Une lettre sur Jules Ferry de Charles-Ange Laisant adressée à Ferdinand Buisson

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Parmi les libertaires français des années 1910, Charles-Ange Laisant (1841-1920) présente un itinéraire singulier. Polytechnicien, il entreprend une carrière militaire. Capitaine du génie en 1870, il assure la défense du fort d’Issy durant le siège de Paris jusqu’en janvier 1871. Son engagement politique l’amène à présenter sa candidature sur une liste républicaine aux élections de février 1871, tentative qui se solde par un échec. Il met fin à ses activités militaires en 1876 et se présente à nouveau sous l’étiquette républicaine aux élections législatives. Député de Loire-Inférieure, il siège à l’extrême gauche radicale et conserve son mandat de 1876 à 1885, date à laquelle il devient député de la Seine jusqu’en 1893. Parallèlement, il se consacre à la recherche dans le domaine des mathématiques. Il attaque la politique des républicains modérés à l’image de Léon Gambetta ou de Jules Ferry  dans des pamphlets comme L’Anarchie bourgeoise (1887) ou par voie de presse dans La République radicale et Le Petit Parisien, dont il est le directeur depuis 1879. Il intègre en 1887 l’aile gauche du mouvement boulangiste aussi bien par rejet d’un régime considéré comme faussement républicain que par hostilité au « militarisme allemand ». L’échec du boulangisme marque le début de l’évolution politique de C-A Laisant, il se rapproche du socialisme libertaire. La poursuite de ses travaux universitaires en mathématiques l’amène à se préoccuper des questions éducatives au sein de la mouvance libertaire. Il publie à ce titre un ouvrage pédagogique, L’éducation fondée sur la science (1904), destiné notamment à l’enseignement des mathématiques. Son opposition constante au « militarisme allemand » le pousse à soutenir les Alliés durant la Première Guerre mondiale en signant le Manifeste des Seize avec Pierre Kropotkine. La présente lettre, datée du 21 novembre 1906, fait suite à un papier adressé à C-A Laisant par Ferdinand Buisson (1841-1932), député radical-socialiste de la Seine depuis 1902 et ancien directeur de l’Enseignement primaire de 1879 à 1896. Ce papier concernait notamment le lancement par la Ligue de l’enseignement, dirigée par Ferdinand Buisson, d’une souscription nationale en vue d’ériger un monument à la mémoire de Jules Ferry (1832-1893), monument finalement inauguré en 1911 au jardin des Tuileries. Il s’agissait pour cette importante confédération d’associations de promotion et de défense de l’enseignement laïque, fondée en 1866 par Jean Macé (1815-1894) de rendre hommage à l’œuvre éducative de Jules Ferry. Les lois scolaires de Jules Ferry (1881-1882) garantissant l’obligation d’instruction, la gratuité et la laïcité de l’enseignement primaire public, constituent l’une des pierres angulaires de l’édifice républicain. Ferdinand Buisson, nommé à la direction de l’Enseignement primaire en 1879 par J.Ferry, en fut l’un des architectes. Après l’affaire Dreyfus et les affrontements autour de la « loi de séparation des Eglises et de l’Etat » (1905), J. Ferry apparaissait comme un symbole de la mémoire républicaine. L’opposition violente que manifeste Charles-Ange Laisant à l’égard de cette initiative ne doit pas être réduite à une hostilité aux commémorations officielles de la « république bourgeoise » ou à une rancune personnelle. Il est vrai que C-A Laisant fonde son argumentation sur peu de faits précis, recourant le plus souvent à l’insulte ou à la comparaison avec d’autres figures exécrées comme l’ancien président de la République Adolphe Thiers (1797-1877) ou les présidents du conseil Léon Gambetta (1838-1882) et Pierre Waldeck-Rousseau (1846-1904). Ce manque d’explicitation tient au fait que les griefs politiques de C-A Laisant à l’encontre d’Adolphe Thiers (répression de la Commune) et des « républicains opportunistes » sont connus de son interlocuteur. On note également une détérioration du document d’origine, rendant certains mots illisibles (« … »).

Les attaques de C-A Laisant s’articulent en deux points. Le premier est d’ordre politique et concerne les décisions de Jules Ferry lorsqu’il fut président du conseil, de 1880 à 1881 et de 1883 à 1885, ainsi que son attitude durant la Commune. La référence à L’Anarchie bourgeoise (1887), constitue un élément d’explication. Il y fustige la politique coloniale de J.Ferry au Tonkin, qui contribua à la chute de son ministère en 1885. Si C-A Laisant ne rejette pas le colonialisme ou l’idée d’une hiérarchie des « races humaines », contrairement à Georges Clemenceau, il combat vigoureusement leur réalisation par des moyens militaires ; d’autant plus que les classes laborieuses, loin de bénéficier des profits de la colonisation, serviront d’après lui de chair à canon lors de ces expéditions. Elle est donc considérée comme une entreprise dangereuse et condamnable. D’autre part, C-A Laisant s’oppose au peu d’intérêt que manifestent les « républicains opportunistes »  à l’égard de la question sociale, à ses yeux inséparable de toute politique républicaine véritable (d’où le qualificatif de « gouvernant bourgeois »). Le dernier point de cette critique tient au rôle joué par Jules Ferry durant le siège de Paris (1870-1871). Surnommé « Ferry-Famine » du fait des restrictions qu’il impose en tant que maire de la ville, il quitte Paris dès les premiers jours de la Commune à laquelle il s’oppose. Cette attitude lui vaut l’hostilité des républicains radicaux, des socialistes et des libertaires. En le plaçant dans la lignée politique d’Adolphe Thiers, C-A Laisant réfute l’idée d’une continuité républicaine dans laquelle s’inscrirait Jules Ferry. Le second domaine qui vaut à Jules Ferry l’inimitié de l’auteur est celui de l’éducation. Bien que la note envoyée à par Ferdinand Buisson soit aujourd’hui perdue, on peut supposer que l’éloge de Jules Ferry était centré sur son action éducative. A titre personnel, Ferdinand Buisson ne fut pas un partisan des visées colonialistes de Jules Ferry. Quelle est la nature des reproches formulés par C-A Laisant ? La pensée libertaire accorde une place centrale à l’éducation, fondée sur l’autonomie et la liberté de l’enfant. Si certains libertaires à l’image de Michel Bakounine (1814-1876) considèrent la révolution sociale comme un préalable à la transformation de l’éducation, d’autres comme Paul Robin (1837-1912) et Sébastien Faure (1858-1942) élaborèrent une véritable pédagogie libertaire visant à émanciper l’enfant. C-A Laisant s’inscrit dans le second courant et fut l’un des dirigeants de Ligue internationale pour l’éducation rationnelle de l’Enfance, du pédagogue espagnol Francisco Ferrer (1859-1909). Les libertaires reprochent à l’Ecole publique d’être une institution bourgeoise qui, loin de développer la personnalité de l’enfant, cherche à l’uniformiser. Pour des raisons explicables par son parcours, C-A Laisant ne reprend pas à son compte cette vulgate libertaire. Proche de Jean Macé, C-A Laisant partagea certains des objectifs de la Ligue de l’enseignement. La manière dont il s’adresse à Ferdinand Buisson montre la probité intellectuelle qu’on lui reconnait parmi les libertaires, notamment par sa proximité avec James Guillaume (1844-1916) et Paul Robin. Selon C-A Laisant,  le rôle de Jules Ferry se trouverait amoindri par une forme d’opportunisme politique, la récupération des idées éducatives de la gauche républicaine.Ce document, s’il parait être une diatribe contre Jules Ferry, constitue un témoignage significatif d’une pensée politique forgée par un parcours singulier, des républicains radicaux aux socialistes libertaires.

Bibliographie

  • DUCLERT Vincent, La République imaginée (Paris: Belin, 2010).
  • AUVINET Jérôme, Charles-Ange Laisant, itinéraires et engagements d'un mathématicien de la Troisième République (Paris: Hermann, 2013).
  • BRUNET-GIRY Martine, Ferdinand Buisson et les socialistes libertaires (Clamecy: Nouvelle Imprimerie Laballery, 2014).