Visiter Lyon et le Palais des Arts : un guide de voyage, par Louis Accarias.

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Dans son Guide sommaire de l’étranger à Lyon, l'avocat lyonnais Louis Accarias (1809-1878) retrace, dans un portrait de la ville qu’il veut concis et efficace, la riche histoire du Palais des Arts. La notice sur le Palais des Arts se trouve pages 8 et 9.

En 1865, le guide de voyage est devenu un genre à part entière. A Lyon au XIXe siècle, la production de ce type d'ouvrages reste stable -selon Pierre-Yves Saunier, ce sont cinq à six nouveaux guides qui paraissent chaque décennie. Mais entre l'ouvrage de l'abbé Aimé Guillon, Lyon tel qu'il était, en 1807 et les éditions du Syndicat d'Initiative des années 1910, le genre évolue. Tout au long du siècle, il construit ses codes et fixe ses canons, sort de l’éloge pour entrer dans le domaine de l’information et s’adapte aux mutations de son temps. A l'origine, les rédacteurs s’adressent aux aristocrates du Grand Tour ; mais ils se tournent aussi vers les voyageurs du nouveau siècle, pris entre l’obligation professionnelle et l’idéal du voyage comme loisir bourgeois. Si les premiers traquent, derrière chaque lieu, l’histoire et le sentiment d’un passé glorieux, si les seconds recherchent davantage l'enseignement qu'ils pourront transmettre à leur retour, l’enjeu, pour Louis Accarias comme pour bien d’autres rédacteurs de guides lyonnais, reste le même : il s’agit de contrer l’éternelle fonction de passage de la ville de Lyon, d’en montrer les merveilles pour susciter l’intérêt. Aussi Louis Accarias fait-il mention, dès les premières lignes de son avertissement, des contraintes temporelles qu’imposent ces « rapides passages » et « séjours de courte durée ».

L’avertissement est en lui-même révélateur des évolutions qu’a connues le genre du guide de voyage. D’abord diserts et érudits, voulant donner une image organisée et précise de la ville à grand renfort d’anecdotes historiques et d’invitations à la contemplation, les guides touristiques connaissent, au cours du XIXe siècle, un assèchement de leur narration –ainsi de Louis Accarias qui, parfois même, ne s’encombre plus de phrases et se contente de propositions concises. A la transformation de leur forme physique –de plus en plus légère et compacte- répond celle de leurs contenus –réduits à des inventaires, décrits avec les termes de l’ingénieur plutôt qu’avec ceux de l’esthète. Aussi Louis Accarias sélectionne-t-il ici une série d’espaces clés qu’il hiérarchise, pour lesquels ils fournit des descriptions rapides qu’il convient ici de déployer.

Son parcours en trois jours place, en deuxième position, la visite du Palais-Saint-Pierre, condensant en quelques lignes l’histoire d’un édifice vieux de plusieurs siècles. La notion de profondeur historique, centrale dans les guides de voyage, n’est pourtant pas tout à fait révoquée ; à partir de quelques formules rapides, Louis Accarias revient sur les grandes étapes de la transformation du Palais des Arts.

En faisant commencer son histoire au XVIIe siècle, il occulte tout un pan de la vie de l’édifice. A son origine se trouve l’église Saint-Pierre, fondée au VIe siècle. Connue sous le nom de « Monastère des filles de Saint-Pierre » à l’époque médiévale, l’abbaye comprend, à côté de cette première église, une seconde plus petite et paroissiale : l’église Saint-Saturnin. Les « chanoinesses nobles » que mentionne l’auteur renvoient aux moniales issues de la haute noblesse qui, jusqu’au XVIIe siècle, régissent la vie de cette abbaye aristocratique. Mais l’expression passe sous silence certaines évolutions ; les critiques à l’encontre du mode de vie des moniales qui apparaissent au XVIe siècle viennent progressivement reconfigurer l’histoire de l’abbaye. Celle-ci, autrefois sous l’autorité directe du Vatican, perd progressivement son indépendance et passe en 1637 sous la tutelle de l’archevêque de Lyon, lequel fait appel à des familles de moindre rang pour en composer les effectifs.

Le XVIIe siècle, sur lequel Louis Accarias ouvre sa description, marque alors un moment majeur dans l’histoire de Palais-Saint-Pierre. D’après les dessins de l’architecte La Valfinière, mais sur la décision des abbesses Anne et Antoinette de Chaulnes, l’abbaye est entièrement reconstruite –l’on retient notamment, de l’oeuvre de La Valfinière, l’élévation de la façade qui s’étire le long de la place des Terreaux, et des deux façades latérales qui l’encadrent.

Les embellissements successifs dont il est ensuite question sont pour partie l’oeuvre de Thomas Blanchet, peintre et architecte lyonnais, et des sculpteurs Nicolas Bidault, Simon Guillaume, Marc Chabry. Le peintre Louis Cretey donne au réfectoire ses allures baroques et compose deux œuvres majeures : La Multiplication des Pains et La Cène.

L’histoire du Palais des Arts change alors de registre avec la Révolution. Suite au décret Chaptal de 1801, l'abbaye devient musée et parvient à échapper à la destruction. Elle est aussi « le siège de plusieurs institutions » d’utilité publique en rapport avec le commerce et l’instruction -aussi la « Bibliothèque » que mentionne Louis Accarias correspond-elle en fait aux sections Arts et Sciences de la Bibliothèque de la Ville. Le lien est toujours étroit entre l’art et l’industrie, comme en témoigne la mention de « l’école dite de Saint-Pierre », qui forme artistes et dessinateurs de fabrique. La création du musée, si elle répond à l’échelle nationale à la volonté de réunir sous les yeux du public les œuvres du clergé et de la noblesse, correspond aussi, à l'échelle locale, au nouvel élan donné au travail de la soie –les dessinateurs pouvant alors former leur œil en contemplant, pour leurs motifs floraux surtout, les œuvres des grands maîtres.

La description de la collection est, une fois de plus, sommaire. Elle évoque toutefois la grande diversité des œuvres accumulées tout au long du XIXe siècle par le musée. L’accent est mis sur les « lyonnais illustres », au sein d'un musée qui compose ses collections à partir de deux sources : les envois nationaux et les productions d’artistes régionaux. C'est notamment à partir du milieu du siècle que la naissance de l'Ecole lyonnaise de peinture d'une part, et les envois de pièces maîtresses comme Les Dernières paroles de l'Empereur Marc-Aurèle de Delacroix d'autre part, enrichissent considérablement la collection. La section archéologique, pour grande part l'œuvre du premier conservateur et archéologue François Artaud, est une autre des richesses de l’institution. S’ajoute à cela la mention du médaillier, le deuxième de France, qui contribue à hisser, avec le reste des collections, le Palais des Arts au premier rang des musées de province.

Laissant de côté la description physique, Louis Accarias se borne enfin à mentionner la largeur du bâtiment. Cette restriction, justifiée dans l’introduction, témoigne –avec la structure de l’ouvrage-, de la mutation dans la manière de voyager qui s’opère dans la seconde moitié du XIXe siècle. La généralisation du voyage en train, l’exigence croissante de rapidité, invitent le guide à faire l’impasse sur les espaces intermédiaires, pour mieux se concentrer sur une série de points clés dont il aligne les descriptions. Pour citer Pierre-Yves Saunier, le guide de voyage devient un « système expert d’éclatement d’un espace urbain », manipulant l’espace et ses significations, hiérarchisant les lieux, en vue d’une utilisation tournée vers le loisir. Dans cette reconfiguration de la ville, le Palais-Saint-Pierre s’affirme comme un des édifices majeurs du patrimoine lyonnais, dépassant le statut d’écrin d’une collection pour devenir à lui seul oeuvre d’art et d’histoire.

Bibliographie

  • "Musée des Beaux-Arts de Lyon", http://www.mba-lyon.fr/mba/.
  • Sylvie Ramond (collectif), Le musée des Beaux-Arts de Lyon de A à Z (Lyon: Fage éditions, 2010), 184 pages.
  • Pierre-Yves Saunier, "Du fauteuil à la poche. Les guides de Lyon au 19e siècle," Revue d'histoire du livre 92-93 (1995): pp.287-312.