Les accords de Brazzaville pour la paix en Centrafrique
Le 23 juillet 2014 était conclu à Brazzaville un « accord de cessation des hostilités en Centrafrique ». Il fut signé après trois jours de négociations au sein « d'un forum de réconciliation », sous l'égide du médiateur international Denis Sassou N'Guesso, président de la République du Congo. Cet accord visait notamment à mettre fin aux affrontements meurtriers entre les milices armées qui sévissaient depuis un an et demi sur le sol centrafricain. Depuis mars 2013 et le renversement du régime autoritaire de François Bozizé par la rébellion Seleka, la Centrafrique est dépourvue d’administration légitime et voit des « éléments armés » vivre sur les populations en se disputant le pouvoir et la maîtrise du territoire[1]. L'intervention internationale sous mandat de l'ONU, engagée en décembre 2013, a notamment pour objectifs de rétablir l’ordre et de mettre fin, par la médiation, aux différents entre les parties. L'enjeu du forum était d'amener les groupes armés à participer aux pourparlers en les obligeant à se doter de structures de représentation officielles qui pourraient négocier en leur nom et laisser espérer un respect des accords. Pour les médiateurs, ces accords avaient valeur de premier pas vers la « construction de la paix » et la « réconciliation » et devaient permettre l'instauration d'une sécurité a minima, nécessaire à l'organisation d'élections démocratiques. Malheureusement, la réalité du terrain ne s'accordant qu'assez peu avec le calendrier fixé par l’intervention internationale, la préparation et le déroulement des négociations furent trop précipités pour espérer pleinement remplir leurs objectifs. Le document est en réalité symptomatique des accords de paix qui ont pu être conclus dans le pays par le passé et qui n'ont pas permis d'obtenir les résultats escomptés. Il participe d’un discours stéréotypé et attendu qui remet fondamentalement en cause la crédibilité du procédé, ce que traduisent les affrontements qui se sont depuis poursuivis.
Le préambule se place ainsi sous la tutelle du droit et des institutions internationaux, invoquant tour à tour l'ONU et sa batterie de résolutions, l'Union Africaine mais aussi les précédents accords n'ayant pas été respectés, révélant par là même la fragilité historique du processus. La grammaire diplomatique qui est employée est caractéristique des documents officiels en vigueur dans le domaine du droit international, déployant un discours de fermeté et de « détermination inébranlable ». Elle engage les « ex-combattants » et autres « éléments armés » : à cesser les hostilités et ne plus commettre d'exactions d'aucune sorte ; à renoncer à la propagande et aux discours de haine ; à ne plus entraver l'autorité de l’État ; à s'impliquer pour la promotion de la paix, la réconciliation la sécurité la libre-circulation et le respect desdits accords; à respecter les droits de l'homme sous tous leurs aspects; à renvoyer les mercenaires étrangers dans leur pays d'origine. Les accords prévoient également l'élaboration de mesures politiques d'urgence et la création d'un comité de suivi, chargé de surveiller leur application et de trancher d'éventuels différents postérieurs (composé de représentants de groupes « politico-militaires », du Groupe International de Contact sur la RCA mandaté par l'Union Africaine, et de membres de la transition politique centrafricaine). Enfin, le document est paraphé par l'ensemble des participants, ce qui permet de s'attarder sur des absences notables. Nombre de chefs – pourtant bien identifiés[2] – de milices inféodées à une organisation centrale n’étaient pas présents à Brazzaville ce qui compromettait d'emblée l'espoir que les accords soient reconnus et appliqués par tous. Cela traduit également la tentative des leaders sur place ce jour-là de s'imposer comme les seuls interlocuteurs crédibles pour la médiation internationale et comme les têtes politiques des mouvements militaires. Cette démarche a provoqué la colère de certaines factions qui ne se reconnaissaient pas dans les nouvelles autorités auto-proclamées et dans la représentativité de la rencontre. Le forum de Brazzaville a ainsi entériné les divisions au sein des milices, entre refus et respect du processus de paix, aboutissant notamment au délitement total de la rébellion Seleka, dont les anciens éléments ont depuis éclaté en divers groupes contrôlant toujours, à l'heure actuelle, la moitié est du pays.
Au-delà du cadre contextuel, il est par ailleurs intéressant de constater que ces accords s’inscrivent dans un modèle préconçu, ponctué par de grandes formules qui ont pour effet de systématiser et de figer le discours diplomatico-politique. Un modèle a fortiori peu enclin à susciter l'adhésion sincère des signataires ou des représentés, puisqu'il provoque une sensation de « déjà-vu » propre à décourager la confiance et les espoirs placés dans ce processus de dialogue national. Certains termes relèvent quasiment de l'euphémisme, tels ces « éléments armés » qui ne sont jamais nommés, alors que personne n’ignore ceux à qui s’adresse ce sous-entendu (Seleka et anti-balakas) ; comme pour éviter de désigner des responsables directs, qui sont paradoxalement bien apparents dans la liste des signataires. La majorité des formulations employées est volontairement vague et ne recouvre aucune réalité tangible, le discours ne relevant pas de l'ordre du concret mais davantage de la parole performative, toujours en attente d'exécution. Pour peu que le regard porte plus loin en arrière, on s'apercevra ainsi qu'il s'agit d'un calque – à peine recouvert d'un habillage circonstanciel – de précédents accords signés entre le gouvernement et les groupes rebelles d'alors. Le document reprend en substance les accords de Libreville de 2008 et de 2013, qui faisaient usage d'un même lexique et dont l'application avait déjà échoué. Dès lors, il paraissait improbable qu’un nouvel accord reprenant la même rhétorique, les mêmes expressions consacrées et vidées de sens puisse recouvrir une véritable signification politique. La déconstruction d'un tel procédé impliquerait au-delà de s'interroger sur l'absence de stratégie sous-jacente, capable de guider la volonté des acteurs engagés dans ce « dialogue national » qui sonne creux dès sa phase amont. Plusieurs appels au respect des décisions de Brazzaville ont ainsi été émis par le Groupe International de Contact et par l'ONU, qui a souhaité leur « revitalisation »[3] face à la recrudescence des affrontements dans les mois qui ont suivi. Or, il apparaît difficile de revitaliser ce processus par le bas, quand celui-ci ne se renouvelle pas d'abord par le haut, ne serait-ce que d'une crise à l'autre, et passe outre la réflexivité.
Si en juillet 2014 l'ensemble des observateurs et des acteurs internationaux s'étaient félicités de ce qu’ils percevaient comme un « premier pas vers la paix », force est de constater qu'une nouvelle fois, l'aspect symbolique de ces accords a pris le dessus sur leur effectivité réelle, pour les rendre finalement obsolètes.
[1] Les rebelles de la Seleka affrontent les anti-balakas, milices d'auto-défense. Ces groupes sont aujourd'hui très éclatés et possèdent chacun leur propre assise territoriale.
[2] Cf. Rapport final du Groupe d’experts en application du paragraphe 59(c) de la résolution 2127 (2013), 29 octobre 2014, [S/2014/762].
[3] N’GAMPOULA Nestor, « Centrafrique : le chef de la Minsuca souhaite revitaliser l’accord de Brazzaville », [en ligne] http://www.adiac-congo.com/content/centrafrique-le-chef-de-la-minusca-souhaite-revitaliser-laccord-de-brazzaville-24564> (consulté le 30/01/2014).
Bibliographie
- RIST Gilbert (dir.), Les mots du pouvoir, sens et non-sens de la rhétorique internationale, Nouveaux Cahiers de l'IUED (PUF, 2002), 208p..
- International Crisis Group, "La crise centrafricaine : de la prédation à la stabilisation," Rapport Afrique n°219 (17 juin 2014): 48p..
- LESUEUR Thibaud, "République centrafricaine: autopsie d'une crise méconnue," Politique étrangère Automne (2014/3): p.163-174.


