Ouvrir les banques à tous les Américains : l'appel d'un journal de Boston

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Au printemps 1921, la North American Review publie une tribune d’un de ses éditorialistes, Samuel Spring, intitulée « Is there enough banking ? » (« Y a-t-il suffisamment d’activité bancaire ? »).

Depuis l’été 1920, une polémique est en cours aux États-Unis sur le rôle et le comportement des banques. L'opinion américaine exprime sa défiance, devant l’exclusion manifeste d’une partie de la classe moyenne face aux pratiques bancaires à l’oeuvre, et notamment la possibilité nouvelle de payer ses achats à crédit par le recours au prêt ou au paiement par mensualités.

La North American Review participe au débat. Fondé à Boston en 1815, c’est l’un des magazines les plus anciens du pays. Il s'agit d'un mensuel principalement littéraire qui fait intervenir les intellectuels du temps, mais des éditorialistes moins connus sont invités à donner leur avis sur des sujets d’actualité. Dans le numéro d’avril 1921, le peintre irlandais J. B. Yeats est sans doute la personnalité la plus célèbre. Ce mois-là, il y a 17 articles. Parmi des sujets divers tels que « L’aéronautique commerciale », « La vérité sur le baseball » ou « La femme à la barre des témoins », on trouve en cinquième position la tribune de Samuel Spring sur les banques. On connaît peu de choses de lui, si ce n’est qu’il a écrit un deuxième article dans la North Amercan Review en septembre 1921 (« Libéraux et radicaux ») et un autre dans la Harvard Law Review en 1919 (« Des prix démesurés pour la réorganisation des entreprises »).

La tribune de Spring fait environ 25 000 signes, une longueur supérieure à la moyenne. Sur un ton engagé, à l'image d'un climat social tendu, l’éditorialiste décrit un « fossé » qui ne cesse de se creuser entre les banques américaines et leurs concitoyens. Spring se montre sceptique sur leur utilité et relève leur incapacité à assumer deux fonctions essentielles. D’abord celle du prêt, une opération encore assurée par l’usurier (« loan-shark ») en l’absence d’institutions formalisées. Or l’usurier oblige la population à emprunter des sommes minimes à des taux d’intérêt souvent extravagants. S’appuyant sur une étude de la Fondation Russell Sage, « qui a examiné les comptes de divers prêteurs », Spring les estime à 40% en moyenne. Ensuite celle de l’épargne, qui suppose de pouvoir déposer régulièrement son argent. Mais Spring constate une difficulté majeure à « trouver un lieu où l’épargnant peut déposer ses économies quotidiennes ou hebdomadaires, car la banque ordinaire n’accepte jamais des dépôts de moins de 5 dollars à cause des frais administratifs ». Les élites qui disposent d’un capital ne rencontrent pas ce problème, mais la grande majorité des Américains doivent compter leurs sous et tant que la barre des 5 dollars - un montant non-négligeable pour l’époque - n’est pas atteinte, la banque refusera le montant, sauf rares exceptions.

Ces deux manquements s'inscrivent dans un contexte économique défavorable. Si les années 1920 sont restées dans les mémoires pour leur prospérité, celle-ci se fait encore attendre en 1921. Les États-Unis se remettent d’une période de crise, liée aux conséquences de la Première Guerre mondiale qui les a conduits, au moins dans l’immédiat, vers la surproduction, l’inflation et le chômage (12% de la population active). Des scènes de violence se déroulent même dans plusieurs villes du Nord-Est, dont Boston et surtout Chicago, agité par des grèves et des émeutes graves après la remise en cause de la journée de 8 heures et des niveaux de salaire acquis durant la guerre. Entre 1919 et 1921, on comptera 3 600 grèves impliquant 4 millions d'ouvriers, et plusieurs dizaines de morts. Dans ces conditions, alors que les ressources manquent, il est important que le système bancaire ne flanche pas. C’est le sens du titre de la tribune, « Is there enough banking ? », que Spring souhaite préciser : « Le défaut majeur de notre activité bancaire, c’est sans doute qu’il n’y en a pas assez. Nos banques se mettent à peine à la hauteur de la classe moyenne et elles restent hors de portée des travailleurs. Les hommes sont toujours hostiles aux institutions qui leur sont fermées ».

Elles se ferment encore davantage pour certaines catégories sociales et ethniques. Spring insiste, à juste titre, sur le cas des immigrants non-WASP. Quelques années plus tôt, confrontés à la discrimination permanente et légale des États du Sud, environ un million d’immigrants - des Afro-Américains et des Indiens - avaient fui en masse vers les grandes villes du Nord-Est, et n'y ont pas reçu un bon accueil. Pris pour cible à Chicago à leur arrivée en raison du chômage, ils sont en outre victimes du « Emergency Quota Act » (mai 1921) qui restreint considérablement le droit d’entrée sur le territoire, au moment même où Spring rédige son article. C'est l'incompréhension qui domine les rapports entre les immigrants et les banques locales : « Le banquier, qui est souvent un autochtone, est incapable de comprendre l’immigrant, en général perplexe et ému. Il transforme sa banque en mausolée grec et mène ses affaires avec une froideur sépulcrale. Du coup, le petit emprunteur timide est glacé au seuil de la porte ». Le reproche de Spring est sans ambiguïté : c’est aux banques qu’il revient de faire l’effort et de se rendre accessibles au plus grand nombre pour relever l’économie et assurer une certaine paix sociale.

Parmi les Américains de longue date, les situations d’inégalité ne manquent pas. Si les employés de bureaux, popularisés « cols blancs » (16 millions de personnes), appartiennent à la frange haute de la « middle class » et obtiennent sans trop de peine le droit de consommer à crédit, les « cols bleus » des usines (11 millions) sont rarement logés à la même enseigne malgré un salaire proche, comme le signale Spring. « À deux personnes égales, un banquier peut prêter 10 000 dollars à l’une et refuser de prêter 100 dollars à l’autre (…). Quelle banque prêtera 50 dollars à un travailleur en détresse qui n’a aucun garant à présenter ? ». Quant aux agriculteurs (11 millions), leurs besoins spécifiques (outils, provisions, creux hivernal) ne sont pris en compte par aucune aide officielle.

Spring considère que le rejet de la « working class » par leurs propres banques est une erreur lourde. Il est convaincu de son potentiel, et revient longuement sur l’émergence récente des banques populaires (« credit unions ») qui se sont spontanément créées face au vide institutionnel. La première est apparue en 1909 à Boston. Elles se composent tout simplement de collègues de travail (mécaniciens des chemins de fer, de la téléphonie) ou de voisins d’un même quartier, qui décident de regrouper leurs économies pour constituer une épargne commune.

Quelques années plus tard, la compétition féroce qui a cours sur le marché de l’automobile et de l’électroménager, et la hausse générale du pouvoir d’achat, entraînent une spirale de consommation sans précédent. Les banques n’ont alors d’autre choix que de généraliser le crédit à la consommation. Au total, 75% des « Ford-T », la voiture emblématique de l’Amércain moyen, seront achetées de cette façon par à peu près toute la population. Le voeu de Spring est donc exaucé, du moins en partie : si les banques américaines se sont mises dans le même élan à prêter sans limite, elles en ont oublié d’encourager les Américains à épargner. La crise soudaine de 1929 se chargera de le rappeler à tout le monde, du plus pauvre au plus riche.

Bibliographie

  • Louis Hyman, Debtor Nation : the History of America in Red Ink (Princeton: Princeton University Press, 2011), 378 p.
  • Lizabeth Cohen, Making a New Deal : industrial workers in Chicago, 1919-1939 (Cambridge ; New York: Cambridge University Press, 1990), 526 p.
  • Hillel Black, Buy Now, Pay Later (New York: Morrow, 1961), 240 p.
  • David Tucker, The Decline of Thrift in America : our Cultural Shift from Saving to Spending (New York: Praeger, 1991), 196 p.
  • Olivier Zunz, Le siècle américain : essai sur l'essor d'une grande puissance (Paris: Fayard, 2000), 269 p.