Féminisme et anticléricalisme dans le journal La Fronde au tournant du XXe siècle

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L'affaire du Bon-Pasteur de Nancy

En ce 28 octobre 1901, le journal féministe La Fronde entame une série de vingt-et-un articles quotidiens en une, au sujet de « L'Oeuvre des congrégations de femmes ». Derrière ce titre général se cache la congrégation Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur d'Angers, congrégation très bien établie en France et qui se trouve, depuis plusieurs années, sous le coup de la justice. La Fronde revient sur le feuilleton judiciaire dans lequel est impliqué l'établissement du Bon-Pasteur à Nancy. Depuis les années 1890, l'évêque de Nancy se plaint de l'attitude de la congrégation dans son diocèse, et dénonce les conditions de vie des pensionnaires qu'il a découvertes suite aux plaintes répétées de l'aumônier du Bon-Pasteur. Par ailleurs, une ancienne pensionnaire de l'établissement, Maria Lecoanet, a porté plainte contre la congrégation après sa sortie de l'établissement en 1889, au sujet des conditions dans lesquelles elle a vécu durant ses années d'internement. Elle reproche aussi à la congrégation de l'avoir libérée après plusieurs années de travail acharné sans lui délivrer le moindre pécule. Suite à cette plainte, des enquêtes approfondies sont menées auprès d'anciennes pensionnaires à Paris et à Nancy. Le procès, interrompu pour mener ces enquêtes et étayer les propos de la plaignante, est rouvert à la cour d'appel de Nancy à l'été 1901 pour permettre aux diverses parties en présence de prendre connaissance des enquêtes. À partir du 28 octobre 1901, et jusqu'au 17 novembre 1901, La Fronde publie les différentes pièces du procès : témoignages d'ex-pensionnaires, rapports d'inspecteurs accablants, recours auprès du pape de l'évêque de Nancy, Charles-François Turinaz. Ces pièces judiciaires sont accompagnées de commentaires réalisés par les journalistes.

Le contexte politico-religieux en 1901

Le premier article paru sous le titre de « L'Oeuvre des congrégations de femmes, Le procès du Bon-Pasteur », en première page du quotidien, le 28 octobre 1901, revendique une action en lien avec l'agenda parlementaire concernant les autorisations aux congrégations : "on peut prévoir que tandis que l'autorisation sera impitoyablement refusée à la plupart des congrégations enseignantes et aux congrégations d'hommes, nos législateurs se montreront beaucoup plus tolérants à l'égard des congrégations de femmes, en général, et, en particulier, de celles dites : charitables". L'année 1901 est en effet celle des premières applications de la loi de 1901 sur les associations rédigée par Waldeck-Rousseau et mise en place par Combes. Cette loi, toujours en vigueur aujourd'hui, garantit le droit de fonder librement des associations, mais elle crée un régime d'exception pour les congrégations religieuses, qui doivent déposer auprès du parlement une demande d'autorisation pour obtenir le droit de conserver leurs activités sur le territoire. Appliquée par Combes, cette loi prend très clairement une tonalité anti-congréganiste dans ces années anticléricales de la Troisième République. C'est en effet un moyen pour le pouvoir politique de mettre fin au mandat qu'exerçaient de nombreuses congrégations, considérées comme ultramontaines, réactionnaires et obscurantistes.

La genèse de La Fronde

La Fronde est un des grands journaux féministes français au tournant du siècle. Né en 1897, le journal de Marguerite Durand affiche dès sa naissance son positionnement républicain, anticlérical et dreyfusard. Séverine, grande amie de Marguerite Durand et grande collaboratrice au journal, reprend ainsi dans La Fronde en 1898 le « J'accuse » de Zola en y ajoutant ces mots : « Des femmes sont heureuses de saluer, par ces temps de veuleries et de lâcheté, un acte de courage moral »1. Par ailleurs, la particularité de ce journal féministe réside dans la composition de son salariat : il ne s'agit que de femmes. Ainsi, Marguerite Durand aurait déclaré lors de la création du quotidien : « Si nous prenions ne serait-ce qu'un homme, il se trouverait des gens pour dire que c'est lui seul qui fait le travail ! »2. Lors de son entrée remarquée dans le paysage de la presse de la fin du XIXème siècle, La Fronde est attaquée de toute part par différents journaux. Ainsi, Georges Duval, dans L'Événement, écrit le 5 décembre 1897 : «  Je ne puis imaginer en effet, étant donné le caractère de la femme en mal d'article, qu'avant un mois toute la rédaction ne se prenne pas au chignon. Enfermez deux femmes quelconques dans une chambre ; avant la fin de la journée, elles se battront comme des harengères. Ce phénomène existe chez tous les animaux. Voyez les poules et expérimentez sur les chattes. Jugez quand il s'agit de femmes en concurrence d'écriture... (…) Comment une personne qui change douze fois par an les fleurs de son chapeau demeurerait-elle fidèle à une opinion ? »3.

Le traitement de l'affaire par La Fronde

La Fronde, dans son traitement des pièces du procès du Bon-Pasteur, s'inscrit dans ce mouvement général de soupçon envers les congrégations, insistant sur le fait que les congrégations de femmes sont des ennemis redoutables de l'esprit républicain, que le gouvernement alors au pouvoir s'attelle à insuffler à la jeunesse française. La ligne éditoriale du journal est aussi motivée par son esprit féministe, qui se traduit régulièrement dans ces dénonciations : « La Fronde, en bonne républicaine, ne manque pas une occasion d'afficher son anticléricalisme. Elle accuse les prêtres de ramollir l'esprit des femmes, les sœurs d'exploiter les enfants dans leurs couvents »4. Le traitement du procès du Bon-Pasteur par La Fronde s'inscrit directement dans la ligne de son positionnement républicain, laïciste et féministe, ce qui lui vaut de nombreuses attaques.

Ainsi, un journaliste de La Croix réagit aux articles de La Fronde en mêlant son mépris pour les femmes et son mépris pour les journaux qui remettent en cause l'action de l'Église sur le territoire national. Le 14 novembre 1901, il affirme qu' « un journal féministe a entrepris depuis quelque temps une odieuse campagne contre les saintes femmes qui, à la vie facile de bas-bleus politiques, ont préféré, parce qu'elles l'ont cru plus utile à l'humanité, la vie pénible, difficile, toute d'abnégation et pleine des plus durs sacrifices de sœurs des pauvres orphelins et des enfants abandonnés. » Les journalistes de La Fronde sont considérées comme illégitimes dans le paysage journalistique français et sont traitées de « bas-bleus politiques ». Elles sont en somme l'antithèse des religieuses qui travaillent dans les congrégations au service des femmes en difficulté, et qui, elles, exercent une activité honorable. Selon La Croix, « armant leur fronde de ces infamies, elles tentent d'en salir les cornettes qui humilient par trop, paraît-il, leurs chapeaux à plumes ».

Conclusion

La série d'articles quotidiens publiés par La Fronde à l'hiver 1901 permet tout d'abord d'avoir accès aux pièces du procès du Bon-Pasteur de Nancy mais aussi d'analyser le traitement qui en est fait par un journal féministe, républicain et anticlérical (même s'il s'en défend). Cette entreprise de La Fronde permet aussi de documenter les débats suscités au sein du monde journalistique du tout début du XXème siècle français, liant mépris pour les femmes et pour la république anticléricale.

 

1 COQUART Elizabeth, La Frondeuse, Marguerite Durand, patronne de presse et féministe, éditions Payot et Rivages,2010, Paris, 347 p, p.126.

2Ibid, p.99

3Ibid, p.110

4Ibid, p.155

Bibliographie

  • COQUART Elizabeth, La Frondeuse, Marguerite Durand, patronne de presse et féministe (Paris: éditions Payot et Rivages, 2010).
  • TÉTARD Françoise et DUMAS Claire, Filles de Justice. Du Bon-Pasteur à l'Education surveillée (XIXème-XXème siècles) (Paris: Beauchesnes-ENPJJ, 2009).