Témoignage sur le terrorisme d'Etat au quotidien en Argentine entre 1976 et 1983

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Le programme "derechos humanos" mis en place en 2012 par la Bibliothèque Nationale de Buenos Aires fait partie d'une plus vaste opération de travail sur la mémoire de l'épisode traumatique de la dictature du Proceso Nacional, qui a eu lieu entre 1976 et 1983. Ce programme recueille des témoignages qui proviennent de personnes ayant été victimes du terrorisme d'Etat sous la dictature. Il s'agit de témoins volontaires qui présentent dans l'entretien quelle a été leur vie durant cette période, souvent autour d'un événement traumatique : enlèvement d'un parent, disparition d'un fils,... Il s'agit ici du témoignage d'Aurora María Zucco de Belocchio qui présente la vie de sa famille, avant et pendant la dictature, en se centrant sur la disparition d'une de ses filles : Irene Inès Belocchio. Celle ci a été enlevée à son domicile le 5 Aout 1977 avec son compagnon. Ce témoignage a été recueilli le 25 Avril 2012 au domicile de la mère d'Irène, et il dure 1h36. La volonté de réaliser cet entretien au domicile de d'Aurora Maria est un choix qui facilite sa prise de parole, dans un univers familier. Il s'agit d'un entretien semi-dirigé ce qui permet  une certaine liberté pour évoquer les événements. Dans ce cas la personne qui dirige l'entretien revient souvent au fil directeur de l'entretien, pour limiter l'éloignement par rapport au sujet principal qui doit rester : l'enlèvement d'Irène.

A travers ce témoignage plusieurs thématiques représentatives de cette période sont développées telles que la disparition des personnes considérées comme « subversives », la question des « orphelins des disparus », et le rôle de l'Association des Madres de la Plaza de Mayo. On note d'ailleurs que l'interviewée arbore le foulard blanc qui caractérise les Madres de la Plaza de Mayo, ainsi que les photos de sa fille et de son gendre en médaillon. Ce témoignage est précieux car il offre une vision d'une ample période chronologique, allant des années où I. Perón est au pouvoir, aux années post-dictature, et car il présente l'interprétation de cette période par un témoin engagé auprès de l'Association qui a été la première à dénoncer les violences du terrorisme d'Etat.

Les dix premières minutes du témoignage se composent d'un retour sur les origines et l'histoire de la famille. Cette entrée en matière permet avant tout de mettre à l'aise l'interviewée en la faisant revenir sur des souvenirs de jeunesse et sur la vie de la famille durant l'enfance de leurs filles et fils. Ensuite l'entretien s'oriente peu à peu sur la vie d'Irène, dans l'enfance et dans l'adolescence, une fois encore cette introduction permet de ne pas entrer dans le vif du sujet qui est un épisode traumatique. Le témoignage fait référence aux préférences politiques de la famille, en particulier à l'affection de l'interviewée pour Isabel Perón, la femme de l'ancien président, qui gouvernait en 1976 lorsque les Forces Armées ont pris le pouvoir. Elle aborde ensuite le thème du militantisme politique de sa fille à travers les organisations étudiantes. Ensuite vient l'épisode du 24 Mars 1976, le jour du coup d'Etat. Aurora évoque un « pressentiment», elle explique : «Yo sentia que algo no estaba bien.. todo lo que habiamo disfrutado con el regreso de Peron » (« Je sentais que quelque chose n'allait pas... nous avions tant profité avec le retour de Perón »). Ici elle fait référence aux politiques sociales et économiques menées par le gouvernement de Perón qui ont notamment favorisé les classes moyennes. Ce regret doit être nuancé au regard des autres archives dont nous disposons. De fait si le gouvernement de J. Perón a pu participer au bien être social des argentins, il n'en est pas de même du gouvernement de sa femme, marqué tout au long de 1975 par la crise économique et les violences liées à l'affrontement entre la Triple A (Alliance Anticommuniste Argentine) et aux groupes d'extrême gauche (Montoneros, ERP).

Ensuite l'interviewée évoque la venue à multiples reprises de policiers qui cherchaient sa fille, Irène, jusqu'au domicile familial. Il faut bien comprendre qu'il s'agit ici des premières marques du terrorisme d'Etat par la mise en cause de l'image protectrice de l'Etat, car celui ci montre qu'il est capable d'utiliser sa force contre ses propres citoyens. Ces interventions mènent Irène à quitter le domicile parental et à se réfugier dans des lieux clandestins, qu'elle tient secrets pour ses parents, afin de les protéger et de se protéger. Les relations entre mère et fille sont maintenues à travers une « chaîne de connaissances » qui informent la mère des lieux où elle peut rencontrer sa fille, ou grâce à des appels à partir de téléphones publics, c'est d'ailleurs ainsi qu'Aurora Maria apprend la naissance de son petit fils. Le moment charnière du témoignage évoque la disparition d'Irene et le sort de son enfant. Aurora explique qu'une nuit, à 3 h30, une femme s'est présentée à sa porte avec l'enfant d'Irène (qui avait 36 jours) et a expliqué qu'Irene et son mari venaient d'être enlevés et que le bébé lui avait été confié. Les précisions temporelles : « un sabato », « a las 3 y media de la mañana», « el 5 de Agosto", mettent en relief l'importance du choc subi par l'interviewée. Elle évoque ensuite ses démarches auprès des ministères et de la police pour avoir des informations sur sa fille et son gendre. Selon les termes officiels, sa fille « reste disparue jusqu'à aujourd'hui ».

A travers ce témoignage, on peut se poser la question de la  subjectivité des archives orales. Il s'agit d'un problème largement soulevé par l'historiographie, et il est nécessaire de mettre en lumière que ce type de sources est autant subjectif que peuvent l'être les sources écrites. Dans ce cas précis les traces de subjectivité sont remarquables dans les évocations du gouvernement de Perón, ou encore dans l'évocation du souvenir du 5 Aout 1977. Dans le premier cas on peut compléter, voire critiquer les informations données, grâce à l'ouvrage de V. Palermo et M. Navaro, La Dictadura Militar 1976/1983, del golpe de Estado a la restauración democrática, qui montre les difficultés économiques du gouvernement qui a précédé la junte. Dans le deuxième cas, la mémoire de l'épisode du 5 Aout doit être analysée en tenant compte de la nature traumatique de ce moment et des possibles amplifications, ou réécritures, que cela peut entraîner. On atteint ici les limites du témoignage oral, il suffit cependant d'en avoir conscience pour ne pas se laisser enfermer dans celles ci. De même  on pourrait se demander en quoi cet entretien, qui est constitué a posteriori, pourrait être une source à part entière. Il faut ici citer les réflexions proposées par l'IHTP en 1992 dans le dossier : La bouche de la vérité. La recherche historique et les sources orales : « Une campagne d'entretiens destinés à une utilisation ultérieure par d'autres historiens, a une spécificité qui s'apparente au travail archivistique. »

Ainsi le travail de la Bibliothèque Nationale de Buenos Aires est un outil vraiment intéressant pour les chercheurs en histoire car il offre un panel de témoins dont l'âge, la classe sociale et le parcours sont assez variés, ce qui permet d'observer une grande variété de trajectoires individuelles au sein de l'expérience de la dictature.

 

 

 

 

 

Bibliographie

  • PALERMO, NAVARO, La dictadura Militar,1976/1983, Del golpe de estado a la restauracion democratica, 9 (Buenos Aires: Paidos, 2006), 567.
  • Biblioteca Nacional de Buenos Aires, "Trapalanda, Biblioteca Digital", Biblioteca Nacional, http://trapalanda.bn.gov.ar/jspui/handle/123456789/1.
  • VOLDMAN, D, "« La bouche de la Vérité ? La recherche historique et les sources orales »," Cahiers de l'IHTP (Novembre 1992): 1610.
  • CONICET, "El historiador", http://www.elhistoriador.com.ar/.
  • ROMEU, José Garcia, "Disparus : les procédures de l’élimination politique en Amérique Latine," Babel, Littératures plurielles (2006): 107-120.