétorique de l’éloge masque les catégories sociales desquelles cette attention et ces crédits –extrêmement rares, en ces temps où les ministères liés à l’instruction au sens large se dispersent dans de nombreux projets- sont détournés. Les sommes mentionnées sont en effet exceptionnellement hautes ; à titre de comparaison, il fut refusé en 1873 aux bibliothèques populaires un budget de fonctionnement près de quatre fois inférieur, alors même que leur public de destination est incomparablement plus vaste. Il s’agit donc bien d’un transfert, de moyens et d’ouvrages[3], du peuple vers les officiers, d’autant plus facile que la tendance à l’élitisme et au resserrement social du public est encore bien ancrée au conseil municipal, prompt à réassigner aux classes laborieuses des habitudes d’indolence et de désintérêt qui ont en réalité été constatées d’abord chez les officiers. L’on peut citer à cet égard une lettre de Monfalcon, bibliothécaire en chef de la ville de Lyon, qui avertissait déjà en 1861 qu’« au reste le point difficile ce n’est pas de créer (…) des bibliothèques militaires, c’est d’inspirer aux sous-officiers et officiers la pensée et la volonté d’y avoir recours. »[4]. De même, les « simples » soldats furent exclus de cette initiative, et l’éventualité d’une institution qui leur serrait explicitement dédiée fut à peine évoquée. Sur ce point encore, la bibliothèque des officiers fut symptomatique d’un certain état de la lecture publique : les établissements destinés aux soldats- dont il existait des ébauches officieuses- étaient implantés directement dans les casernes, c’est-à-dire hors la ville, alors que l’extrême centre était encore le lieu presque exclusif des réalisations culturelles municipales.

Une stratégie d’implantation urbaine élitiste

Les officiers et l’administration s’accordèrent pour écarter l’idée d’une installation dans les casernes, trop éloignées du centre, trop peu prestigieuses. En outre, les premiers souhaitaient un lieu « « hors de l’enceinte militaire, (…) où ils sont autorisés à fumer, à boire et à porter l’habit civil » (Boishult, 2009, p.29). Ni les uns ni les autres ne songèrent à s’écarter de la presqu’île, centre historique des institutions culturelles, alors que de leur aveu même il s’agit d’un quartier « où la population est très dense, où les locations sont d’un prix très élevé (…)» : le lieu doit en effet représenter directement les ambitions culturelles de l’institution. Celui choisi, le 46 rue de la Charité – aujourd’hui classé sous la dénomination « Hôtel de Sarron »- est central, à deux rues de la Grande bibliothèque, bien éclairé et élégant, mais aussi cher, délabré et peu pratique pour la nécessaire manutention des ouvrages. Ce choix, caractéristique des bibliothèques de l’époque, équivaut à une déclaration d’intention : la proximité avec les lieux de la légitimité plutôt qu’avec les lecteurs, les crédits dépensés en réfections avant même l’achat du fond de référence, tout laisse à penser que c’est la bibliothèque en elle-même, plus que ses usages ou ses usagers, qui doit restaurer le prestige de l’armée.

 

[1] « Avec l’aide de Dieu, le dévouement de notre armée (…) et l’appui de tous les honnêtes gens, nous continuerons l’œuvre (…) du rétablissement de l’ordre moral de notre pays » Discours du 25 Mai 1873 à la chambre.

[2] Les premières bibliothèques scolaires apparaissent en 1862, et les bibliothèques populaires d’arrondissement sont alors en cours de création.

[3] Il est d’usage courant de doter les bibliothèques directement en livres plutôt qu’en argent, particulièrement pour les plus populaires d’entre elles. Or, la correspondance de la ville fait apparaître des redirections d’ouvrages : « En d’autres temps peut-être (…) la commission eut émis un avis contraire- et vous eut proposé de céder cet ouvrage à l’une de nos Bibliothèques populaires» (ADR 4T101, Juill. 1874)

[4] Lettre du 28 février, ADR 4T101

Bibliographie

  • RICHTER, Noë, La lecture et ses institutions: 1700-1918 (Le Mans: Bibliothèque de l'université du Maine, 1987).
  • BOISHULT, Agnès, "Contribution à l’histoire des bibliothèques de cercle d’officiers" (mémoire de diplôme de conservateur de bibliothèques, ENSSIB, 2011).
  • JEANBLANC, Henri, La bibliothèque du Cercle militaire de Lyon a 150 ans (Lyon: Bibliothèque du cercle mixte de garnison de Lyon, 2010), 12p..